A M. CHARLES
tiabkf comme la recherche du bonheur parfait, était un effort vers Pimpossible. Ce n*est pas qu'il n'y ail quelques vérités qui méritent la conviction entière de rhomme ; mais soyez assuré qu'elles sont en très-petit nombre. Pour l'immense majorité des points qu'il nous importe de connaître, nous n'avons que des vraisemblances, des à peu près. Se désespérer qu'il en soit ainsi, c'est se désespérer d'être homme; car c'est là une des plus inflexibles lois de notre nature. S'ensuit-il que l'homme ne doit jamais agir parce qu'il n'est jamais sûr Je rien? Certes ce n'est pas là ma doctrine. Lorsque j'ai une détermination à prendre, je pèse avec grand soin le pour et le contre, et au lieu de me désespérer de ne pa^ pouvoir arriver à une conviction complète, je marche vers le but qui me parait le plus probable, et j'y marche comme si je ne doutais point. J'agis ainsi, parce que l'expérience m'a appris qu'à tout prendre il vaut mieux risquer d'entrer vite et avec vigueur dans une mauvaise voie, que de demeurer dans l'incertitude ou d'agir faiblement.
U faut donc prendre son parti, de n'arriver que trèsrarement à la vérité démontrée. Mais, quoi qu'on fasse, me direz-vous, le doute sur lequel on se risque est toujours un état pénible. Sans doute : je considère ce doute comme une des plus grandes misères de notre nature; j« le place immédiatcmeal ^iprès les maladies et la mort, nrnis e'csl |>arce que j'ai cMe opinion-là de lui, que je itc concis pas que tant Jhommes se l'imposent gratuiel sans utilité, Ces\ pour cela que j\ii toujoui-s
considéré la métaphysique et toutes les sciences purement théoriques, qui ne servent de rien dans la réalité de la vie, comme un tourment volontaire que Thomme consentait à s'infliger. . . Je suis au bout de mon papier^ il faut finir. J'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous envoyer une homélie, au lieu d'une description d'Amérique. Adieu.
Philadelphie, 24 octobre 1831.
Je n'ai rien de nouveau à vous mander sur moi, ma chère maman. Alexandrine vous aura, sans doute, lu ma der-nière lettre. Il n'y a rien eu de changé depuis dans ma position. Des prisons, des sociétés savantes et des réunions de salon pour le soir, voilà notre vie. Je continue à me porter très-bien : c'est là un point que vous aimerez à trouver fixé. L'automne, ici, est admirable : le ciel pur et élincelant comme dans les beaux jours de l'été. Les bois ont un feuillage beaucoup plus varié qu'en Europe, à la même époque de l'année. Toutes les nuances du rouge et du vert s'y mêlent : c'est vraiment le moment où l'Amérique parait dans toute sa gloire.
De grâce, ne croyez pas la moitié do ce que S... vous a dit de défavorable sur ce pays-ci. Il ne le connaît pas par lui- môme, et ce qu'il en sait, il le tient d'une certaine classe de Français qu'il a vus ici exclusivement, et qui, en Amérique comme ailleurs, semblent les représentants
de tous les défauts propres à l'esprit de nos compatriotes. Avec l'Àngleterro, ce pays-ci est le plus curieux. et le plus instructif qu'on puisse visiter; et de plus que TAngleterre, il a le privilège unique d'être en même temps dans la virilité et dans l'enfance : ce qui lui donne l'aspect le plus extraordinaire du monde.
Mon père me dit, dans sa dernière lettre, que vous vous ferez tous un plaisir d'entendre ce que j'ai écrit sur ce pays. Tout ce que j'ai écrit ou plutôt griffonné, vous passera certainement sous les yeux. Mais vous verrez que cela se réduit à fort peu de chose. Si je fais jamais quelque chose «ur TAmérique, ce sera en France, et avec les documents que je rapporte, que je chercherai à l'entreprendre.
Je partirai de l'Amérique en état de comprendre les documents que je n'ai pas pu encore étudier : voilà le résultat le plus clair du voyage. Du reste, je n'ai sur ce pays-ci que des notes sans ordre ni suite : des idées détachées dont moi seul ai la clef, des faits isolés qui m'en rappellent une foule d'autres. Ce que je rapporte de plus curieux, ce sont deux petits cahiers où j'ai écrit mot \your met les conversations que j'ai eues avec les hommes liiâ plus remarquables de vc ]iays-ci. Ce chiffon de papier a pour moi un ])rix ineslinialjle, mais pour moi seul, qui ai pu seatir ta valeur des demandes et des réponses. Les sseules idées un peu gonmiles que j'aie, jusqu*à préseul, MSjMiiu&s sur rAmériiiue, se trouvent dans quelitillres adressci^s a ma famille et à quelques autres m^ t>n Frani:e. Encore esl-ee écrit en courant, sur
les bateaux à vapeur ou dans quelque trou où il fallait rae servir de mes genoux pour table. Pulierai-je jamais rien sur ce pays? en vérité, je l'ignore*; il me semble que j'ai quelques bonnes idées ; mais je ne sais encore dans quel cadre les placer, et la publicité m'effraye.
Adieu, ma chère maman, le vent souffle de l'est, et j'espère d'ici à deux jours recevoir de vos nouvelles. Je n'aurais jamais cru que je pusse en venir à aimer la pluie. C'est cependant ce qui arrive depuis que je suis dans ce pays. La pluie ici c'est le vent d'est, et le vent d'est c'est le paquebot de France.
A bord du Fourth ofJuly, 26 novembre 1831.
Je commence cette lettre, mon bon ami, dans le bateau à vapeur qui nous conduit de Pittsburg à Cincinnati. Je ne la finirai et ne la daterai que dans quelques jours, quand je serai arrivé dans cette dernière ville. Nous naviguons en ce, moment sur TOhio, qui, en cet endroit, est déjà large comme la Seine à Paris, et qui cependant, comme tu pourras le voir sur la carte, est encore bien loin de sa jonction avec le Mississipi.
Il roule en ce moment à travers les plus belles montagnes du monde. Le mal est qu'elles sont couvertes de neige. L'hiver nous a enfin atteints. Nous l'avons trouvé au milieu des Àlléghanys, et il ne nous quitte plus. Mais nous le fuyons, et dans huit jours nous n'aurons plus
rien à en craindre. Pitlsburg est l'ancien fort Duquesne des Français, Tune des causes de la guerre de 1745. Les Français ont donne, en Amérique, la preuve d'un génie extraordinaire dans la manière dont ils avaient disposé leurs postes militaires. Alors que l'intérieur du confinent de l'Amérique septentrionale était encore entièrement inconnu aux Européens, les Français ont établi, au milieu des déserts, depuis le Canada jusqu'à la Louisiane, une suite de petits forts qui, depuis que le pays est parfaitement exploré, ont été reconnus pour les meilleurs emplacements qu'on pût destiner à la fondation des villes les plus florissantes et les situations les plus heureuses pour attirer le commerce et commander la navigation des fleuves. Ici, comme en bien d'autres circonstances, nous avons travaillé pour les Anglais, et ceux-ci ont profité d'un vaste plan qu'ils n'avaient pas conçu. Si nous avions réussi, les colonies anglaises étaient enveloppées par un arc immense, dont Québec et la Nouvelle-Orléans formaient les deux extrémités. Pressés sur leurs derrières par les Français et leurs alliés les Indiens, les Américains des Élats-Unis ne se seraient pas révoltés contre la mère-patrie. Ils le reconnaissent tous. Il n'y aurait pas eu de révolution d'Amérique, peutêtre pas de révolution française, du moins dans les conditions où elle s'est accomplie.
Les Français d'Amérique avaient en eux tout ce qu'il fallait pour faire un grand peuple. Ils forment encore le plus beau rejeton de la famille européenne dans le nouveau monde. Mais, accablés par le nombre, ils de*
vaient finir par succomber. Leur abandon est une des plus grandes ignominies de Tignominieux règne de Louis XV.
Je viens de voir dans le Canada un million de Français ljravi!S, iutcllij^enls, faits jwur furmiîr un jour itm* grande nalion française en Amérique, qui vivenl en quelque sorle en lîtiangersdans leur pays. Le peuple conquérant lient le commerce^ les emplois, la richesse, le pouvoir. Il forme le;^ hautes classes et domine la société entière. Le peuple conquis j partout où il n^a pas l'immense supériorité numérique, perd peu a peu ses mœurs, sa langue^ son caractère nationaL
Aujourd'hui le sort en est jeté, toute rAmérique du iNord parlera anglais. Mais n*es-tïj pas frappé de l'impossibilité où sont les hommes de sentir la portée qu'anra un événement présent dans l'avenir, et le danger dans lequel ils sont toujoui^s de s'affliger ou de se réjouir sans discernement? Lorsque la bataille des plaines d'Ahrahnm, la mort de Monladm et le lionlemt traité de 1705, mirent rAngIcterre en possession du Canada et d'un pays plus grand que l'Erjnqîc enliôre, et qui auparavant appartenait .^i In Kranct*, les Anglais se livrèrent h une joie presque cxtravaganle. La nation, ni ses plus gnmds hommes, ne se doutaient guiTe alors que^ par reflet de cette c<inquète, les crjlonies n'ajant plus besoin de Tappui de la mère pairie, commencfi'îiient a aspirer h Findépendanœ : que^ vingt ans a[irès, aH(c indépcn* àunœ senuf signée, l'Anghnerre entraînt^e dans une guerre dtî*îîi*^Mv-iH*» *}m donTi^ii!* mu énorme aeciujsse-
A MADAME LA COMTESSE DE TOGQUEVILLE. 89 ment à sa dette; et que de cette manière se créerait sur le continent de l'Amérique une immense nation, son ennemie naturelle tout en parlant sa langue, et qui est certainement appelée à lui enlever Tempire de la mer.
30 novembre.
Nous arrivons à Cincinnati après un voyage que la neige et le froid ont rendu assez pénible.
Louisville, 6 dcçembre 1831.
Nous sommes arrivés ici ce matin, ma chère maman, et nous tâcherons d'en repartir aujourd'hui même pour la Nouvelle-Orléans; il nous tarde de gagner les latitudes tempérées. C'est une chose incroyable que la différence qui existe, sous le rapport du froid, entre ce continent-ci et celui de l'Europe. Nous sommes ici, je pense, sous la latitude de la Sicile, et cependant il y gèle à plusieurs degrés; la terre est couverte de neige, les rivières de glaçons; on y a l'hiver du nord de la France. Le voyage devient pénible et triste par un pareil temps ; heureusement, dans huit jours, nous aurons gagné le climat des tropiques. Je ne sais si, lorsque j'ai écrit ma dernière lettre, nous avions déjà pris la résolution de passer par la Louisiane. Ce qui nous a déterminés, c'est ce que nous avons appris à Cincinnati : le passage à travers le Kentucky, dans cette saison, a été reconnu impraticable; de telle
sorte qu'il se trouve plus court de descendre le Mississipi et tous ses détours, que de couper tout droit à travers les terres. Nous ne ferons que toucher la Nouvelle-Orléans, afin de réserver tout notre temps pour Charleston et Washington.
Nous sommes fort contents du séjour que nous venons de faire à Cincinnati ; il a été plein d'intérêt pour nous. Nous ne nous faisions pas une idée des États de TOuest. On peut les juger rapidement quand on a vu les autres ; mais on ne pourrait se les figurer sans les avoir vus. Tout ce qu'il y a de bien et de mal dans la société américaine s'y trouve tellement en relief, qu'on dirait un de ces livres imprimés en gros caractères pour apprendre à lire aux enfants ; tout y est heurté, outré ; rien n'y a encore pris sa place définitive : la société y croît plus vite que l'homme. Le lieu où est situé Cincinnati était encore couvert de forêts il y a trente ans. Le spectacle que présente aujourd'hui celle ville ne ressemble à rien que je connaisse; tout y ressent la précipitation de l'accroissement : de bejles maisons et des chaumières, des rues à pein^ pavées, imparfaitement alignées," encombrées de matériaux en construction; des places sans nom, des maisons sans numéros, en un mot une ébauche de ville plutôt qu'une ville. Mais au milieu de ces édifices imparfaits, un bruit de vie, une population dont l'activité a quelque chose de fébrile : voilà Cincinnati aujourd'hui. Peut-être ne sera-t-il plus ainsi demain ; car chaque jour le rend méconnaissable h ses propres habitants. Les Européens, en venant en Amérique, ont laissé derrière eux, en grande partie,
A MADAME LA COMTESSE DE TOCQUEVILLE. 91 les traditions du passé, les institutions et les mœurs de leur patrie. Ils ont bâti une société qui a de l'analogie aTec celle d'Europe, mais qui au fond est radicalement différente. Depuis quarante ans, du sein de cette société nouvelle est sorti un autre essaim d'émigrants qui marchent vers rOuest, comme leurs pères vers les côtes de la Nouvelle-Angleterre et du Maryland. Abandonnant comnie eux les idées de leur patrie avec le sol qui les a vus naître, ils fondent dans les vallées du Mississipi une société nouvelle qui n'a plus aucune analogie avec le passé et ne tient plus à l'Europe que par la langue. C'est vraiment ici qu'il faut venir pour juger le plus singulier étal de choses qui ait sans doute existé sous le soleil. Un peuple absolument sans précédents, sans traditions, sans habitudes, sans même d'idées dominantes, s'ouvrant sans hésitation une voie nouvelle dans sa législation civile, politique, criminelle; ne jetant jamais les yeux autour de soi pour interroger la sagesse des autres peuples et la mémoire du passé; mais taillant ses institutions, comme ses routes, au milieu des forêts qu'il vient habiter et où il est sûr de ne rencontrer ni bornes ni obstacles; une société qui n'a encore ni lien politique, ni lien hiérarchique, social ou religieux; où chaque individu est soi, parce qu'il lui plaît d'être tel sans s'occuper de son voisin; une démocratie sans limites ni mesure. Dans les autres États de l'Union il n'y a presque point de patronage de fortune ni de naissance ; mais il y a des influences personnelles. Dans l'Ouest, nul n'a pu se faire connaître, ni eu le temps d'asseoir son crédit. Aussi, privée
92 CORRESPONDAiNCE.
(le cette dernière barrière, la démocratie s'y monlre-t-ellc avec tousses attributs distinctifs, sa légèreté, ses passions violentes, son instabilité et son caractère inquiet. Ces gens-ci habitent le pays le plus fertile du monde; ils ne sont qu'un million dans un État qui en renfermerait dix : vous les croyez fixés? — Point : ils sont de nouveau en marche; ils passent par milliers chaque année sur la rive droite du Mississipi et vont s'emparer de nouveaux déserts. 11 y a surtout en Amérique une race d'hommes connus sous le nom de Pionnien^ et qui pousse le goût de cette vie aventureuse jusqu'à la passion. Les pionniers marchent en avant de la race blanche dans les déserts de l'Amérique, comme une sorte d'avant-garde chargée de pousser devant elle les Indiens en détruisant le gibier, de sonder les forêts, d'ouvrir enfin la route à la civilisation qui la suit.
Les familles nomade^ des pionniers vont s'établir au milieu des plus profondes solitudes. Us y vivent quelques années dans une liberté presque sauvage. Quand la population sédentaire commence a les gagner, ils se remettent en mouvement et s'enfoncent plus loin dans rOuest avec leurs femmes et leurs enfants. On dirait que les périls et les misères de l'existence ont pris pour eux un charme inexprimable. La solitude leur est devenue nécessaire comme la société aux autres hommes. U leur faut travailler un sol neuf, arracher des racines, couper des arbres, lutter contre les bêtes spuvages et les Indiens ; ils trouvent à cela leur plaisir comme d'autres à toucher de gros revenus et à vivre entre quatre murailles.
Je me sois laissé tellem^it entraîner par ma deserijiiioD qo'il ne me reste plus maintenant qn'à toos embrasser; non entendant sans tock remerekr de nomrean du soin que tous aTez de m'éerire. Je Toudrais que tous pussiez Toir le plaisir que me font tos lettres ; j^e^père que TOUS ne r^retteriez pas la fatigue qu'elles tous coûtent.
A M. LE COMIE DE TOCQCEVILLE
Memphis, 20 décembre 1851,
Le lieu d'où je tous écris, mon cher père, ne se trouTe peut-être pas sur la carte. Memphis est une très-petite ville sifuée sur les bords du Mississipi, à Textrême frontière sud-ouest de l'Ëtat de Tennessee. Par quel hasard sommes-nous à Memphis, au lieu de nous trouver à la XouTelle-Orléans depuis plusieurs jours? C'est là une longue et pitoyable histoire que je vais tâcher de tous raconter le plus brièTement que je pourrai. Lors de ma dernière lettre, je descendais l'Ohio et j'allais arriver à Louisrille ; je comptais trouTer là un bateau à vapeur prêt à partir pour la Nouvelle-Orléans, dont le Toyage se fait en six ou sept jours, lorsque, dans la nuit du 4 au 5 décembre, le temps, qui était déjà froid, tourna tout à coup à la gelée aTCC une telle furie que l'Ohio, malgré son courant et sa largeur, prit subitement, et nous nous trouTâmes enfermés dans la glace. Il faut vous dire que , LouisTille est sur la latitude de la Sicile. Il n'y gèle sou- Tcnt point du tout; et de mémoire d'homme on p*
le froid commencer avant la fin de janvier. C'est ce que j'appelle jouer de bonheur! Quoi qu'il en soit, nous parvînmes à gagner le rivage; et là noua apprîmes que nous étionsà neuf lieues de Louisville. Ungrand gaillard de pionnier des environs offrit de conduire nos malles à Louisville dans sa charrette. Nos compagnons de voyage, au nombre de dix, prirent le même parti ; et nous voilà tous en marche, à pied, au milieu des bois et des montagnes du Kentucky, lieux où jamais chariot chargé n'était passé depuis le commencement du monde. 11 y passa cependant, grâce à de bons coups d'épaules et à l'humeur audacieuse de notre conducteur ; mais nous marchions dans la neige, dont nous avions jusqu'aux genoux. Celte manière de voyager finit par devenir si fatigante, que nos compagnons commencèrent à nous abandonner les uns
Mpi'ès les aulicjî. Pour
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et nous arrivâmes a
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n'hésitâmes pas et partîmes de Louisville pour Mempbis. Cent cinquante lieues, à peu près, séparent ces deux villes; il fallut faire cette route par les plus abominables chemins, les plus infernales voitures et surtout le plus incroyable froid qu'on puisse se figurer : l'ordre de la nature semble avoir été bouleversé tout exprès pour nous. Le Tennessee est presque sous la latitude du désert de Sahara en Afrique. On y cultive le coton et toutes les plantes exotiques, et quand nous le travei'sions, il y gelait à 15*; on n^avait jamais rien vu de pareil^ En arrivant enfin bier à Mempbis, nous avons appris qu'à quelques milles au-dessus le Mississipi lui-même était arrêté, plusieurs bateaux à vapeur étaient pris dans ses glaces ; on les voyait , mais ils étaient aussi immobiles que des rochers. Il s'agit maintenant de savoir ce que nous allons faire. Notre intention est d'attendre ici quelques jours, pour voir si ce froid contre nature ne viendra pas à ces- I r. lluns le tas où noire al lente serait trompée, nous reimmns au voyage du Sud et nous allons tout droit à Washington par le plus court cbemin possible. Si ce j«'étiiji ÏB^^^kriéié que tumis éprouvons de voir nos proirttcs (sans qu'il y ait eu cependant au- Ère jmrt), nous ne regretterions pas la
cù pai cours Jf Louisville à Memphis, dans un en- !ge, i[ue Tocjjaeïille, saisi d'abord par le froid et
e^ fui QU\*:r de s'arrêter. (Voir notice, t. V, de cHiG aventure à aucun de ses parents, qu'elle
ir le ijieiiie niôtif qu'il se tait entièrement sur le €l son cDm|>a;^nûn quelques jours auparavant sur Cincinnati, (Sole de l'Éditeur.)
course que nous venons de faire dans les forêts du Keiilucky et du Tennessee. Nous avons fait connaissance là avec une espèce d'hommes et un genre de mœurs dont nous n'avions pas d'idée. Celte partie des États-Unis n*esl peuplée que par une seule espèce d'hommes, les Virginiens. Ils ont conservé une configuration physique et morale qui leur est propre; ils forment un peuple à part, qui a ses préjugés nationaux et son caractère distinctif. Nous avons eu, pour la première fois, l'occasion d'examiner là l'effet que produit l'esclavage sur la société. Sur la rive droite de l'Ohio, tout est activité, industrie ; le travail est en honneur; il n'y a pas d'esclaves. Passez sur la rive gauche, la scène change si subitement que vous vous croyez de l'autre côté du monde, l'esprit d'entreprise cesse tout à coup. Là, le travail n'est pas seulement une peine : c'est une honte, et on se dégrade en s'y soumettant. Monter à cheval, chasser, fumer comme un Turc aux rayons du soleil, voilà la destinée d'un blanc : se livrer à tout autre travail manuel, c'est agir en esclave. Les blancs, au sud de TOhio, forment une véritable aristocratie qui, comme les autres, à beaucoup de préjugés joint des sentiments et des instincts éleyés. On dit, et je suis très-porté à le croire, que ces hommes-ci ont, en matière d'honneur, des recherches et des délicatesses inconnues dans le Nord. Ils sont francs, hospitaliers et mettent beaucoup de choses avant l'argent, ils finiront cependant par être dominés par le Nord. Chaque jour celui-ci s'enrichit et se peuple, tandis que le Sud est stalionnaireou s'appauvrit. La population du Kentucky et
(lu Tennessee est dispersée dans de vastes forêts eî dans des vallées profondes. C'est là qu'après une longue journée ' nous découvrîmes, le soir, une cabane en bois dont tous les côtés mal joints laissaient apercevoir un grand feu qui pétillait à Tintérieur. Nous frappons : deux grands coquins de chiens, hauts comme des ânes, se présentent d'abord à la porte : leur maître les suit de près, nous secoue rudement la main et nous invile à enlrer. Une cheminée large comme la moitié de Tappartement et dans laquelle brûlait un arbre tout entier, un lit, quelques chaises, une carabine longue de six pieds, contre les parois de l'appartement quelques fourniments de chasseur que le vent faisait danser à son aise, complètent le tableau. Auprès du feu é(ait assise la maîtresse du logis, avec l'air tranquille et modeste qui distingue les femmes américaines, tandis que quatre ou cinq gros enfants se roulaient sur le plancher, aussi légèrement vêtus qu'au mois de juillet. Sous le manteau de la cheminée, deux ou trois nègres accroupis semblaient encore trouver qu'il faif sait moins chaud là qu'en Afrique. Au milieu de cet ensemble de misère, mon gentilhomme ne faisait pas les honneurs de chez lui avec moins d'aisance et de courtoisie. Ce n'est pas qu'il se donnât lui-même aucun mouvement; mais les pauvres noii-s s'apercevant bientôt qu'il était entré un étranger dans la maison, l'un par les ordres du maître nous présentait un verre de wiskey ; un autre, un gâteau de maïs ou un plat de venaison ; on envoyait un troisième chercher du bois. La première fois que je vis donner cfet ordre, je crus qu'il s'agissait d'aller à la cave
OU au bûcher; mais les coups de hache (^e j'entendis retentir dans le bois m'apprirent bientôt qu'on coupait l'arbre dont nous avions besoin : c'est ainsi qu'on procède toujours. Pendant que les esclaves étaient ainsi occupésy le maître, tranquillement assis devant un feu qui aurait rôti un bœuf jusqu'à la moelle des oi^, s'enveloppait majestueusement d'un nuage de fumée, et entre chaque bouffée racontait à ses hôtes, pour leur rendre le temps moins long, tous les hauts faits que sa mémoire de chasseur pouvait lui fournir.
Il faut que je vous raconte encore une petite anecdote qui vous fera juger du prix qu'on attache ici à la vie d*un homme, quand il a le malheur d'avoir la peau noire. Il y a huit jours, à peu près, nous avons eu à traverser la rivière Tennessee. Nous n'avions, pour passer sur l'autre bord, qu'un bateau drou^^ que manœuvraient un cheval et deux esclaves. Nous passâmes bien de nos personnes ; mais comme la rivière charriait beaucoup, le maître du bateau craignait de se charger du passage de la voiture. « Soyez sans inquiétude, lui dit un de nos compagnons de voyage, nous répondons du prix du cheval et des esclaves. » Cet argument leva toute objection : la voiture fut embarquée et passa.
25 décembre, sur le Mississipi.
Enfin, enfin, ma chère maman, le signal est donné ; et nous voici descendant le Mississipi avec toute la rapidité que la vapeur et le courant réunis peuvent imprimer à un vaisseau. Nous commencions à désespérer de jamais sortir du désert où nous nous trouvions renfermés. Si vous voulez vous donner la peine d'examiner la carte, vous verrez que notre position n'était pas gaie. Devant nous, le Mississipi à moitié gelé et point de bateau pour le descendre; sur nos têtes, un ciel de Russie pur et glacé. — On pouvait revenir sur ses pas, direzvous. — Cette dernière ressource nous échappait. Pendantnolre séjour à Memphis, le Tennessee avait gelé; de telle sorte que les voitures ne le passaient plus. Ainsi nous nous trouvions au milieu d'un triangle formé par le Mississipi, le Tennessee, et d'impénétrables déserts au midi, aussi isolés que sur un rocher de l'Océan, vivant dans un petit monde fait exprès pour nous, sans journaux, sans nouvelles du reste des hommes, avec la perspective d'un long hiver. C'est ainsi que nous avons passé huit jours. A l'inquiétude près, ces jours, cependant, ont passé d'une manière assez douce. Nous habitions avec de bonnes gens, qui faisaient leur possible pour nous être agréables. A vingt pas de notre maison, commençait la plus admirable forêt, le lieu lo
|)lus sublime et le plus pittoresque du monde, même sous la neige. Nous avions des fusils, de la poudre et du |)lomb à discrétion. Â quelques milles du village, habitait une nation indienne (les Chikesaws); une fois sur leurs terres, nous en trouvions toujours quelques-uns qui ne demandaient pas mieux que de chasser avec nous. La chasse et la guerre sont les seules occupations comme les seuls plaisirs des Indiens. II eût fallu aller (rop loin pour trouver en quantité le vrai gibier. Mais nous tuions, en revanche, une foule de jolis oiseaux inconnus en France : ce qui ne nous élevait guère dans l'estime de nos alliés, mais avait le mérite de nous amuser parfaitement. C'est ainsi que j'ai tué des oiseaux rouges, bleus, jaunes, sans oublier les plus brillants perroquets que j'aie jamais vus. C'est ainsi que notre temps passait. Incrément quant au présent ; mais l'avenir ne nous laissait pas tranquilles. Eniîn, un beau jour, on aperçut une petite fumée Bur- le MississjjM, aux bonites ih i'Iïonax^it , le nuage s'est jappii^ché peu h jjcti, tit il en tstsortu non pas un gé-nil ni un nnm comme dam les conte ' fées, mais un grfjs b;ili:ïiii h vaiMiir, venant de velle-Orléans, H <|ni, npi^s avoir paradé quart d'heuio (li*vanl iiouh, comme dans l'incertitHilf ^uv le jioint do i ou continuerai! sa route ; après .
baleine, se dii iyva enfin vf sa grosse eharficrile ets'j |)ulation de nolrt^ riiiive| qui, comme vous s;
mes frontières de notre empire. La cité de Memphis tout entière fut en émoi ; on ne sonna pas les cloches parce qu'il n'y a pas de cloches, mais on cria hourrah! et les nouveaux-venus descendirent sur la grève en manière de Christophes Golombs. Nous n'étions pas sauvés encore, cependant; la destination du bateau était de remonter le Mississipi jusqu'à Louisville, et notre affaire, à nous, était d'aller à la Nouvelle-Orléans. Nons avions heureusement une quinzaine de compagnons d'infortune qui ne désiraient pas plus que nous de prendre leur quartier ' d'hiver à Memphis. On fit donc une poussée générale sur le capitaine. Qu'allait-il faire au haut du Mississipi? Il allait infailliblement se trouver arrêté par les glaces. IjC Tennessee, le Missouri, FOhio étaient pris. Il n'y avait pas un de nous qui n'affirmât s'en être assuré par ses propres yeux. Il serait infailliblement arrêté, endommagé, brisé peut-être par les glaces. Pour nous, nous ne parlions que dans son intérêt. Cela va sans dire : dans son intérêt bien entendu... L'amour du prochain donne tant de chaleur aux discours, qu'enfin nous commençâmes à ébranler notre homme. J'ai ce])endant la conviction qu'il ne serait pas retourné sur ses pas, sans un événement heureux, auquel nous devons de n'être pas devenus citoyens de Memphis. Comme on parlementait ainsi sur le rivage, on entendit une musique infernale retentir dans la forêt; c'était un bruit de tambour, de hennissements de chevaux, d'aboiements de chiens. On vit enfin paraître une grande troupe d'Indiens, vieillards, femmes, enfants, bagages, le tout conduit par un Euro-
péen et se dirigeant vers la capitale de notre triangle. Ces Indiens étaient des Ghactas (ou Tchactaws), suivant la prononciation indienne; à propos de cela, je vous dirai que M. de Chateaubriand a fait un peu comme le singe de la Fontaine; il n'a pas pris le nom d'un port pour un nom d'homme : mais il a donné à un homme le nom d'une puissante nation du sud de rAmérique. Quoi qu'il en soit, vous voulez sans doute savoir pourquoi ces Indiens étaient arrivés là, et en quoi ils pouvaient nous servir ; patience, je vous prie, aujourd'hui que j'ai du temps et du papier, je ne veux point me presser. Vous saurez donc que les Américains des États-Unis, gens raisonneurs et sans préjugés, de plus, grand&philanthropes, se sont imaginés, comme les Espagnols, que Dieu leur avait donné le nouveau monde et ses habitanls en pleine propriété.
Ils ont découvert, en outre, que, comme il était prouvé (écoutez bien ceci) qu'un mille carré pouvait nourrir dix fois plus d'hommes civilisés que d'hommes sauvages, la raison indiquait que partout où les hommes civilisés pouvaient s'établir, il fallait que les sauvages cédassent la place. Voyez la belle chose que la logique. Conséquemment, lorsque les Indiens commencent à se trouver un peu trop près de leurs frères les blancs, le président des États-Unis leur envoie un messager, lequel leur représente que dans leur intérêt, bien entendu, il serait bon de reculer un tant soit peu vers l'Ouest. Les terres qu'ils habitent depuis des siècles leur appartiennent, sans 'ou te : personne ne leur refuse ce droit incontestable;
i «IDilE Li COMTESSE DE TOCQCEYILLE. i05 mats œs terres, après tout, ee sont des déserts incultes, des bois, des marais, paurre propriété Traiment. De raafre côté da Mississipi, au omlraire, se trouvent de ma^fnifiques contfées, où le gibier n^a jamais été troublé pur le bruit de la hache du pionmer; oà les Européens De paniendnmtyaifuus. Ils en sont séparés par plus de <xoi lieues. Ajouta à cela des présrats d*un prix inestimable, prêts à payer leur complaisance : des barriipies d^e»-de-Tie, des collitfs de Terre, des poidants d'oreilles et des miroirs ; le tout appuyé de Tinsinuation que s'ils r^hsent, on se Terra peut-être contraint de les T forcer. Que (aire? Les pauTres Indiais prennent leurs TBOK parents dans leurs bras ; les femmes chaînent leurs enCmts sur leors épaules; la nation se met enfin en marche, empcvlant aTec elle ses plus grandes richesses. Die abandonne pour toujours le sol sur lequel^ depuis ! ans perat*être, onl \ècu ses pères, pour aller s'établir dans un désert où les blancs ne la laissiTont pas diï en liais, Remarquez-Tons 1^ résultats d'une haute
1 \Taïs brutaux y lâchent
tne sur des bêtes féroces ;
pillenl le nouveau monde
I, ^DS pilic comme sans
t pas tout détruire ; la fii-
[;kc»]iulatîoi^H^nn€s finit
mœurs,
rs pro-
icains
plus res-
peclueux du droit et de la légalité, jamais sanguinaires, sont plus profondément destructeurs et il est impossible de douter qu'avant cent ans il- ne restera pas dans l'Amérique du Nord, non pas une seule nation, mais un seul homme appartenant à la plus remarquable des races indiennes...
Mais je ne sais plus du tout où j'en suis de mon histoire. Il s'agissait, je crois, des Chactas. Les Chactas formaient une nation puissante qui habitait la frontière de l'État d'Alabama et celle de la Géorgie. Après de longues négociations on est enfin parvenu, cette année, à leur persuader de quitter leur pays et d'émigrer sur la rive droite du Mississipi. Six à sept mille Indiens ont déjà passé le grand fleuve ; ceux qui arrivs^ient à Memphis^ y venaient dans le dessein (le suivre leurs compatrioles. L'agent du gouvernement américain qui les accompagnait et était chargé de payer leur passage, sachant qu'un bateau à vapeur venait d'arriver, accourut au rivage. Le prix qu'il offrit pour transporter les Indiens soixante lieues plus bas, acheva de fixer l'esprit ébranlé du capitaine ; on donna le signal du départ. La proue fut tournée du côté du sud et nous montâmes gaiement l'échelle que redescendaient tristement de pauvres passagers qui, au lieu d'aller à Louisville, se voyaient forcés d'attendre le dégel à Memphis. Ainsi va le monde.
Mais nous n'étions pas encore partis; il s'agissait d'embarquer notre tribu exilée, ses chevaux et ses chiens. Ici conjmença une scène qui, en vérité, avait quelque chose de. lamentable. Les Indiens s'avancèrent d'un air
morne vers le rivage : on fit d'abord passer les chevaux, dont plusieurs, peu accoutumés aux formes de la vie civilisée, prirent peur et s'élancèrent dans le Mississipi, d*oà on ne put les retirer qu'avec peine. Puis vinrent les hommes, qui, suivant la coutume ordinaire, ne portaient rien que leurs armes ; puis les femmes, portant leurs enfants attachés sur leur dos ou entortillés dans les couvertares qui les couvraient; elles étaient, en outre, surehargëes de fardeaux qui contenaient toute leur richesse. On conduisit enfin les vieillards. Il se trouvait là une femme âgée de cent dix ans. Je n'ai jamais vu plus effrayante figure. Elle était nue, à Texception d'une couverture qui laissait vmr, en mille endroits, le corps le plus décharné dont on puisse se faire idée. Elle était escortée de deux ou trois générations de petits-enfants. Quitter son pays à cet âge pour aller diercher fortune sur une terre étrangère, quelle misère ! 11 y avait, au milieu- des vieillards, one jeune fille qui s'était cassé le bras huit jours auparavant ; faute de soins, le bras avait gelé au^essous de h fracture. U fallait cependant qu'elle suivit la marehe conamune. Quand tout fut passé, les chiens s'approchereni du rivage ; mais ils refusèrent d'entrer dans le bateau et se mirent à pousser des hurlements affreux. Il fallut que l^irs maîtres les amenassent de foree.
Il y avait, dans rensemble de ce spectacle, un air de mine et de destruction, quelque chose qui sentait un adieu fiinal et sans retour ; on ne pouvait y assister sans avoir le cœur serré ; les Indiens étaient tranquilles, mais sombres et taciturnes. Il y en avait un qui savait l'an-
t06 CORBESPONDANCe,
gldi« et auquel je di^rnandai pourquoi les Chactas qultr faient leur pay«, — Pour être libre», me répndiUil , — ie ne pu« jamais» en tirer autre chose, Nous les diSfioserons demain dans les solitudes de TArkansas, Il faut avouer que c'est un singulier liasard, que celui qui nous a fait arriver à Memphis pour assister à i'eipulsion, on [)eut dire à la dissolution de l'une des plus célèbres et l>lus anciennes nations américaines,
)Iais en voilà assez sur les sauvages. Il serait bien tem|>s d*en revenir aux gens civilisés. Un mot seulement encore sur le Mississipi, qui, en vérifé, ne mérite guère qu'on s'occupe de lui. C'est un grand fleuve, jaune, roulant assez doucement dans les plus profondes solitudes, ;iu milieu de forêts qu'il inonde au printemps et féiîonde par s/iu limon. On ne voit pas une colline a l'horizon, mais des bois, puis des lK)is, et encore des ïm» : des roseaux, des lianes ; un silence parfait ; nul vestige de l'homme, pas même la fumée d'un camp indien*
Baie de Ghesapeak, 16 janvier 1852.
Nous venons, chère sœur, de faire un voyage trèslong, fort curieux et très-fatigant. Après être restés un peu plus longtemps que nous ne l'avions résolu à la Nouvelle-Orléans, dont le séjour nous plaisait on ne saurait davantage, nous nous sommes aperçus qu'il nous restait bien peu de temps pour gagner Washington. Tout considéré, nous nous Êonujies alors «lélerminés à abanéinner le projet d'aller à Charleston, Nous n'aurions pu y passer que très-peu de jours ; cl presque tous les hommes distingués que nous tenions à y voir sont maint*Tuinl absents [iouv le Congrès, m nous allons les re- ♦niîiver, N0118 avons donc laissé Charleston sur notre ^\m{(^^ et ïfîi^sîmt suct'essivemenl u travers les États du imâ, de GiWgie et des deux Carolinrs,
108 CORHESPONDANCE.
nous sommes enfin arrivés à Norfolk hier; ce matin nous nous sommes embarqués sur la Chesapeak pour gagner Wnshinglon, où nous arriverons demain, et resterons au moins trois semaines. Le voyage de la Nouvelle-Orléans h Norfolk a été, comme je le disais plus haut, très-intén^ssant, mais très-rude : plusieurs portions des pays que nous parcourions étant encore sauvages. Cependant, voyez la bizarrerie : depuis cinq ou six ans, je ne me suis pas aussi parfaitement porté que durant le dernier mois qui vient de s'écouler. Je suis en ce moment le fort de la bande, mais je m^altends bien que BeaumoAt reprendra ses avantages à notre retour en Europe. Si jamais j'écris | un livre de médecine, je vous réponds qu'il ne ressem- i blern pas à ceux qu'on publie tous les jours. Je soutiendrai cl pmuvorai que, pour se bien porter, il faut d'abord ' manger du mais et du cochon, diner peu, beaucoup, , point du tout suivant l'occasion, coucher sur le plancher | cl dormir tout habillé; passer, en huit jours, de la glace ' à la chaleur el de la chaleur à la glace; pousser à la roue, ou se i>5veiller dans un fossé; ne point penser \ surtout^ c'est là le |)oiut capital; s'enfoncer dans la maliiNro le plus invisible ; ressembler, si faire se peut, à une hiilliw Jocioisqucc*esl Rousseau qui a dit que Thomme qui |>ensail était un animal dopnné; moi j'aurais dit à sa l^lact"^ que Thomme qui pense est un animal qui ne dipt^iv jvas. Xo |H>n$ous donc pas^ ma chère sœur, croyezmoi; ou si nous le faisons, que co ne soil qu'à notre tilhHH' \fuUw sVntlend) .
Jo xxms laisso ivflcchir sur ma domière phrase, qui
est pleine de profondeur, et je vous quitte pour aller me coucher. Mon père recevra probablement une longue lellre de moi par le courrier du 1" février. Adieu, ma chère sœur, je vous embrasse du meilleur de mon cœur.
WashiDglon, 24 janvier i852.
Celte lettre, mon cher père, sera peut-être la dernière que je vous écrirai d'Amérique. Dieu en soit loué ; nous comptons nous embarquer le 10 ou le 20 février de New-York ; et trente jours étant la durée moyenne des traversées, nous arriverons en France vers le 10 ou le 20 mars.
En ce moment, je roule beaucoup d'idées sur TAmérique. Plusieurs sont encore dans mon cerveau ; un assez grand nombre sont jetées en germe et sans aucun ordre sur le papier, ou sont répandues dans des conversations écrites le soir en rentrant chez moi. Toutes ces préparalions vous passeront sous les yeux ; vous n'y trouverez rien d'intéressant en soi-même; mais vous jugerez si on peut en tirer parti. Pendant les six dernières semaines du voyage, où mon corps a été plus fatigué et mon esprit plus tranquille qu'il ne s'était trouvé depuis longtemps, j'ai beaucoup songé à ce qu'on pourrait écrire ^sar. l'Amérique. Vouloir présenter un tableau complet de l'Union serait une entreprise absolument impraticable |iour un homme qui n'a passé qu'un an dans cet im-
mense pays. Je crois, d'ailleurs, qu'un pareil ouTragc serait aussi ennuyeux qu'instructif. On pourrait, au contraire, en choisissant les matières, ne présenter que des sujets qui eussent des rapports plus. ou moins directs avec notre état social et politique. L'ouvrage, de cette manière, pourrait avoir, tout à la fois, un intérêt permanent et un intérêt du moment. Yoilà le cadre; mais aurai-je jamais le temps et me trouverai-je la capacité nécessaire pour le remplir? C'est là la question. Il y a d'ailleurs une considération que j'ai toujours présente à l'esprit ; je n'écrirai rien, ou j'écrirai ce que je pense, et toute yérité n'est pas bonne à dire. Dans deux mois, j'espère, au plus tard, nous pourrons causer de tout cela à notre aise.
Nous sommes ici depuis huit jours : nous y resterons jusqu'au 6 février ; le séjour que nous y faisons est utile et agréable. Washington contient en ce moment les hommes les plus saillants de toute l'Union. Il ne s'agit plus, pour nous, d'obtenir d'eux des notions sur des choses que nous ne connaissons pas : mais nous repassons, dans leurs conversations, tout ce que nous savions déjà à peu près. Nous fixons d^ points douteux. C'est une espèce de contre*enquête qui est très-utile. Nous sommes toujours traités avec beaucoup d'égards et de distinction. Hier, le ministre de France nous a présenté? au Président, que nous avons appelé monsieur tout à notre aise et qui nous a secoué la main comme à ses compères. U en fait exactement autant pour tout le monde. . .
Si l'on veut avoir une idée de la puissance que pos-
A 11. LE COHTI:: DE TOCQIEVILLE. ill
sèdent les hommes pour calculer les éYenemeots à Tenir, il faut visiter Washington. Il y a quarante ans, quand il s'est agi de hâtir une capitale pour l'Union, on a cherché, comme de raison, remplacement le plus fayorable. Sur les bords du Potomack, se trouvait une verte plaine, dont on fit choix. La large et profonde rivière, qui se trouvait à l'extrémité, devait amraer dans la nouvelle cité les productions de l'Europe; les fertiles districts qui se trouvaienl en arrière, approvisionneraient le marché et l'environneraient d'une population nombreuse. Washington devait se trouver, en vingt ans, à la tête du commerce intérieur et extérieur de l'Union. On lui promettait un million d'habitants qui devaient arriver sous peu. En conséquence on commença des édifices publics qui pussent répondre à une si vaste population ; on traça des rues d'une largeur énorme ; on se hâta surtout d'abattre, à perte de vue, les arbres qui auraient pu gêner la construction des maisons. Tout cela n'était en grand que l'histoire du pot au lait :
Il était quand je Feus de grosseur raisonnable. J'aurai...
La laitière et le Congrès raisonnèrent de la même manière. La population ne vint point ; les vaisseaux ne i*emonlèrent point le Potomack. Aujourd'hui, Washinglon offre l'image d'une plaine aride et brûlée par le soleil, sur laquelle se trouvent dispersés deux ou trois somp- UK-nx édifices et cinq ou six villages qui composent la ins d'être Alexandre ou Pierre le Grand, il
ne faut pas se mêler de créer la capitale d'un empire. Je me suis laissé acculer par le temps de telle façon, que je ne peux plus vous parler comme je comptais le faire du mémoire que vous m'avez envoyé *. Mais j'espère vous arriver huit ou dix jours après ma lettre, et alors je m'expliquerai mieux. Dès aujourd'hui cependant, je veux vous remercier, mon cher père ; votre ouvrage m'a été d'une grande utilité pour saisir les nuances qui peuvent faire comprendre l'administration de cô pays-ci. L'esprit, comme vous savez, ne s'éclaire que par comparaison. Votre mémoire a déjà été pour moi la base d'une foule de questions fort utiles. Vous me dites dans une de vos lettres, mon cher père, que vous comptez sur moi pour faire quelque chose de bien dans ce monde; je désire justifier votre attente encore plus pour vous, je vous jure, que \)o\iv moi-môme. Embrassez pour moi, maman et mes frères et sœurs ; que Dieu vous conserve tous ! Je songé avec bonheur que bientôt je ne ferai point un seul pas qui ne me rapproche de vous.
* Saint-Gcrmain-cn-Layc, 5 mai 1852.
Je sais, ma chèfe cousine, que ce n'est pas l'habitude d'écrire à l'accouchée elle-même pour la féliciter de l'heureux événement où, assurément, elle a joué le rôle prin-
1. Lecomle do, Toc^iueville, ancien préfet de Versailles, avait envoyé •à Alexis do Tocqueville un mémoire sur Tadministralion en France.
A MADAME LA COMTESSE DE GRA?(CEY. ilâ
cipal. Elle a, à vrai dire, bien d'autres choses à faire qu*à écouter des compliments. Si| dans cette circonstance, je passe par-dessus Tusagc, ne m'en veuillez pas, je vous prie; mais n'accusez que votre cher époux que je trouve beaucoup plus heureux qu'il ne le mérite. Voilà au moins dix joui*s que Tévénement est arrivé. C'est ce que nous apprend un billet du 2d avril, et que nous recevons à l'instant. En vérité, me voilà fort avancé de lire en caractères imprimés que la mère et l'enfant se portaient bien.... il y a dix jours! Vuisque M. de Grancey tarde à nous instruire de ce qui lui arrive d'heureux, il ne trouvera pas mauvais que ce soit à vous et non à lui que • j'écrive, puisque au moment où celte lettre vous arrivera, vous serez tout aussi en état que lui de recevoir l'expression de la joie de vos amis. Vous voyez que j'écris ab irato. Je vous charge, en elTet, très-expresséinent, de commencer par gronder votre mari d'abord ; vous le féliciterez ensuite de ma ])art, s'il reçoit le sermon avec quelque humilité.
Pour cesser de plaisanter, je vous dirai, ma chère cousine, que je suis enchanté de deux choses (style de procureur); la première, que vous ayez eu des couches heureuses; la seconde, que vous ayez mis au monde un garçon. Ne vous croyez pas au bout de mes formules; j'ai aussi deux motifs pour préférer le garçon à la fille : le premier, c'est que vous souhaitiez un garçon, et que je me sens fort porté à me réjouir quand je vois arriver quelque chose qui vous fait plaisir à tort ou à raison; le second... Ah! mon Dieu! j'ai oublié mon second mo-
lif!.,. M'y voici : le second, c'est que vous aviez raiMiii de désirer un garçon. Le beau tiMups de demoiselles, en effet, que celui ou nous vivons! Croyc/y-m'en, ma chère cousine, laissez à d'autres le soin d'introduire dam» la monde de pauvres {petites filles qui seront mort4(M» de peur avant d'arriver à l'âge d'être mariées*. Donneznous, au lieu de cela, des cousins bien constitués, bien portants, qui aient un bon estomac pur ne pas craindre la i^este, et des nerfs assirz forts pour ne rerlouter ni la guerre étrangère, ni la guerre civile, ni les révolutions, ni les émeutes^ ni aucune des diableries qui nous entourent. En un mol, faites-nous une collection de gailtardif tels qu'il en faut pour vivre dans le siècle ou nous sommes. Sur ce point vous ne sauriez mieux faire que de prendre pour modèle Vatné de meuieur» m$ ftU. Voilà ce que j'appelle un homme comme il nous en îi^ixi. Je réponds que celui-là mènera sans peur sa barque au milieu du courant qui nous entraine. Vous auriez tort, en vérité, de vous arréti^r en si beau chemin. Vous trouverez peut-être que j'en parle là bien à mon aise : ceci renouvelle loute mon indignation en me rap^nelant que je ne sais si vos couches ont été pénibles, ni si la convalescence a ài rapide, ni enfin si, à l'heure qu'il est, vous êtes à |ieu près rétablie. Ne voulant pas ce|)endant recommencer à dire des injures à M. de Grancey, je trouve plus prudent de finir là ma lettre, non s;ins
1, CVtait le moment où le dioh ra «><'\i8sjît à Paris avec !e plu^de ûolenc«.
VOUS assurer toutefois de toute ma joie et de mon bien sincère attachement. Soyez, je vous prie, assez bonne pour exprimer les mêmes sentiments à ma cousine*.
i . La marquise de Cordoue.
\V;uw:tk, !26 août 1855.
Je suis SïOrli du chàleau ilc Warwii k dans i
«rexcil^itton înlellcctiielleî el nuit, ne sachant que faire «>éjour lotit îi Hiît prosaïque Id n^^l (re!Tiaix}Ui2 q^
ftr me livre
rence et tout le respect qu'on montre en Angleterre h ceux qui paraissent avoir le moyen de faire des folies. Je montai donc à cheval, et me dirigeai vei*s les ruines du château de Kenilworth, qui se trouvent à six ou sept milles de Warwick. Imaginez-vous une nuit d'Italie : pas une haleine de vent; un ciel sans un nuage, la lune dans son plein ; ajoutez à cela un cheval ardent et léger entre les jambes, tous les siècles de la chevalerie dans la tête et quelque peu du feu de la jeunesse circulant encore dans les veines ; et vous concevrez que je ne touchais pour ainsi dire pas la terre. J'arrivai au village de Kenilworlh quedéjà tout le monde était couché; mais je criai si fort à la porte d'une des dernières cabanes, qu'une jeune femme (fort jolie, autant que la lune et mes yeux purent me permettre d'en juger) mit enfin la tète à la fenêtre. Le didicile était (fc lui faire comprendre que je voulusse aller aux ruines du château à cette heure indue, l^s ruines sont dans les champs, à un mille du village. Elle me comprit enfin, cepe^ÉHlt, et m'indiqua la route avec une bonne volonté wJ^ Mt peut-être le désir qu'elle avait to gel rid of ^W lont je ne la remerciai pas moins. Me voilà
m es champs, ouvrant les barrières, sautant les
quête du château de Dudley. Au bout d'une ^ j je le découvris enfin sur le haut d'une col-
^ fus bientôt dans ses murs; là je mis pied a iiarhai mon cheval à une barrière et je pénétrai ines : c'était, en vérité, un grand et solen-
iurmsstT dt> moi.
lu'l bjH'diu le. Il n'^i^iiait au milieu de ce déisert un mj^fice 1*1 un iiiv de déhofalioniuexprimableH. J'entrai dans ti*4 miWo'H d(* V4* inagniHque manoir. Les étages étaient délniilM^ j'u|mi'ci^vnis le ciel ou-desHusde ma tête; mais ]m murs existaient encore; et la lune, en pénétrant de (uiiletsi purls à travers les fenêtres gothiques qui les gar* nibbeni, y jetait une lueur sépulcrale d'accord avec l'en* meuble deu objets. NVHais-je pus là, en effet, dans les douMiines de la Mort? Àpr^s avoir visité les raines dans Itius les sens el fail résonner sous mes pas des échos qui prolmblemenl sont nmets depuis bien des années, je revins au eenlre; \h je m'assis sur une pierre et je tombai ilaus une ohpèea do somnambulisme, pendant lequel il ma seuibla que mou Ame était outraiuée vers le passé a>ee une fuive inexprinud^lo. Mais dovjnex un peu, je >uus prie, sur quel point dos siiècles sans nombi^e qui se son! éotu^lés mon inuiKinalion allait se j>erehor? Je faisais de vainti el1\n Is pour ivpbuH)r dans ces murailles OiunerU^ de lien^ el lumb^ml en ruine la plupart des ^y%mU personnajjtvii que le ^^i4i^me ^tVle y avait vus, aKwii qu^Élisahelh ) ame«<^il s^ Will»nUHH>m\ Co n'étaient \\\ l^idoiiib, ni OtviK ni iuuHuunUv^i jîr^uuK^s^ figuivs his- (^wiquiv^ sie wMo ôik^uo que W lom"s déh uiUs de KeniU wvMlh s^\\^ionl b pnisoKmwde lanv ^vxîmy à nvt^s xenx; UMAi^ An^j >U4s5K^vK ^vlU^ dolWUnis^nm^Uuvdn gt^niede \\\dls^-S\\xM. l'iiUs^jîovK'^ wMo thumii^ si vl^rn^uito el si
sJo VuuvvK^UH^ v\t',U.s\ c» jviiv UKUvKHtts il UH^ ^sti'utlhbil eu-
^^eta en ticmiihiat di^ns le prwipîce prvpjifv |x>ur elîi\ Je «Ticik <9oe je semis re^te là U>iile h miil^ si ukiû ebe^ml, ^« fir^}')p;»nt du pie<l h k^mèn?^ ne mVùl rappelé le reitt^ar. Je partis et fvvîns ;fta jxas. Je joiiissaiis du cahne |V\4cfl>d qui m*eavimnnâil de UMUe$ psrts; j^;»(hnimb le sàn^ttlier pcm\i>ir qu';^ le gxMiie de donner à $e$ ficliotts^ m^Hme plus de r&ilite que le iveL Pourquca s^en étonner a)«^ tout? Celui qui ne vil plus ^-t-il quelque ;iv;uiU^e 3t}>pràriable sur celui qui n^'a jamais été? Ils nVxistenI ïtoms deux que par la volonté de ceux qui sVn occupent. Si Télne fi<(^f est plus attachant que Tètn^ r^l^ pourquoi H^innruperaiilHl moins la jiiensée? Tout en philosophant ainsi^ je me retivHiTai à Wanrick^ après um^ des soirées Ifs plus pleines de souvenirs que j'aie eues dans ma vie. Cette impnt^ssion ne fut pas de lougtie dunee ; la fum^v de chariMMi de teiw que je senlîs en m'éveillant, et la pluie qui ne larda pas à tomber^ m'einvnl bientôt mp- 1^* au monde iwl, et je nra|^*rçus encore une fois que la poésie ne §e raacontre que par hasard dans cette vie; mats que le foml de Texislence n\>st que de la vile |w«e.
nel spcclaclc. Il régnait au milieu de ce désert un silence et un air de désolation inexprimables. J'entrai dans les salles de ce magnifique manoir. Les étages étaient détruits^ j'apercevais le ciel au-dessus de ma tête; mais les murs existaient encore ; et la lune, en pénétrant de toutes parts à travers les fenêtres gothiques qui les garnissent, y jetait une lueur sépulcrale d'accord avec l'ensemble des objets. N'étais-je pas là, en effet, dans les domaines de la Mort? Après avoir visité les ruines dans tous les sens et fait résonner sous mes pas des échos qui probablement sont muets depuis bien des années, je revins au centre; là je m'assis sur une pierre et je tombai dans une espèce de somnambulisme, pendant lequel il me sembla que mon âme était entraînée vers le passé avec une force inexprimable. Mais devinez un peu, je vous prie, sur quel point des siècles sans nombre qui se sont écoulés mon imagination allait se percher? Je faisais de vains efforts pour replacer dans ces murailles couvertes de lierre et tombant en ruine la plupart des grands personnages que le seizième siècle y avait vus, alors qu'Elisabeth y amenait sabrillantecour. Ce n'étaient ni Raleigh, ni Cécil, ni aucune des grandes figures hisloriques de cette époque que les tours détruites de Kenilworth avaient la puissance de faire revivre à mes yeux; mais Âmy Robsart, celte délicieuse créature du génie de Walter-Scott. L'image de cette femme si charmante et si malheureuse me paraissait attachée à chacune des pierres de l'immense édifice; et par moments il me semblait entendre relenlir du haul des murs ce dernier cri qu'elle
j^a en tombant dans le précipice préparé pour elle. Je erois que je serais resté là toute la nuit, si mon cheTal, en frappant du pied la barrière, ne m'eût rappelé le retour. Je partis et revins au pas. Je jouissais du calme profond qui m'enrironnait de toutes parts; j'admirais le sîngulia* pouvoir qu'a le génie de donner à ses fictions même plus de réalité que le réel. Pourquoi s'en étonner ■^près tout? Celui qui ne vit plus a-t-il quelque avantage appréciable sur celui qui n'a jamais été? Ils n'existent tous deux que par la volonté de ceux qui s'en occupent. Si rétre fictif est plus attachant que l'être réel, pourquoi occuperait-il moins la pensée? Tout en philosophant ainsi, je me retrouvai à Warwick, après une des soirées les plus pleines de souvenirs que j'aie eues dans ma vie. Cette impression ne fîit pas de longue durée ; la fumée de charbon de terre que je sentis en m'éveillant, et la pluie qui ne tarda pas à tomber, m'eurent bientôt rapfdé au monde réel, et je m^aperçus encore une fois que la poésie ne se rencontre que par hasard dans cette vie; mais que le fond de l'existence n'est que de la vile prose.