DE LA CORRVPTION DE L'AIR
L'air est venimeux et corrompu par certaines vapeurs mesiées auec luy, comme par vne grande multitude de corps morts, non assez tost enseuelis en la terre, comme d’hommes et cheuaux , et autres faisans vne vapeur putredineuse : ce qui aduient souuent aprés vne grande bataille, ou aprés vn grand tremblement de terre : lequel sort dehors, qui auoit esté retenu par long temps aux entrailles de la terre , et par faute d’auoir esté esuenté, il à acquis vne pourriture , laquelle est dispersée en l'air, et la tirant en nos corps, il nous empoisonné : comme par vne seule inspiration d’vn peéstiferé, on prend la peste. Il y a encores d’autres causes de la corruption de l'air, que nous dirons cy aprés au liure de la peste.
Il y a parcillement du venin en l'air, qui accompagne les tonnerres , fouldres et esclairs, lequel tue ceux qui en sont frappés, ou à grand peiné en peuuent ils reschapper, qui se fait par vne certaine venenosité
sulphurée, ce qu’on connoist aux corps qui en sont touchés. Et si les bestes mangent cellesqu’ilaura tuées, elles meurent et enragent. Et quant au feu du fouldre, il est plus chaud que nul autre feu, parquoy à bon droit il est appellé le feu des feux : à cause qu'il a vne chaleur tres-vehemente et plus subtile que l'air : ce qui se voit, qu’il fond le fer d’vne pique sans brusler le bois, ainsi fond l'or et Pargent dedans vne bourse sans l’endommager. Et partant il ne se faut esmerueiller s’il fracasse, brise et comminue les os à ceux qu'il touche. Aussi l’esclair esteint et suffoque la veuë à ceux qui le regardent.
Le tonnerre par son grand bruit et tintamarre tue les enfans au ventre de léurs meres. Ce qui se prouue par Herodian en la vie des Empereurs !.
Sur Martia, noble dame Romaine,
Tomba du ciel de la fouldre soudaine :
Sans que son corps fut blessé et attaint, Son enfant fut dedans son corps estaint.
Pareïillement rend les hommes sourds, et fait plusieurs autres choses grandes et admirables , qu’il est impossible aux hommes d’en donner raison : el parlant nous pouuons dire, qu'aux fouldres et tonnerres il y a quelque diuinité.Ce qui se peut prouuer par Dauid, psaume cent quatriéme, qui dit :
Et fouldre et feu fort prompts à ton seruice, Sont les sergents de ta haulte Iustice.
L’air pareillement est enuenimé par parfums et odeurs,el par l’artifice des trahistres empoisonneurs et parfu-
1 Cette citation vient du Discours des venins, imprimé en 1562 avec celui de lu Licorne,
LE VINGT-TROISIÈME LIVRE
meurs, lequel nous conuient attirer pour la conseruation de nostre vie :
car sans luy ne pouuons viure. Or nous l’attirons par l’attraction qui se fait des poumons et des parties pectorales dediées à la respiration, et par le nez és ventricules du cerueau :pareillement par la transpiration qui se fait és petits pores ou pertuis insensibles de tout le corps, et aussi des arteres espandues au cuir: ce qui se fait tant pour la generation de l’esprit de vie, que pour refraichir et fermenter nostre chaleur naturelle. A ceste cause, s’il est enuenimé, il altere nos-esprits, et corrompt aussi les humeurs, et les conuertit en sa qualité venimeuse, et infecte toutes les parties nobles, et principalement le cœur : et alors il se fait vn combat entre le venin et Nature, laquelle, si elle est plus forte, par sa vertu expulsiue les chasse dehors par la sternutation et vomissemens, sueurs et flux de ventre, ou par autres manieres, comme par flux de sang ou par les vrines. Au contraire si le venin est plus fort, Nature demeure vaincue, et par consequent Ja mort ’ensuit, auec griefs et diuers accidens, selon la nature et qualité du.
venin.
Or le venin prins par l’odeur est merueilleusement subit, parce qu’il n’a que faire d'aucun humeur qui Iny serue de conduite pour entrer en nostre corps, et agir en iceluy : car la vapeur estant subtile, est facilement portée auec l’air que nous attirons et expirons. Et si quelqu’vn me vouloit obiecter que par vne torche ou cassole on ne peut empoisonner, attendu que le feu purifie et consomme le vepin, si aucun y en auoit : Response, neantmoins que le feu soit espris en vne allumette sulphurée, la flamme
DES VENINS
est tres-puante, sentant le soulphre :
semblablement le feu estant espris au bois d’aloés ou genéure , ou en autre bonne senteur, ne laisse à sentir vne odeur plaisante et bonne.
Or si on veut voir l'experience, ie metltray sus le bureau le pape Clement, oncle de la royne mere du roy, qui fut empoisonné de la vapeur d’yne torche enuenimée. Mathiole sur ce propos parlant des venins, dit, qu’en la place de Senesil y auoit deux charlatans theriacleurs : l'vn des deux auoit empoisonné vn œillet, lequel il bailla à fleurer à son compagnon, et l’ayant senti, subit tomba en terre roide mort. D’auantage, vn quidam de recente memoire ayant odoré vne pomme de senteur enuenimée, subit le visage luy erfla, et eut vne grande vertigine , de facon qu’il luy sembloit que tout tournast sensdessus-dessous, et perdit pour quelque temps la parole et toute counoissance : et n’eust esté qu’il fut promptement secouru par sternutatoires et autres choses, il fust allé auec le pape Clément.
Le vray alexitere de ces parfums enuenimés, c’est de non jamais les odorer,et fuir tels parfumeurs comme la peste, et les chasser hors du royaume de France, et les enuoyer auec les Turcs et infideles.
HAPITRE XI.