DESCRIPTION DE LA PESTE
Peste est vne maladie venant de l'ire de Dieu , furieuse, tempestatiue, hastiue, monstrueuse, espouuentable, contagieuse, terrible, appelée de Galien beste sauuage, farouche, et fort cruelle, ennemie mortelle de la vie des hommes, et de plusieurs bestes,
1 Celivre de la Peste avait paru en 1568 réuni à quelques chapitres sur la petite vérole , la rougeole et la lèpre, sous le titre de Traicté de Lu peste, ete. I] se composait alors de 50 chapitres, plus le chap. 5, placé après l’histoire de Ja petite vérole et intitulé : Des incommoditez de la peste, en lotal b{ chapitres. En 157, il fut séparé du livre de la petite vérolle, et réduit à 50 chapitres , (bien que la table en indique par erreur 51) par la suppression du chap. 34 :
Du charbon non pestiferé. En 1579, il regagna 51 chapitres par la division en deux du 50°; en 1585, il arriva au chiffre de 52 par l’adjonction du 30°, intitulé : Zccidens de peste ; et enfin j'ai cru devoir rétablir le chapitre supprimé, ce qui donne pour cette édition 73 chapitres.
J'ai ajouté en outre un chapitre complémentaire tout spécial, pour un article retranché dès 1579, et qui n’avait pas reparu depuis. Je veux parler du fameux passage sur l'antimoine, qui appartenait, dans les éditions de 1568 et 1575, au chap. 27 : Des me-
” dicamens purgatifs.
plantes , et arbres?. Les anciens l’ont appelée Epidemie, quand la corruption yenoit de l'air qui promptement fait mourir plusieurs en vn instant, et en mesme region : aussi ont-ils appelé Endemie vne maladie qui est propre et familiere en certain pays, comme les escrouëlles en Espagne, le gouëtron en Sauoye, la lepre en Guyenne vers Bordeaux, qu’on appelle Gabetz, et en la basse Bretagne
2 Cette définition, un peu trop poétique, est de 1585, de même que tout le reste de ce chapitre jusqu’à la phrase finale. Dans les éditions précédentes, le titre du chapitre était le même, mais le texte différait complétement ; c’est pourquoi il est essentiel de le reproduire :
« Peste est vne maladie furieuse, qui .
court generalement sur tous les hommes, ou sur autres bestes, contagieuse, cruelle et pernicieuse, accompagnee de grands accidens, (qui viennent quant et elle en vn mesme temps )comme fieure continue, bubons, charbons, pourpre, nausee, vomissements, et autres. Or elle nuit par sa qualité veneneuse, de laquelle la force surpasse la condition de pourriture et corruption ordinaire, et non pas à cause de quelque qualité elementaire, comme par trop excessiue chaleur, froidure , seicheresse et humidité, ou de toute sa nature: car si elle estoit telle, elle tueroit toute personne indifferemment, combien que ne je vueille pas nier qu’elle ne soit plus griefue en certains corps, temps, saisons et pays, comme sont aussi toutes au-
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Cacots,etsont nommés Ladres blancs :
et ainsi d’autres maladies qui regnent és autres prouinces. Or la peste est souuent accompagnée de tres-cruels et pernicieux accidens, qui sourdent iournellement auec elle ; comme fiéure, bubons, charbons, pourpre,flux de ventre, delire, frenesie, et douleur mordicatiue d’estomach, palpitation de cœur, pesanteur et lassitude de tous les membres , sommeil profond,
tres maladies, ainsi que dit Hippocrates au troisieme liure des Aphorismes ( Aphor. 3).
Or tel venin est du tout contraire, principalement à l'esprit vilal, contenu au cœur :
et si l’esprit est plus fort que le venin pestiferé, il le chasse loing du cœur : au contraire, si le venin est plus fort que les forces de l'esprit vilal et qu'il ne puisse resister à son ennemy, il s’enfuit arriere de luy, et demeure vaincu. Et aussi s'il s'espand ep la masse sanguinaire où sont contenues les humeurs, il les infecte par sa qualité veneneuse, et engendre fieures pestilentielles simples, ou compliquees auec bubons et charbons, et quelquefois aussi plusieurs eruplions et ebullitions de sang, et taches noires parmy le corps, lesquelles sont trou, uees aucunes fois de diuerses couleurs, que | on nomme communément le pourpre, et le tout prouient par la vertu expultrice irritee (forte ou debile), et aussi se font diuerses alterations selon la diuersité des temperaments et corruption de humeur où {elle venenosité est fondee.
« Voila ce qu’il me semble de la deseription de ceste peste , etc.
Geci est le texte pur de 1568 ; en 1575, après ces mols : au troisieme liure des Æyphorismes, l'auteur ajoutait :
«.. mais de cela peut an seulement conclure, que l'effort et furie de Ja peste peut estre augmentee ou hebetee, par le moyen ou associalion d’yne des quatre qualitez : et non pas que son essence gise et depende entierement de l’vne ou plusieurs d’icelles. »
Il y à aussi plus bas quelques mots ajoutés, mais qui n’altérent en rien le sens. L’édition de 1579 avait suivi celle de 1575,
LIVRE, DE LA PESTE. 351 et les sens tous hebetés. Aucuns ont vne chaleur interne bruslante, et sont froids au dehors, auec inquietude, difficulté de respirer, vomissemens frequens, flux de ventre, flux de sang par le nez et par autres parties du corps, appetit perdu, grande alteration, la langue seiche , noire et .
aride, regard haue et hideux , la face palle et plombine ,et quelquesfois rouge et enflambée, tremblement vniuersel, erachement de sang, puanteur des excremens , et plusieurs autres, qui se font selon la pourriture et alteration de l'air pestiferé, et de la eacochymie de ceux qui en sont frappés. Neantmoins tous ces accidens ne se trouuent pas tousiours à vae fois, ny en toutes personnes, mais en aueures s'en appercoiuent plusieurs, aux autres peu: voire à grand’ peine voit-on deux malades infectés de ceste peste les auoir semblables, mais diuers les vns des autres, selon les effects qu'elle produit. Ce qui prouient pour la diuersité du venin, de la cacochymie et complexion des malades, des années et saisons, et des parties qu'elle aura saisies : aussi qu’etlen'’est pastousioursdvnemesme sorte, mais diuerse l'yne de l’autre :
qui a esté cause que l’on lui a donné diuers noms, à sçauoir fféure pestilente, caquesangue, coqueluche, suelte, trousse - galant , bosse, charbon, pourpre, et autres, que deduirons cy aprés. Or l'essence de ce venin pesliferé est inconneu etinexplicable, dont nous pouuons dire la peste estre vn quatriéme genre de maladie. Car si elle estoit vne intemperature simple , elle serait chaude ou froide , ou humide ou seiche, ou composée d’icelles : et lors auec medicamens contrarians par leur seule qualité chaude, froide, seiche, humide, ou mixtion-
nées ensemble, seroit guarie. Si c’estoit incommoderalion, c’est à dire mauuaise composition , elle seroit en indeuë conformation ou figure, ou en nombre, ou en magnitude, ou en situation. Si c’estoit aussi solution de continuité, ce seroit erosion , Contusion, incision, perforation, morsure, piqueure et ruption, toutes lesquelles choses seroient guaries par les remedesescrits des antiens : mais elle vient non seulement d’vne simple corruption, mais aussi d’vne contagion d'air pestifteré indicible et inconneuë, qui imprime sur vn corps ja preparé le caractere de son venin. Or me dira quelqu’vn : comment sera-il possible à vn Chirurgien pouuoir guarir ceste contagion par vraye methode, attendu que sa cause ne peu estre conneuë? À quoy faut respondre, qu’il faut suiure le mouuement de Nature:
car ayant en horreur la qualité venimeuse qui premierement saisit le cœur, tasche et s'efforce de chasser et pousser dehors les matieres que le venin a corrompu, lesquelles entretiennent le mal, et dont s'engendrent fiéures pestilentielles, carboncles, bubons, pourpre, et autres accidens, au grand soulagement des parties nobles : tellement que si le tout (ou la plus grande partie) peut estre ainsi poussée dehors sans rentrer au dedans, le patient peut eschapper du danger. Parquoy le Medecin et Chirurgien, qui sont ministres et coadiuteurs de Nature, n’ont autre chose à faire que poursuiure tels mouuemens : comme en prouoquant les sueurs et vomissemens dés le commencement , et par choses qui fortifient le cœur, vsant de tous remedes esprouués contre la putrefaction et venenosité. En somme, il faut munir le cœur par antidotes, et atlirer au
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dehors la matiere coniointe, et pouruoir aux accidens, diuersifiant les remedes selon la nature d’iceux.
Voila ce qu’il me semble de la description de la Peste, laquelle n’est iamais vniuerselle, ny d’vne mesme sorte, comme nous auons dit cy dessus.