‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 238 sur 602 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

DE LA MORSVRE DV CRAPAYT!.

Encores que les crapaux n’ayent des dents, neantmoins ne laissent d’empoisonner la partie qu’ils mordent de leurs babines et genciues, qui sont aspres et rudes, faisans passer leur venin par les conduits de la partie qu’ils mordent. Aussi iettent leur venin par leur vrine, baue et vomissement sur les herbes, et principalement sur les fraises, dont ils sont fort friants. Et ne se faut esmerueiller si, aprés auoir pris de tel venin, les personnes meurent de mort subite.

Dont en cest endroit ne veux laisser en arriere vne histoire, que depuis peu de iours vn homme d'honneur m’a recilé.

Deux marchans estans à vne disnée prés de Toulouse, s’en allerent au iardin de leur hoste cueillir des fueilles de sauge, lesquelles mirent en leur vin sans estre lauées : et deuant qu’ils eussent acheué de disner , perdirent la veuë, ayans premierement vne vertigine, tellement qu'il leur sembloit que la maison tournast sens dessus dessous: et tomberent en spasme et defaillance de cœur, ayans les léures et la langue noire, et balbutioient, et auoient le regard hideux et de trauers, ayans vne sueur froide auec grands vomissemens, et enflerent bien fort, et peu aprés moururent : dont l’hoste et generalement tous ceux de la maison furent bien

1 Ce chapitre répond mot pour mot au chap. 16 de l'édition de 1575, sauf quelques additions à la fin, qui sont d'une date plus récente.

IFT,

fort estonnés. Et tost aprés on les saisit et les mit-on en prison, leur mellant sus auoir empoisonné les deux marchands. Et les ayant tous interrogués sur le crime qu’on leur imposoit de les auoir empoisonnés, dirent qu’ils auoient mangé et beu de mesmes viandes , reste qu’ils n’auoient mis de la sauge en leur vin.

Adonc le iuge fit appeler vn Medecin pour sçauoir sion pouuoit empoisonner la sauge : et dit que ouy, et qu'il falloit aller au jardin, pour sçauoir si on pouuoit apperceuoir quelque beste venimeuse, qui peust auoir ietté son venin dessus. Ce que veritablement on trouua, qui estoit grand nombre de crapaux groset pelits, Lesquels estoient logés en vn trou sous lasauge, assez profondement enterre, et les fit-on sortir en foüillant et iettant de l’eau chaude autour de leur demeure. Et là fut conclu que la sauge estoit empoisonnée, tant par la baue que de l vrine des crapaux f, et l’hoste auec sa famille absoult.

Et partant nous recueillirons par ceste histoire, qu’on ne doit manger aucunes herbes, ny des fraises, que premierement elles n’ayent esté bien lauées : et aussi que l’exhalation, morsure, baue , et vrine des crapaux sont fort yenimeuses. Pareïllement il se faut bien garder de dormir aux champs, ayans la bouche prés de quelque trou où les crapaux et autres bestes venimeuses font leur demeure, de peur d'attirer leur venin en respirant, qui pourroit estre cause de la mort du dormant. Aussi faut

1 J'ai adopté en cet endroit le texte uniforme de toutes les éditions faites du vivant de l’auteur. Il est bon de noter cependant que la premiere édition posthume ajoutait :

el par leur vapeur venimeuse.

euiter de manger des grenoüilles au mois de May, à cause queles crapaux fraient auee elles : 6e qu’on voit à l'œil au mois de May, aux marests et autres lieux où ellés habitent, El y én a dé petits, quisont quelquesfois aualliés des bœufs et vaches auec les herbes qu'ils päissent , et tost aprés il leur süruient vne telle enfleure de tout le corps, qu’ils én creuéñt le plus souuent.

Or ce venin n’est séulement dang'ereux pris par dedans, mais aussi estant attaché au cüif par dehors, ainsi qu'il aduient lors qu'ils iettenf eur venin quand on les tué où autrement.

Parquoy il faut promptement essuyer ét lauer le lieu d’vrine, où d’eau salée, où autres choses qui ont esté ey dessus declarées aux morsures des chiens enragés.

Les accidens qui aduiennent deleur venin sont, que le malade deuient jaune, et tout le corps luy enfle, en sorte qu'il ne peut auoiïr son haleiné, et halétte comme vn chien qui à grandement couru : parce que le diaphragte (principal instrument de la respiration) ne poutuant auoir son imouuement naturel, redouble incontinent, ét fait haster le cours de la respiration et expiration. Puis luy viennent d’abondans vertigines, spasme, defaillance de cœur, et aprés là mort, sil n’est p'omptement secouru. Ce qui aduient non à raison dé la qualité deleur venin, lequel ést froid et humide, mais de sa malignité particuliere, laquelle pourrit les hu- -meurs,

Or d'autant que ce venin est ennemy mortel de toute sa substance, il le faut combattre tant par qualités manifestes, que par antidotes ou contrepoisons. Qui se fera par vomisse-

LE VINGT-TROISIÈME LIVRE

mens (principalement si le venin est donné par boire ou manger) par clysteres, ét toutes choses chaudes et de subtiles parties, comme bon vin auquel on aura dissout theriaque ou methridat, et autres choses qu'’auons par éy deuänñt declarées aux morsüres des chiens enragés. Aussi les bains, estuues, ét grand exercice sont à loüer, à fin de dissoudre , subtilier et euacuer Fhümeur venimeux t.

Rondelët én l'Histoire des Poissons dit que le crapaut est vestu d’vne grosse peau dure, et mal-aisée à percér et rompre, parce qu’il se coufle et enfle, se remplissant d'air, au moyen de quoy il résiste aux coups: peu souuent mord, mais il iette vne vrine et haleine venimeuse à ceux qui le sentent, demeurans enflés par toût le corps, et biéntost meurent. H dit auoïir veu vhe femme qui mourut pour auoir mangé des herbes sur lesquelles Vn crapaut auoit haléimé et ietté son venin. Les mechans bourreaux empoisonneurs en font plusieurs venins,

Jesquels il faut plutost taire que

dire.

Iveltry & la vessié fort grande, où.

il vardé quantité d’vrine, qu'il iette contre ceux quilassaillent, Les alexiteres et contrépoisons sont, boire du jus de betoine, de plantain et darmoise : parcillement le sang de tortue, auec farine, et reduit en pilules, puis destrempé auec du vin.

Pline dit que leur ratte et cœur resiste contrée leur venin.

L'opinion du vulgaire est fausse, pensant qu’on trouue dedans leur teste vne pierre nommée crapaudine, bonne contre le venin.

1 Là finissait le chapitre en 1575 ; tout ce qui suit à été ajouté en 1579.

DES VENINS

Page 1