‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 256 sur 602 · DES CAVSES DIVINES DE LA PESTE · texte numérisé non relu

DES CAVSES DIVINES DE LA PESTE

C'est vne chose resolue entre les vrais Chrestiens , ausquels l’Eternei a reuelé les secrets de sa sapience , que la peste etautres maladies quiaduiennentordinairement aux hommes, procedent deJa main de Dieu, ainsi que le Prophete nous enseigne : Quelle aduer- : sitéseraen la cité, que Le Seigneur n'aye faite? Ce que nous deuons en {out temps soigneusement mediter pour deux raisons : la premiere est pour reconnoistre que ce qne nous auons de vie, santé, mouuement etestre,

procede directement de la pure bonté

de Dieu, qui est le Pere des lumieres, à fin que par ce moyen nous Juy rendions graces deses benefices. L'autre est que la connoissance des afflictions qui nous sont enuoyées de Dieu, nous achemine à vne droite intelligence de sa iustice sur nos pechés, à fin qu’à l'exemple de Dauid ?, nous nous humilions sous sa main puissante, pour garder que nostre ame ne peche par impatience : aussi qu’estans releués de desespoir, nous inuoquions sa Maiesté pour nous deliurer de tous maux par sa misericorde. Voila comme nous apprendrons de chercher et en Dieu et en nous, au ciel et

1 Amos 3, — Arles 17. — A. P.

2 Voyez à ce propos le Pseau. 39. — À. P,

DE LA PESTE

en la terre, la droite connoissance des causes de la peste, de laquelle nous sommes visités: et comment par la Philosophie diuine nous sommes instruits que Dieu est le principe et cause des causes moyennes, sans laquelle les secondes causes et inferieures ne peuuent produire aucun effet, ains sont conduites et addressées par la volonté secrette et conseil priué d'iceluy, qui s’en sert comme d’instrumens pour accomplir son œuure selon son decret et ordonnance immuable.

Pourtant il ne faut attribuer simplement la cause de la peste aux causes prochaines, à l'exemple des Lucianistes, Naturalistes, et autres infideles : mais il nous faut considerer que tout ainsi que Dieu par sa toutepuissance a creé toutes choses hautes, moyennes et basses, aussi que par sa sagesse il les conserue, modere , encline où bon Iuy semble, mesmes souuent change le cours naturel d’icelles, selon son bon plaisir. Voila pourquoy le Prophete nous exhorte :

N'apprenez point les voyes des Gentils, et ne craignez point les signes du ciel comme les Gentils les craignent. Et ne faut que nul soit si hardy et plein de rage, de vouloir attacher Dieu, qui est la souueraine cause de toutes choses, aux causes secondes et inferieures et à ses creatures, ou à la premicre disposition que luy-mesme a baïllée : et seroit rauir à Dieu ce titre de Tout-puissant, et Luy oster la liberté de plus rien changer et disposer autrement qu’il n’a fait du commencement, comme si l’ordre qu’il a establi le tenoit suiet et lié , sans qu’il peust rien innouer ?. Car quelque or-

1 Jeremie 10. — À. P.

2 Cette phrase a été ajoutée en 1579.

IT

dre ou disposition que Dieu aye mis en Nature, en la reuolution des saisons, au mouuement des astres et planetes, tant y a qu’il n’est point lié ny suiet à creature quelconque : ains besongne et fait ses œuures en toute liberté, et n’est aucunement suiet de suyure l’ordre qu’il a establi en nature : mais s’il veut punir les hommes à cause de leurs pechés, à fin de leur monstrer sa iustice, ou les combler de biens pour leur faire sentir sa bonté paternelle, il change sans difficulté cest ordre quand bon luy semble , et le fait seruir à sa volonté , selon qu'il voit estre bon et iuste. Car tout ainsi qu’au commencement de la creation du monde, par le commandement de Dieu, la terre produit verdure, arbres fruitiers , la mer ses poissons , la lumiere aussi esclairoit auant que ces deux grands luminaires, le soleil et la lune, fussent creés, pour nous apprendre que c’est le Tout-puissant, qui par soy-mesme a fait toutes choses { : aussi depuis que le gouuernement dés creatures a esté assigné au soleil et aux planetes, desquels la terre et ce qu’elle contient reçoit aliment et nourriture, nous sçauons comme ce grand Dieu a changé le cours naturel d’iceux pour le bien et profit de son Eglise. C’est ce que nous lisons, que le Seigneur alloit deuant les Israëlites, par iour en colomne de nuée, pour les conduire par la voye, et de nuit en colonne de feu, pour les esclairer ?. En ceste mesme façon le soleil et la lune furent arrestés et changerent leur cours, à la priere de fosué3. Aussi par la priere d'Elie, il ne pleut point pendant l’es-

! Genese, 1.—A. P.

2 Exode 13. — Az É.

3 Josué. 10. — A. P.

pace de trois ans et six mois ?, Par ces exemples donc , il appert clairement que Dieu dispose de ses creatures selon son bon plaisir, tant pour sà gloire qué pour le salut de ceux qui l'inuoquert en esprit et vérité ?.

Or comme le Seigneur se sert de ces choses inférieures pour estre ministres de sa volonté, et tesmoignages de sa grace à ceux qui le craignétit, aussi elles luy seruent de héraults et executeurs de sa iustice pour punir les iniquités et offenses dés pecheurs ét contempteurs de sa Maiesté. Et partant, pour le dire en vn mot , c’est la rhain de Dieu qui, par son juste iugement, darde du ciel ceste peste et contagion, pour nous chastier de nos offenises et iniquités, selon la menace qui est contenue en l’'Escriture. Le Seigneur dit ainsi : Le feray venir sur vous le glaiué executeur, pour la vengeance de mon alliance, et quand vous séréz rassemblés en vos villes, le vous enuoyeräy la pestilence au milieu de vous, et serez liurés en la main de l'ennemy ?. Qu'on lise aussi ce qui est escrit en Habacuc, chapitre 3. Le Seigneur des armées dit : Voicy, d'enuoye sur eux l’espée, la famine ét la peste Sémblabléement Dieu commanda à Moyse iétter en l'air certaine poudre en là presence de Pharaon, à fin qu'en toute la terre d'Egypte les homtnes et autres animaux fussent affligés d’apostemés pestilentiels , vlceres, et plusieurs autrés maladies 5.

Ce que Dauiïd a confirmé disant , que Dieu enuoya en Egypte dés mousches qui deuorerent le pays, et des grenoüilles qui les destruisirent, et donna

11, Rois 17. — A, P,

2 Epistre sainct Laques, ch. 5. —- A, P.

3 Leuit. 26. — À. P.

4 Teremie 29. — À. P.

5 Exode 9.— À, P.

LE VINGT-QVATRIÉME LIVRE

leurs fruits aux chenilles et leur labeur aux sauterelles : ef gasla leurs vignes par gresle, ét leurs figuiers sauuages par la témpeste : et liura leurs iumiens à la gresle et leurs troupeaux à la foudre. Puis adiouste qu’il dressa Yoye à son iré, él n’espargnä de les mettre à mort, et liura leur vie à La peste {. Paréillement au Deuteronome, Moÿse inenace les transgrésseurs de la loy de Dieu de plusiéuts maledictions, ét entre autres de péste, apostemes,énfleures, et maladies ardentes ?.

Or le seul exemple de Dauid nous wionstre .l’execution de ces menaces terribles, quand Dieu , pour son peché, fit mourir de peste septante mille hommes, ainsi que l’Escriture tesmoigne. Le prophéte Gad fut enuoÿyé à Dauid auéc commandement de Dieu : Ie l'offre trois choses, eslÿ l’yne d’icelles, et ie le féray. Lequel véux-tu, ou qué sépt ans de famine viénnetit sûr la terre : ou que par l’espacé de trois mois tu fuyes deuant tes ennemis, ét qu’ils te poursuiuent : où qué par trois iours la peste soit sur la terre ? Là dessus Dauid prie de cheoir plustost entre les mains de Dieu qu'entre celles des hommes : d'autant, dit-il, qu'il ést misericordieux.

Et quelqu’vn pourra dire que ce peuple n’auoit pas merité la mort

1 Pseau. 18. — À. P.

2 Deut. 28. — À. P.

8 Cé paragraphe se terminait là en 1568; le reste ne fut ajouté qu’en 1579, I faut diré en outre que dans l'édition de 1585 et les suivantes on lit : ainsi que l'Escriture tesmoigne au ?. liure des Rois, chap, 24. Gette citation est fausse, et c’est pourquoi je l’ai re-

| tranchée, d'autant mieux que dès 1568 une

note marginale donnait la citation légitime : 2. Samuël , 24.

DE LA

pour l’offense de son roy. On peut respondre qu’il estoit encore plus meschant que luy, car il le reserua pour la gloire de son saint nom 1.

Nous lisons pareillement que le Seigneur punit l’idolatrie et profanation de son seruice par le fleau de la peste. Car voicy comme il parle :

Pour-ce que tu as violé mon sainct lieu en tes infametés et abominations , îe le briseray aussi, et mon œil ne l’espargnera point, etn'en auraÿ point de pitié : car latroisiémepartiemourra de peste ?,

Concluons donc que la peste et autres maladies dangereuses, sont tesmoignage de la fureur diuine sur les pechés, idolatries et superstitions qui regnent en la terre, comme mesmes vn autheur profane est contraint de confesser qu’il y a quelque chose de diuin aux maladies . Et pour tant, lors qu'il plaist au Seigneur des Seigneurs, et Createur de toutes choses, vser de ses iustes iugemens, nulle de ses creatures ne peut euiter sa fureur espouuäntable : voire mesme ciel et terre en tremblent, ainsi que Dauid nous enseigne { :

Les cieux fondirént en sueur :

La terre trembla de ta peur De ta face-terrible,

Que sera-ce donc de nous, pauures humains, qui nous escoulons comme la neige? Comment pourrons-nous subsister deuant le feu de lire de Dieu, veu que nous sommes foin et paille, et que nos iours s’euanoüis-

1 Ce petit paragraphe a été intercalé ici en 1585. La dernière phrase n’en est pas très claire, mais le texte est le nième dans toutes les éditions.

2, Æxechiel, 5, = À, P,

3 Hippocrates, chap: 2, du 1. liuré des Prognostiques.— À, P.

# Pseaume 68; — À, P.

sent comme vapeur de fumée? Apprenons de nous conuertir de nos voyes mauuaises à la pureté du seruice de Dieu, et ne suiuons point l'exemple des fols malades, qui se plaignent de la chaleur et alteration de la fiéure, et cependant reiettent la medecine qui leur est representée pour les guarir de la cause de Ia maladie. Scachons que c’est icy le principal antidote contre la peste, que la conuersion et amendement de nos vies. Et tout ainsi que les Apoticaires font du theriaque de la chair du serpent, pour guarir de la morsure venimeuse : aussi de la cause de nos maladies, c’est à sçauoir de nos pechés, tirons-en le remede et guarison, en regardant vers le fils de Dieu Iesus Christ nostreSeigneur, lequel ne guarit pas seulement le corps de sesinfirmités et maladies, mais nettoÿye l’ame de tout peché et ordure : et à l’exemple de Dauid, gemissons et reconnoissons nos pechés, prians ce bon Dieu de cœur et de bouche, commeils’ensuit t:

PESTE

Ne vueille pas, ô Sire, Me reprendre en tonire, Moy qui L’ay irrité, etc.

Voila la premiere et principale considération que tous chrestiens doiuent connoistre, en recherchant les causes diuines de la peste, et le preparatif qu’il faut prendre pour la guarison de telle maladie. Et outre ce,ie conseille au Chirurgien ne vouloir aussi négliger les remedes approuués par les Medecins anciens et modernes : car combien que par la volonté de Dieu, tellé maladie soit enuoyée aux hommes, siest-ce que par sa saincte volonté les moyens et secours nous sont donnés pareillement de luy, pour en vser comme d’instrumens à sa gloire,

1 Pseaume 6. — À: P:

cherchans remedes en nos maux, mesmes en ses creatures, ausquelles il a donné certaines proprietés et vertus pour le soulagement des pauures malades : et veut que nous vsions des causes secondes et naturelles, comme d’instrumens de sa benediction : autrement nous serions bien ingrats, et mespriserions sa beneficence. Car il est escrit, que le Seigneur a donné la science aux hommes de l’art de Medecine, pour estre glorifié en ses merueilles t, Et partant rie faut negliger tous autres moyens, que descrirons Cy aprés.

Il reste maintenant rechercher les causes et raisons naturelles de ceste peste.

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