‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 254 sur 602 · VENINS · texte numérisé non relu

VENINS

le plomb soit veneneux ; mais dit que l’eau contenue long temps és canaux de plomb , pour le limon qui s’y attache, cause dysenteries et flux de ventre 1, ce que feroit bien l’airain ou le cuyure.

Thierry de Hery recite Cests histoire.

Ces iours passés ie fus enuoyé querir pour visiter vn enfant en la maison d’vn docteur en medecine, léquél auoit vné parotide (qui est vne aposteme äux enuirons des oreilles) auec grande tumeur et inflammation, douleur; pulsatioh ; et tels signes signifient generation de matiere. Au moyeri dequoy rious aduisäsmeés qu'il seroit bon y appliquer vn meditamént anodyn, ce qui fut fait: et au premier remuement de l’emplastre se trouua grande diminution de la tumeur; et de tous les autres accidens, dont nous fusmes esbahis, par-ce que noûs auions deliberé ce iour, ou le léndemain ; ÿ faire vné ouuérture: A la seconde fois se trouua sah$ inflammation; pulsation; ny douleur, et apparente diminution de la turnéur, et sentoit l'enfant la partie quasi estre toute deschargée. Au troisiéme appareil ; rapperceu dedans le cataplasme du vif-argent: parquoy nous enquerans d’où pouuoit proceder celà; trouuasmes qu’vn seruiteur, auquel on auoit commandé faire ce medicamént (faute de curiosité) Pauoit meslé avec vn onguent estaht au mortier, auquel y auoit de l’argent-vif.

Toutesfois cest enfant fut guariquatre où cingiours aprés, sans suppuration ny aucun accideñt:

Autre histoire dudit de Héry. Quelqué temps aprés, vhe damoïiselle fut aftigée d’vne semblable maladie, la-

1 Galien, 7. catalopus, — À, P,

quelle non seulement luy comprenoit le derriere des oreilles, mais aussi vne partie de la gorge, et quasi toute la iouë. Nonobstant quelque diligence , nous ne sceusmes tant faire que Nature voulust tendre à aucune euacuation, et auoit vne telle douleur que iour ny nuit ne pouuoit reposer : quoy voyant ie raconte aux medecins l’histoire precedente, lesquels furent d’aduis qu’on adiousteroit du vif-argent aux emplastres, ce qui fut fait : et la damoiselle sentit amelioration de sa douleur, et peu de iours aprés la tumeur fut entierement resolue 1.

Voila deux histoires que ie croy estre vrayes. L’onguent où entre le vif-argent guarit la rongne, appellée du vulgaire mal sainct Main (supple aprés auoir fait les choses vniuerselles, comme purgations, saignées, bains) ce que les autres medicamens ne peuuent faire. Ie tiens que Pargent-vif est l’antidote de la verolle (aussi fait Rondelet) et de ses accidens, et la guarit en quelque sorte qu’elle soit : par-ce qu’il esmeut les sueurs, et deseiche la cause de sa substance : ce que ne font point les autres medicamens, au moins que i'aye peu connoistre ?,

Or quelques-vns tiennent qu’il resoult et dissipe la vertu des nerfs, comme l’on voit à quelques-vns qui ont esté frottés pour la verolle, ont vn tremblement des membres : il est

1 Voyez ces deux histoires dans Thierry de Héry, page 108 et suivantes. Il convient de dire que Paré ne transcrit pas exactement le texte. Déjà du reste il avait cité ces deux histoires en 1575 au livre des T'umeurs en particulier, et avec une rédaction un peu différente. Comparez tome I‘r, pages 380 et

2 Cette dernière phrase est de 1585.

LE VINGT-TROISIÉME LIVRE

vray, quand l'on en vse indiscrettement et sans raison, qu’il en pourra estre cause. Autant en aduiendra-il aux doreurs et fondeurs de plomb, et à ceux qui sont aux minieres : car par l’indeuë et assiduelie reception des vapeurs, il se fera non seulement vacuation des humeurs malings et corrompus, mais aussi resolution et consomption des esprits et humidités radicales, lesquelles resolues, specialement des parties nerueuses, il s’ensuit vn tremblement quelquesfois perpetuel, non par la malice du vifargent, mais par l’indeuë application et mauuais vsage.

Estant esteint auec axonge de porc, qu'on en oïgne vne lisiere de drap, puis qu’on l’applique à nud en ceinture au milieu du corps, il chasse les poux, puces, puuaises et morpions : et tue les vers contenus au ventre, et principalement si on en frotte le creux du nombril. Si on en frotte le lieu où habitent les punaises et scorpions, il les fait mourir, et empesche que plus n’y retournent.

Orily ade deux especesd'’argent-vif, naturelle et artificielle : de la naturelle, il s’en treuue coulant par les veines et cauités de la terre, comme on voit en diuers lieux : et aussi il se treuue entre les metaux, et aux voustes des fodines d'argent. De l’artificielle, il s’en fait de minion, aussi de ratisseures de marbre, comme escrit Vitruue !. Il est vray-semblable qu'il s’en pourroit tirer de tous metaux par artifice, et principalement du plomb et du cinabre. Telles especes et differences se peuuent connoistre par leur couleur fusque et noirastre, par leur substance lente et espaisse,

1 Vitruue, au 7. li. de son architecture. — ASP:

DÉS VENINS

qui en coulant laisse vestige cras, comme excrement de plomb. Le meilleur de tous est celuy qui est pur, clair, subtil, et blanc. Et pour le purifier de son plomb et autres excremens, et le rendre bon et tres-subtil, c’est le faire boüillir en vinaigre auec sauge, rosmarin, thym, lauande, ou le faire aualler à vn chien vne liure à la fois : puis l'ayant reietté par le siege, le cueillir, et de réchef le faire vn peu boüillir audit vinaigre.

Cela fait, on peut dire estre vn maistre Tehan, qui fait choses grandes et quasi miraculeuses, pourueu qu’on le sçache bien manier à luy faire sauter le baston : car à peine se trouue-il homme qui se puisse vanter d’entendre sa nature et vertu en tout et par tout. Les Alchemistes ont si grande opinion de ce maistre Iehan, que la

pluspart d’iceux l’ont couru à force d’or et d'argent , pour cuider l’arrester, et toutesfois n’en ont encorésceu venir à bout. Les riches en sont deuenus pauures, pour l’auoir soufflé: et les pauures, idiots, insensés, et {ous deschirés. Il n’a plus grand ennemy que le feu , lequel le fait monter en haut, encore qu'il soit fort pesant, et aussi luy fait quitter l'or, son plus grand amy qu’il ait point t.

! L'édition de 1579 portait à la fin de ce chapitre : Fin desvenins, bien qu’il fût immédiatement suivi du chapitre 47 et derpier (48° par faute d'impression ), intitulé : Discours de la licorne. Comme ce chapitre assez long a été refondu dansle grand Discours publié en 1582, que l’on trouvera en entier reproduit après le livre de la Peste, je n’ai pas cru devoir faire un double emploi sans intérêt en le donnant ici.

LE VINGT-OVATRIÉME LIVRE

TRAITANT

DE LA PESTE’

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