XXX PRÉFACE
» À l'égard de ses rivaux et de ses envieux critiques, l'intérêt de sa propre gloire, je me trompe, l'intérêt de la vérité seule fit qu'il prévint les uns par sa diligence, et qu'il soumit les autres par la seule autorité de sa raison. Il eut surtout contre lui les ombrages de la Faculté ; la Faculté ne souffrait pas qu’il entrât dans des matières dont elle s'était fait comme un domaine exclusif. Singulier temps, où, faute de vains titres, faute de grec et de latin, l’homme qui pouvait le mieux écrire sur la médecine, n’en avait pas le droit ! N'est-ce pas renve rser tous les termes, mettre les mots au-dessus des choses, et préférer l'accessoire au principal ? Le génie, en quoi que ce soit, ne saurait dépendre d’un idiome éteint et muet. Bessarion, avec tout son savoir, n’était qu’un pédant ridicule ; et, pour prendre un exemple plus élevé, lorsque le plus sage et le plus brave roi qu’ait eu la France, songeait, en faveur des peuples, à établir en Europe un équilibre d’indépendance et de liberté, il n'avait pour appui dans ce grand dessein que les conseils d’un chancelier sans lettres, et l'épée d’un connétable qui ne savait pas lire. Tels étaient les auxiliaires ; mais il y avait là un sens si parfait, une raison si droite et si ferme, que le roi n’en voulait pas d’autres. Avec toutes ses lumières, la Faculté ne voyait pas qu'uniquement formé par lui-même, disciple et maître tout ensemble, Paré n’en était que plus admirable et plus digne de respects.
» J'ai parlé de guerre, Messieurs, et mes paroles ont pu réveillér dans vos esprits ces dissensions funestes qui, au nom d'une religion de paix et de charité, ont si long-temps déchiré la France. Placé par sa profession même entre deux partis acharnés Fun contre l’autre, Ambroise Paré, plus sage que ne lavait été le Milanais Lanfrane, plus sage que les Italiens fugitifs qui venaient peupler Paris du temps de Pitard, et qui tous avaient trempé dans les guerres civiles, Ambroise Paré, environné des mêmes excès, des mêmes périls et des mêmes séductions, sut maintenir son indépendance et sa liberté. Comme il ne se livrait à aucune faction, sa réserve rendit sa foi suspecte. On le crut, on Le dit en-
PRÉFACE. XXXI gagé dans la réforme, et c’est R opinion qui a prévalu jusqu'ici. Mais, ainsi que l’a démontré en dernier lieu M. Malgaigne, cette présomption s’accorderait mal avec les dates que fournit l'histoire. Elle serait même démentie par quelques actes publics de la vie de Paré, par son second mariage, et par sa sépulture dans une église catholique. Mais quoi ! il est des temps d’aveuglement et de fureur où la modération, ce frein ou plutôt cette règle de tous nossentiments, est comme la perle de l'Evangile ; c’est elle surtout qui aigrit les caractères violents et passionnés ; et le fanatisme s’irrite moins de ce qui lui résiste, que de ce qui le condamne.
» Quels qu'aient été, du reste, sur des questions si délicates, les secrets sentiments de Paré, il est certain qu’il avait l'âme pénétrée d’une piété profonde, Il reconnaissait, il admurait , il adorait partout l'intelligente, la bienfaisante main du Créateur. Il osait se réserver l’humble mérite de panser les malades, mais c'est à Dieu qu'il rapportait la gloire de la guérison. Tout le monde connaît sa maxime favorite : Ze le pansay, Dieu le guarist; sainte maxime qui renferme Paré tout entier, son âme, son esprit, sa simplicité, sa modestie, et l'invariable principe de ses volontés et de ses actions, je veux dire l'amour de Dieu et des hommes. Il le savait en effet mieux que personne ; un art tout divin préexiste en nous, un art tout divin nous anime et conduit nos. mouvements intérieurs avecune sagesse à laquelle doit toujours se subordonner la faible sagesse du médecin, de l'homme qui ose intervenir dans cette combinaison de merveilles. Ambroise Paré était donc souverainement religieux ; mais il l’état à sa manière, à la manière de Fénelon, à la manière des plus rares esprits qui aient honoré notre espèce. Il pensait comme eux, ou plutôt il sentait qu’une religion n’est toute divine qu’autant qu'elle est tout humaine, et que nous n’adorons Dieu qu'en servant nos semblables. Si l'âme de l’homme est immortelle, et s’il était possible que l'âme de Paré m'entendit, ou que ce bronze prit pour lui la parole, une secrète voix m'avertit qu'il applaudirait à la mienne, et que, peu touché des éloges qu'on donne à son talent,
XXXIT PRÉFACE.
il acceptérait du moins ce dernier hommage que je rends à sa mémoire.
» Cest au nom de l'Académie royale de médecine que j'ai osé paraître en cette solennité. Puisse cette compagnie, et puissiezvous, comme elle, ne pas désavouer le langage que je vous ai fait entendre ! Souffrez maintenant que je vous félicite en mon propre nom du triple choix que vous avez fait, et de l'homme que vous avez voulu célébrer, et de l'artiste qui vous a secondés de son talent, et du lieu charmant où vous élevez son chef-d'œuvre : lieu découvert, accessible, où les aimables pompes d’une riante nature viennent se marier comme d’elles-mêmes aux pompes de l’art et aux embellissements que vous leur préparez. Appelé, retenu aux pieds de l’image d’Ambroise Paré, par l'attrait de ce nouvel Élysée, le voyageur ému contemplera ce bronze; et pour peu qu'il ait un cœur d'homme, il enentendra sortir ces paroles : « Tu vois qu'il est des hommes qui savent faire le bien, et qu'il » en est qui savent le reconnaître. Que les uns et les autres soient » toute ta vie tes modèles! » Ces paroles, je les entends, Messieurs ; et c'est l'âme remplie d’un si beau précepte, que je vais me séparer de vous, avec le regret de ne pas être un des vôtres, de ne pas vous appartenir, à vous qui montrez des sentiments si humains, et qui m'avez comblé de vos bontés. Puissiez-vous, du moins, ne pas me refuser la seule grâce à laquelle il me soit permis d’aspirer ! puissiez-vous ime donner dans vos souvenirs une place, Quelque petite qu'elle soit, à côté de votre glorieux compatriote , immortel fondateur de la chirurgie française ! »
TRAITANT
PREFACE
Monstres sont choses qui apparoissent outre le cours de Nature (et sont le plussouuent signes de quelque malheur à aduenir ) comme vn en-
1 Voici, de toute la collection de Paré, le livre dont ses admirateurs ont cru avoir le plus à rougir, et Percy entre autres s’écriail : Plû à Dieu qu'il n'eût jamais vu le jour! Ces jugements un peu précipités viennent d’une étude très superficielle de l’œuvre et de l’époque; peut-être aussi certains esprits se sont-ils laissés effaroucher par la forme, sans pénétrer jusqu’au fond; et je suis si loin de partager une pareille opinion, que je n'hésite pas à donner ce livre comme un des plus curieux et des plus intéressants du xvi* siècle. Peut-être la forme sous laquelle je lai présenté ralliera-t-elle plus d’un lecteur à mon avis.
Il avait paru pour la première fois en 1573, dans les Deux liures dechirurgie, à la suite du Livre de la generation, dont il peut, en effet, en bonne partie passer pour le complément. Il se composait alors de 31 chapitres traitant des monstruosités naturelles et des cas rares de chirurgie, avec une digression assez malheureuse sur les démons et
IT
fant qui naist auec vn seul bras, vn autre qui aura deux testes , et autres membres outre l’ordinaire.
Prodiges , ce sont choses qui viennent du tout contre Nature, comme vne femme qui enfantera vn serpent,
Vart magique, mais jusque là sans sortir de la pathologie; et il se terminait par un 32° chapitre, sans liaison aucune avec les précédents ni avec le plan du livre, intitulé : Des monstres marins. En 1579, à l’époque même où la lecture de Thévet avait inspiré à Paré son livre des animaux, il compléta celui des monstres par trois chapitres consacrés aux monstres volatiles, aux monstres ter— restres et aux monstres celestes. Or je le répète, et on s’en assurera par la préface de Paré même, tout cela était hors du plan du livre, plan régulier, logique, et qui créait dans la pathologie chirurgicale une branche toute nouvelle, ainsi qu'avait fait le livre de la prothèse. Long-temps balancé entre le respect que je devais au texte et à l’arrangement de l’auteur, et le désir de restaurer son ouvrage suivant le plan qu’il avait tracé lui-même, enfin je me suis décidé pour ce qui m’a paru le plus favorable à l'illustration de son livre; j’ai retranché hardiment tout ce qui concerne l’histoire
ë LE DIX-NEVFIÈME LIvRE,
ou vn chien, où autre chose du tout contre Nature, comme nous monstrerons cy apres par plusieurs exemples d’'iceux monstres et prodiges :
lesquels ÿay recueillis auec les figures de plusieurs autheurs : comme des Histoires prodigieuses de Pierre
desainct Paul, sainct Augustin, Esdras le Prophete : et des anciens philosophes , à sçauoir d’Hippocrates , Galien, Empedoôcles, Aristote, Pline, Lycosthene , et autres qui seront cottés selon qu’il viendra à propos.
des animaux et des prodiges météoriques, que j'ai reportée à la fin de lacollection, immédiatement après le livre des animaux, où était vraiment sa place naturelle. Ce n’étail pas assez, et dans ce qui restait se trouvaient des figures de monstres tellement hors de nature, qu’il ne faut pas s'étonner si leur simple aspect à suffi pour frapper beaucoup de lecteurs de nausée et de dégoût. J'ai d'autant moins hésité à effacér ces figurés que pas une seule n’appartient à Paré, et qu'il les à copiées dans dés recueils de prodiges publiés de son temps, et où l’on est bien loin de trouver le bon sens, la saine observation et la science qui frappent dans son livre. Du reste, j’ai respecté scrupuleusement celles qui lui àpparténaiént à luimême ; et j’en ai même conservé beaucoup d’autres qui ont éncoré aujourd'hui leur intérêt pour Ja tératologie, ou même qui, mal faites et défigurées, sont essentielles cependant à l'intelligence des doctrines du xvie siècle.
On voit par la liste des auteurs que Paré a consultés et qu’il énumère dans sa préface, qu’il ne cherche pas à s’attribuer plus qu'il ne lui révient dans la composition de son œuvre; et l’on peut dire qu'il y a excès de modestie dans ses aveux. Percy à prétendu que Grévin l’avait aidé dans la rédaction; cela n’a pas l'ombre de fondement. Il est probable toutefois qu'il a eu un collaborateur, né fût-cé qué pour lui traduire les endroits des auteurs latins qu’il cites ét il y à quelque‘probabilité que ce fut son ami Hau-
Les mutilés 1, ce sont aueugles, borgnes , bossus , boiteux , ou ayans six doigts à la main ou aux pieds, ou moins de cinq, ou ioints ensemble :
ou les bras trop courts, ou le nez trop enfoncé, comme ont les camus :
| ou auoir les léures grosses et ren- Boistuau , et de Claude Tesserand,
uersées, ou closture de la partie genitale des filles pour cause de lhymen, Ou chair supernaturelle, ou qu’elles soient hermaphrodites : ou ayans quelques taches ou verrues, ou loupes, ou autre chose contre Nature.
tin. D'ailleurs, l’auteur dans lequel il fouille le plus communément est Lycosthènes, qu’il a mis parmi les anciens philosophes, sans doute à cause de son nom grec, et qui est tout simplement un écrivain du xvi° siècle.
L'ouvrage de Lycosthènes que Paré a mis à contribution avait paru à Bâle, én 1557, sous ce titre : Prodigiorum ac ostentorum chrontcon, elc., per Conradum Lycosthenem Rubeaquensem ; c’est un petitin-folia de 678 pages; contenant par ordre de dates tous les prodiges que l’auteur à pu recueillir dans les auteurs depuis le commencement du monde jusqu’à l’an 1554, avec une innombrable quantité de figures; livre indigeste, mais d'une érudition étonnante, et source précieuse où l’on peut encore puiser après Paré pour l’histoire de la tératologie. Viennent ensuite les histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau, qu’il écrit Boistuau, publiées en 1560, réimprimées avec des augmentations en 1575; c’est cette dernière édition que j'ai suivie; et enfin un livre du même titre de Claude de Tesserand , qu’il appelai£ par erreur Claude Desserand, dans ses premières éditions; mais je n’ai pu me procurer ce dernier ouvrage,
1 Ge paragraphe ne date que de 1579, ef on lisait alors par une faute d'impression facile à comprendre : Les inutiles.
On voit par là que l’auteur se propose de traiter de trois sortes de monstruosités ; tandis qu’en 1573 il se bornaitaux deux premiè=
| res, savoir, aux monstres et aux prodiges,
dont le nom est resté dans le titre, du livre.
DES MONSTRES