DE LA PROPRIETÉ DE L'ARGENT-VIF
L’argent-vif a esté ainsi nommé par-ce qu'il represente largent en
1 Ce chapitre se lisait d’abord, au moins en partie, dans le livre de la grosse Verolle, édition de 1575, où il faisait le chapitre 10 (voyez tome IL, page 541). Dès 1579, il avait été transporté ici avec de très grandes augmentations. Le fond et souvent la formeen sontempruntés à Thierry de Héry : Lamethode curatoire de la maladie venerienne, 1552, page 101; etil est à regretler peut-être que Paré n'ait pas toujours suivi une aussi compétente autorité. Je signalerai les passages qui se trouvaient déjà dans l'édition de 157d.
LE VINGT-TROISIÉMÉ LIVRE
couleur, et aussi pour-ce qu’il est quasi en vn perpetuel mouuement, et semble qu’il soit vif.
Il y a grande contrarieté entre les anciens qui ont escrit du vif-argent.
Les vns tiennent qu'il est chaud, comme Galien, liure quatriéme des Simples, Haliabbas en sa seconde practique, chapitre cent quarante huit :
Rhases au 3. ad Almensor : Aristote 4.
Meteor., Constantin, Isaac, Platearius, Nicolas Massa. Or veritablement ils ont tous raison sur ce quiest dit, que l’on prend indication des remedes qui aident et quinuisent : d’auantage il est d’vne substance si ténue, qu'il penetre les corps metalliques fort durs et les dissout, et fait autres actions de chaleur, comme d’attenuer, inciser, penetrer , subtilier, resoudre, seicher, prouoquer sueurs , flux de ventre, vrines , flux de bouche : et non seulement vacue les humeurs subtils, mais aussi les gros, cras et visqueux, ce qu’on voit à l'œil aux verollés qui en vsent par les frictions ou par emplastres : lesquelles choses ne se peuuent faire que par medicamens chauds et de subtile substance , ce que fait l'argent vif. Autres disent qu'il est extremement froid et humide , d'autant qu’il stupefñe et appaise toutes douleurs, estant appliqué aux onguens et emplastres, refrenant lesardentes pustules phlegmoneuses et choleriques : d’auantage, pour sa grande humidité , il amollit les tumeurs dures, et dissoult celles qui sont faites par concretion : ce qu’on voit auxtophes et nodus desos :
aussi ceux qui en ont esté frottés, ou pris par parfums, ont leur haleine puante, quiest vn signe qu’il pourrit par son excessiue humidité, les humeurs qu’il trouue en l’estomach et parties voisines.
DES VENINS
D’abondant , Auicenne ameine vn exemple d’vn singe, lequel ayant beu de l’argent-vif, mourut: etl’ayant ouuert, on trouua du sang coagulé autour du cœur. Semblablement Matthiole sur le Commentaire de Dioscoride, chapitre vingt-huitiéme, dit que le vif-argent fait mourir les personnes qui en prendroient en trop grande quantité , par son excessiue froideur et humidité , par-ce, dit-il, qu’il congele le sang et les esprits vitaux de toute la substance du cœur.
Ce qui a esté conneu de Petrus Aponensis , par cesle histoire : qu’vn Apoticaire surpris d’une fiéure trèsardente, tourmenté d’une soif intolerable, et troublé de son entendement, allant çà et là, vint en sa boutique cherchant quelque breuuage pour se desalterer : par fortune il print la boëlte du vif-argent, et en beut en grande quantité , en lieu d’eau : cela fait, il s’en retourna coucher, ou peu d'heures aprés il mourut. Ses seruiteurs ayans trouué grande quantité de vif-argent sorti par le fondement, appellerent les Medecins pour sçauoir la cause de la mort, qu'ils estimoient vn grand miracle : lesquels commanderent d'apporter ia boëtte du vif-argent , laquelle estant vuide, ils conneurent la cause de la mort aduenue à lapoticaire. D’auantage, le corps mort et ouuert, trouuerent encore dedans l’estomach etintestins, enuiron vne liure d’argent-vif,et du sang congelé autour du cœur !.
Qui est cause pour prouuer le vif-
1 Cette histoire est absurde, ou du moins la conclusion que l’auteur prétend en tirer ; et on à d'autant plus sujet de s'étonner que Paré l’ait admise, que Thierry de Héry avait donné des preuves irréfragables de l’innocuité du mercure pris à l’intérieur. D’ail-
argent estre extremement froid, pour raison de ladite coagulation. Autres le disent froid, pour-ce qu’il est fait de plomb et autre matiere froide, qui ne s’ensuit pas : car la chaux viue est faite de cailloux et pierres froides, neantmoins est chaude et caustique.
Paracelse, liure quatriéme De lu nature des chosest, dit le vif-argent estre chaud au dedans, et froid au dehors : c’est à sçauoir, qu'estant tel comme il vient de la mine, qu’il est froid : mais quand il est preparé par art , que sa frigidité est ostée , et que sa chaleur qui est au dedans se manifeste, en sorte qu'il sert de teinture à la transmutation des metaux. C’est vne reigle generale des Alkemistes , que tous metaux sont froids en leur dehors , à cause de la partie aqueuse, laquelle y predomine : mais au dedans ils ont vne grande chaleur, laquelle apparoist lors que la froideur se separe auec l'humidité, par le moyen du mesme suiet qu’elles ont, à sçauoir l'humidité : deuiennent caustiques par la calcination?.
Aucuns ont opinion qu'il est veneneux, neantmoins l'experience monstre le contraire : ce que plusieurs
leurs on verra lout-à-l’heure Paré lui-même apporter des exemples tout-à-fait contradictoires avec celte conclusion.
1 Nous avons vu déjà Paré citer ailleurs Paracelse: mais il avait ensuite effacé sa citation, tandis que celle-ci, donnée en 1579, est restée dans toutes les éditions.
2 Au lieu de cette longue discussion, le chapitre de 1575 portait seulement :
« Quant aux qualitez du vif argent, plusieurs en sont en grande controverse : Car aucuns disent qu’il est froid, les autres chaud. Or veritablement par ses operations on peut le dire estre chaud, parcequ'il attenue , incise, penetre, el resoul, etc. »
doëles personnages tesmoignent. Marianus Sänctus Bafolilänus , h6mme fort experitiéiité en la Chirurgie, traitant De cast ët offénsionct; dit auoir veu plusiéurs qui on ont auallé sAñs auCube iicommodilé ou lesion:
Et pour confrmätion de son diré, raconté vhe histoire d’vné femme, à laqueile afferme auoir veu prendre pour quelque intention, à plusieürs et diuersëés fois , vnie liure ét demie de vif-argent, qu'elle réiettoit par lé siège sais aucuñ dotimagé, Mesmes il dit, qu'en l'Iiaque passion (dité Miserèré met, müladié mortelle) que plusieurs esloiëént éschäppés ét prénätit trois onces d’argeñit-vif auec de l'eau simpletient?, Cé qui aduient, d'autant , dit-il , que par sa ponderosité destourné lintestin, et pousse la matiere fecale endurcie en bas :
ainsi qu’auons escfit cy deuant patläns de la colique. D’auanñtage il afferme autres auoir esté guaris de lä colique, en pretiant trois onces de vifargent.
1 Getle citätion est emprüntée à Thierry de Héry.
2 L'autheui n'appreuüue ceste quantité d'argent vif: — À. P.
3 Ce paragraphe se trouve déjà presque textuellement dans le livre de la grosse 'erolle de 1575 ; mais auparavant on en lisait un autre assez curieux qui à été relranché en 1519 |
« Or plusieurs estiment que le vif argent par les friclions où emplastrés penetre au dedans des parties où il est appliqué : ce qui est faux. Car il n’y à que $à puissance et facüllé qui bésongné, Sans äucuñement ÿ éfitrer : ce qui £e voit par l'application des emplastres de de Vigo cüm néreutio où ia= mais le vif argent né laisse là masse de l'emplastre, neantmoins fait Son aclion : conitie prouoquér flax de bouché et dé ventre : êt äpres Soh opération éstant fondue, of irouué lé vif argent én telle [quantité
LE VINGT-TROISIÉME LIVRE
Antonius Musa dit qu’il a de coustume én donner à boire aux petits enfans estans deñiÿ morts, à l’occasion dés vérs!. C6 qui est encore äpprouué par Auicenne, où il dit, que plüsieurs eñ boiuent sans en estre aucunement eéfdomimägés ?. Aussi ledit Auicenne l’ordonné pour la teigné des petits enfans, et mésme én ses onguëens pour la rongne. Sembläblement on voit ordinairement les bonties femmes de village en frotter lä tésté dé leurs petits énfans, estant mixtionné aüec beurre, où grésse de porc, pour fairé moütir leurs poux.
Matthiole dit, qu’aucuns en donnent pour lé dérnier remedé äux femmes quiñe peuueñt accoucher. le proteste que jen aÿ fait aualler vne liure à vh pétit et ieune chien, l’aÿant reictté par le siège, sañis réssentir auun mäl*. Toutes lésquélles choses ie font iuüger iceluy mestre venirneux.
Voila ce que Ÿaÿ pu recueillir dés aütheufs, tant änciens qüé modernes.
Et ne nous faut arréstét aux disputes, mais à l’action et faculté d'icéluy, chose plus necessaire que toutes disputes qu’on er peut faire.
Et quant à sés äctions et facultés, -
comme auparauant qu’elle y fust appliquee :
par quoy on peut dire que sa substance W’entré au dedans, mäis sà seule qüalilé. »
4 Antotius Musa , au traité des melhut. — A; BP. ;
2 Aüicenhe, &u Chapitre de aïÿeñto vid, — A. P.
3 Thierry de Héry avait fait et répété cette expérience avant Paré : ouv. cité, page 102.
Au reste la première et la dernière phrase de ce parägräphe se lisaiënt déjà à là fin du éhap. dé 1575: On y trouvait aussi, mais dans une aütre placé, là cilation d’Avicenné pour la rongie et l'exemple dés bonnes femz ines ue village:
DES
nous le voyons estre le vray alexitere, et contre-poison de la grosse verolle :
et propre aux vlceres malings de quelque genre qu'ils puissent estre , de façôn qu’il consomme la virulence et malignité qui est en eux, plus que nuls autres remedes operans par leurs qualités premieres. Spécialement si on én frotte vne lamine de plomb, comme l'enseigne le bon vieillard Guidon , et qu'on l’applique sur Fvlcere én le bandant proprement, ramollit les bords desdits viceres : estant continuée ameine l’vlcere à cicatrice, ce que l'aÿ conneu pat diuerses fois. Ce qui est aussi confirmé par Galien, lequel l’appreuue pour les yicefes malingset pour les chancres!.
Mesmes nous voyons par expérience, que le plomb (lequel aucuns disent veneneux , par-ce que l’argentvif est fait de luy) peut demeurer long temps en nostre corps sans faire aucune corruption : comme l’on peut connoistre, en ceux qui ont eu des coups de harquebuses , la balle demeurer aux parties charneuses par l'espace de trois, quatré, voire dix ans, et descendre du haut en bas sans faire aucune putrefaction ou nuisance à nature : qui demonstre n’auoir nulle venenosité, mais plustost quelque chose de familiarité auec nostre nature. Galien ne dit pas que
1 Ce paragraphe se lisait déjà dans l'édition de 1575, où il suivait immédiatemeni Je tèxte reproduit à la note de la page précédente; seulement il y avait une variante qu'il n’est pas sans ititérêt de noter :
« Lé bon vieillard Guidon, parlant dé la häture dé telles vlcéres, ordonné yÿ appliquet plätinés de ploïhb froltees dé vif-argent, ét dil este eh ce reñede vne vertu cachee. Ie puis aussi attester que jen ay souuent vsé pour tel effect, en ayant acquis honneur et profict, »