CHAPITRE IV
DES CAVSES ACOVISES ET MANIFESTES DES GOVTES,
Combien que nous ayons demonstré la cause des goutes estre inconneuë, toutesfois communément on luy assigne des causes dont le Medecin peut donner quelques raisons. Or tout ainsi qu'il y a trois causesaux autres maladies, à sçauoir, primitiue, antecedente et coniointe, aussi y a-il aux goutes.
Quant à la primitiue, elle est double : l’vne vient de la premiere generation, comme celuy qui aura esté procreé de pere et mere gouteux :
principalement quand la matiere virulente- est en rut, c'est à dire en mouuement , et que l'homme se ioint auec sa compagne, et qu’il engendre, il est bien difficile que les enfans ne soient gouteux , à cause que ceste matiere virulente se mesle auec la semence : d'autant que la matiere de la semence vient de tout le corps, comme monstre Aristote au liure De generaltione animalium ! : pareïillement Hippocrates au liure de l'air, des regions et des eaux. L'autre prouient par intemperature, tant de la maniere de viure que de trop frequent exercice, de l'acte venerien, et autres choses que deciarerons cy aprés.
Celle qui prouient des parens gouteux peut estre appellée maladie hereditaire, pour-ce qu’elle vient de pere en fils: ce que toutesfois n’aduient pas tousiours,commel’experience le monstre. Car on voit plusieurs estre vexés des goutes, desquels les pere et mere jamais n’en auoient esté
1 Au. liure, chap, 17, —A, P.
malades : et d’autres n’en estre aucunement affligés,et toutesfois leurs pere et mere en estoient grandement tourmentés : laquelle chose se fait par la bonté de la semence de la femme, et par la bonne temperature de la matrice d’icelle , corrigeant l’intemperature de la semence virile : tout ainsi que celle de l’homme peut corriger celle de la femme: comme on voit souuent par experience des enfans n’estre point gouteux, lepreux, teigneux,epileptiques ,encore que leurs pere ou mere fussent suiets à telles maladies: Laquelle correction si elle defaut au pere ou à la mere, les enfans ne peuuent eschapper qu’ils ne soient suiets ausdites maladies : lesquelles ne se peuuent parfaitement curer, quelque diligence qu'on y puisse faire, Parquoy on ne doit (comme nous auons dit) calomnier la Medecine ny la Chirurgie, ny moins les drogues de l’Apoticaire :
pour-ce que la semence suit Ia complexion et temperament de celuy qui engendre : en sorte qu'vn homme et vne femme bien temperés produiront vne semence bien complexionnée : au contraire, s'ils sont intemperés , produiront vne semence malcomplexionnée, et non propre pour engendrer vn enfant bien complexionné, comme le dit Auicenne t. Parquoy celuy qui sera gouteux, s’il fait vn enfant, à grande peine pourra-il euader qu'il ne soit gouteux, si ce n’est par la rectification de la semence de la mere ou du pere , ainsi qu’auons declaré.
La seconde cause vient des superfluités de nostre corps, qui s’alterent et se conuertissent en cest humeur virulent. Or ces superfluités produites
1 Auicenne liu.3. fen. 22. traité 2. chap. 8.
— À, P, Cette citation est de 1579.
par vne grande plenitude ou obstruction des vaisseaux (qui se fait principalement par la mauuaise maniere de viure, et pour auoir crapulé et beu des vins forts) font esleuer au cerueau plusieurs vapeurs, qui remplissent la teste: puis les membranes, nerfs et tendons en sont rendus laxes et imbecilles, et par consequent les iointures. Aussi cela aduient pour auoir mangé plusieurs et diuerses viandes à chacun repas, en trop grande quantité : lesquelles engendrent vne cacochymie. Aussi dormir tost aprés le repas et longuement , et prendre peu d'exercice, telles choses corrompent la faculté digestiue. Car lors qu’elle defaut, s’ensuiuent crudités, obstructions et serosilés, qui tombent sur les iointures : lesquelles, sur toutes autres parties, sont debiles naturellement , ou par accident : naturellement, comme en ceux qui les ont dés leur premiere generation laxes et foibles : par accident, comme en ceux qui ont beaucoup cheminé à pied, ou se sont tenus debout, ou ont enduré le froid : pour-ce que par la longue intemperature, les iointures sont rendues imbecilles. Aussi cela peut aduenir par cheute, ou coups, Ou pour auoir eslé estendu sur la gesne , ou auoir enduré l’astrapade : pareïllement à ceux qui sont excessifs au coit, el principalement tost aprés le repas, d'autant que tout le corps est refrigeré : par-ce que la chaleur naturelle $’amoindrit, pour la grande quantité d’esprits qui sont iettés au coit, et que la faculté digestiue en est affoiblie 1 : et partant s’ensuiuent crudités sereuses qui defluent sur les iointures, à cause des-
1 Galienau 1. liu, De semine, — À, P,
LE VINGT-VNIÉME LIVRE
quelles, et aussi de ladite refrigeration, lesdites iointurès sont debilitées, qui est cause des goutes. Or veu que ladite faculté digestiue defaut aux vieilles gens, il ne se faut esmerueiller s'ils sont gouteux.
Outre-plus, les euacuations accoustumées retenues , comme le vomissement, flux menstruel, hemorrhoïdal, flux de ventre et autres, souuent sont cause de la goute : partant les femmes ne sont suiettes aux goutes pendant qu’elles ont leur flux, mais bien aprés Pauoir perdu. Ce que dit Hippocrates 1 : par-ce que les superfluités sont retenues, lesquelles auoïent accoustumé de se purger. D’auantage, ceux à qui vieilles vlcerés ou fistules auront coulé par longues années, et puis sont closes et consolidées, s'ils ne tiennent aprés bon regime, et ne se purgent par fois, sont en danger d'estre gouteux :
comme au contraire, les varices des cuisses etiambes, et les hemorrhoïdes, flux dysenterique, et vieilles vlcéres, empeschent la generation des goutes.
Plus, ceux qui releuent de quelque grande maladie, lesquels n’ont point bien esté purgés par medecine, ou par Nature, souuent deuiennent gou-.
teux. Ceux qui ont le cerueau fort froid et humide, sont pareiïllement suiels aux goutes.
Or pour conclure en peu de paroles, les causes manifestes de ceste maladie sont, mauuaise maniere de viure, qui engendre crudités et serosités: le coït superflu , cheminer trop hastiuement ou plus longuement que Nature ne le peut porter, demeurer trop longuement debout, equitations de trop longue durée, euacua-
1 Apho. 29, livre 6,— A.P.
DES COVTES.
tions accoustumées retenues, le vice des parens , lequel les enfans sont contraints de sentir, quasi par droit hereditaire.
Quant aux causes internes, entre les principales sont, redondance des humeurs crus, et l’amplitude des vaisseaux : la force des principales parties mandantes, ét l’imbecillité des receuantes, auec laxe capacité des con-
duits et inanités d’icelles, et la situation inferieure de la partie affligée !.
Or le ieune Chirurgien doit sçauoir qu'il y a quatre facultés naturelles, par lesquelles les plantes et animaux se gouuernent. La premiere est qui attire l’aliment : la seconde, qui le retient : la tierce , qui le change et digere : la quarte, qui reiette le superflu, par-ce qu’il peche en quantité ou en qualité, ou tous les deux ensemble : aussi le virus et les humeurs sont iettés par la vertu expultrice aux iointures. Quant à ce que ledit humeur s’arreste plustost aux iointures qu'aux parties musculeuses, cela se fait pour-ce que les iointures sont exangues et froides, c’est à dire auec yn peu de sang, et de substance dense et serrée , et que les parties qui sont entre icelles sont charneuses, laxes et molles, et la grande astriction du cuir (qui est ordinairement aux vieux pour la siccité) fait que la transpiration est empeschée et les superfluités retenues : dont souuent s’ensuit la goute, ou quelque grand prurit par tout le corps, ou gratelles, ou rongnes, et leurs vrines acres.
Or la douleur qui se fait en ceste maladie vient pour Pacrimonie de la
qualité virulente, quelquesfois toute | seule sans nul autre humeur : et | aussi le plus souuent la douleur faite
1Poy. Guidon au chap. des goutes. —A;P,
du virus est cause d’attirer des esprits flatueux et humeurs ja préparés à fluer : comme le sang , et alors la fluxion sera phlegmoneuse : si c’est la cholere, erysipelateuse : si c’est le phlegme , œdemateuse : si c'est l’humeur melancholique, scirrheuse. Et s'il y adeux humeurs meslésensemble, celuy qui sera en plus grande quanté prendra la denomination : comme si le sang domine la cholere, on pourra dire phlegmon erysipelateux :
au contraire si c’est la cholere , sera nommé erysipelas phlegmoneux : et ainsi des autres humeurs. Et ceste matiere virulente accompagnée des humeurs et esprits flatueux , estant aux iointures, les remplit et fait distension aux parties, comme membranes, aponeuroses, tendons, et autres parties qui lient les iointures.