‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 257 sur 602 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

DES CAVSES HVMAINES OV NATVRELLES, ET SEMENCES GENERALES DE LA PESTE, PRISES DE LA CORRVPTION DE L’AIR.

Les causes generales et naturelles de la peste sont deux : à sçauoir lair infecté et corrompu, et Palteration des humeurs vitiés en nostre corps, et preparés à prendre la peste et air pestilent. Ce qui est prouué par Galien, quidit, que les humeurs denostre corps se peuuent pourrir, et acquerir venenosité ?.

Or l’air se corrompt lors qu'il y a excés és saisons del’année, lesquelles ne tiennent leur constitution naturelle, qui se fait parce que presque toute l’année a esté humide, à cause des pluyes et grosses nuées. L’hyuer pour la plus grande partie n’a esté froid, ny pareillement le printemps tiede

1 Eccles. 38. — À, P.

? Galien, 6.de locis affectis.— À. P.

LE VINGI-QVATRIÉME LIVRE,

ou temperé, comme il a de coustume :

aussi qu’en automne on voit en l'air flambes ardentes, estoilles courantes, et cometes de diuerses figures, lesquelles choses sont produites des exhalations seiches, L’esté est chaud, et les vents n’ont soufflé sinon du Midy, et encor iceux ont venté tant doucement qu'à peine on les a peu sentir :

et quelquesfois aussi on a veu queles nuées estoient poussées du Midy au Septentrion. Telles constitutions de saisons sont escrites par Hippocrates au liure premier des Epidemies,et au troisiémé liure des Aphorismes ! : et veritablement elles rendent l'air du tout pestiferé : car alors par son intemperature il dispose à pourriture les humeurs sereux de nostre corps, et par sa chaleur non naturelle les brusle etenflamme : toutesfois toutes constitutions non naturelles n’engendrent pas tousiours la peste, mais plustost autres maladies epidemiales.

Quelquesfois l'air pestilent, qui est attiré au corps par vne seule inspiration d’vn pestiferé, rend tous les membres infectés ?.

D'auantage, l’air se corrompt par certaines vapeurs meslées auec luy, comme nous auons dit cy deuant, comme par grande multitude de corps morts non assez tost enseuelis en la terre, comme d'hommes, cheuaux, et autres choses faisans, vne vapeur putride et charongneuse quiinfecte l’air:

ce qui souuent aduient aprés vne bataille, ou de plusieurs hommes peris par naufrage, puis iettés par les flots de la mer au riuage : ou quand la mer à ietté plusieurs poissons et

1 Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent seulement : au liure des Epidemies ; la leçon actuelle est de 1598.

2 Cette phrase a été ajoutée en 1585.

DE LA PESTE

bestes, lors que lesriuieres font grandes inondations sur la terre, et les rauissent enla mer, dont ils meurent, n'estans pas accoustumés de viure en l’eau salée. Or la mer laisse quelquesfois grande quantité de poissons à sec, quand les gouffres ou ouuertures de la terre faites par le mouuement d'icelle s’emplissent d’eau, ou quand le flot de la mer laisse les grands poissons en estant sortis du profond : ainsi que denostre temps vne baleine fut putrefiée en la coste dela Tuscane, et amena la peste par tout le pays. Or les poissons , (bien que rarement, comme dit Aristote au 8. de l'Histoire des Animaux !), peuuent estre infectés par les mauuaises exhalations esleuées de la terre quiest au dessous de l’eau, et passans par dedans icelle : aussi peuuent sentir la contagion de l’air ambiens, lors qu’ils se mettent sur l’eau. Et pour ces deux causes, il se fait que l4 peste estant en quelque pays, les poissons sont trouués morts en grand nombre, principalement és estangs, lacs, et riuieres qui sont peu agitées, que l’on appelle eaux dormantes : ce qui ne se fait en la mer : car par son grand mouuement impetueux, et par sa salsitude, n’est suiette à pourriture : et partant les poissons qui sont en icelle ne reçoiuent l'infection pestilente, comme ceux des eaux dormantes.

Outre-plus, l’air est infecté des meschantes vapeurs de quelques lacs, estangs bourbeux et marescageux, eaux croupies és maisons où il y a des esgouts et conduits sous la terre, qui ne s’escoulent point,et secorrompent en Esté, esleuans certaines vapeurs par vne excessiue chaleur du soleil.

1 Cette parenthèse est une addition de

Comme l’on trouue par escrit, qu’à Padouë il y auoit vn puits que l'on auoit longuement tenu couuert : puis ayant esté descouuert, qui fut en Esté, il en sortit vne grande exhalation putride, tellement que l'air circonuoisin fut du tout corrompu : dont proceda vne peste merucilleuse, qui dura fortlong temps, dont bien grand nombre de peuple mourut.

Pareillement l’airexterieur est corrompu par certaines exhalations , fumées et souspirs des vapeurs pourries et infectées, enfermées és entrailles de la terre, ayant esté long temps retenues, croupies et estouffées és lieux tenebreux et profonds d’icelle, sortans par vn tremblement de terre.

Par tremblement de terre les eaux sentent le soulphre ou autre matiere metallique, et sont chaudes et troubles : cela se fait des exhalations de la terre par lesecouëment ou esbranlement d'icelle. On oit diuerses voix, comme gemissemens de ceux qui meurent aux batailles, et aussi diuers cris d'animaux. Semblablement on voit sortir de terre plusieurs animaux , Comme crapaux, Couleuures, aspics, viperes et autres vermines !.

Et par lesdites exhalations estans sorlies , infectent non seulement les hommes et autres animaux, mais aussi les plantes, fruits et grains, et generalement toute leur nourriture ? :

de tant que comme l’eau troublée et puante ne laisse viure le poisson qui est dedans, aussi l’air maling et pestiferé ne laisse viure les hommes, mais altere les esprits et corrompt les

1 Les trois phrases qui précèdent, et dont les deux dernières au moins n’ont pas grand rapport avec le reste du chapitre, ont été ajoutées là en 1579.

2 La peste des plantes est appellée sideration. — À. P.

humeurs, et finalement les fait mou rir, et mesmement les bestes et plantes, comme nous auons dit.

D’auantage on a veu quelques vns creusans la terre pour faire des puits, sentir vne vapeur si puanteet infecte, qu’ils mouroient promptement. Etencores n’agueres és faulxbourgs sainct Honoré de ceste ville de Paris, moururent cinq hommes ieunes et forts, en curant vne fosse où l’esgout du fiens des pourceaux estoit de long temps croupi et retenu sans aucune exhalation : et fut-on contraint emplir de terre ladite fosse, pour l’estouper promptement, et obuier à plus grands accidens.

Semblable chose a esté dés long temps obseruée par Empedocles philosophe , lequel voyant qu’il y auoit vne ouuerture de terre entre les montagnes, laquelle causoit la peste pour les mauuaïises vapeurs qui en sortoient, la fit boucher, et par ainsi chassa la peste du pays deSicile,

On a conneu combien cecy estoit vray, par la corruption aduenue des corps morts au chasteau de Pene, sur la riuiere de Lot : auquel lieu Pan 1562, au mois de septembre, pendant les troubles premiers aduenus à cause de la Religion, fut ietté grand nombre de’corps morts dedans vn puits profond de cent brasses ou enuiron, duquel deux mois aprés s’esleua vne vapeur puante et cadauereuse, qui s’espandit par tout le pays d’Agenois et lieux circonuoisins, iusques à dix lieuës à la ronde, dont plusieurs furent infectés de la peste. Dequoy ne se faut esmerueiller, veu mesme que les vents soufflans poussent les exha lations et fumées pourries d'vn pays en autre : dont aussi on y voit prouenir la pesle, comme auons dit cy

LE VINGT-QVA

1ËME LIVRE ;,

deuant en la premiere Apologie t.

Or si quelqu’vn vouloit obiecter, disant que si la putrefaction de l’air est cause de la peste, il s’ensuiurait par necessité qu’en tous lieux où il y a charongnes, estangs, marescages, ou autres lieux putrides, la peste y seroit tousiours, à cause que l’air reçoit facilement putrefaction : aussi que toute putrefaction, quand elle est entrée au corps par inspiration, engendreroit la peste : laquelle chose est contre l’experience, comme l’on voit en eeux qui habitent et frequentent és lieux putrides, comme és poissonneries, escorcheries, cemetieres, hospitaux, cloaques , et tanneries : aussi és laboureurs qui manient et meuuent les fiens pourris et corrompus par putrefaction, et ceux qui curent les latrines et plusieurs autres choses semblables. A cela fautrespondre, que la putrefaction de la peste est bien differente de toutes autres putrefactions, pour ce qu’il y a vne malignité cachée et indicible, de laquelle on ne peut donner raison, non plus que de Paimant qui tire le fer, et plusieurs medicamens qui attirent et purgent certaines humeurs de nostre corps. Pareillement la malignité occulte qui est en ceste putrefaction pestiferée, n’est point aux autres choses corrompues de corruption ordinaire, lesquelles toutesfois en temps de peste se tournent facilement en semblable malignité, tellement que toutes les apostemes, et fiéures putrides, et autres maladies procedan-

1 Cette dernière phrase est de 1579 ; elle fait allusion à lApologie de 1572, qui fait aujourd’hui le chap. 15 du livre des Playes d'harquebuses, et où en effet il avait déjà raconté la même histoire. Voyez lome II, page 173 et suiv.

DE IA

tes de putrefaction en temps de peste, se tournent facilement en telle corruption extraordinaire et du tout estrange. Et partant, en telle constitution de temps, il fait bon euiter les lieux infects et la frequentation des pestiferés, de peur que par la vapeur et exhalation de l'air corrompu nous ne soyons infectés : combien qu’aussi il n’est pas necessaire que tous ceux qui attirent l'air pestiferé prennent la peste : car on ne la peut prendre qu'il n’y ait quelque preparation et disposition : ce que l'experience iournaliere demonstre. Aussi Galien le declare au liure des differences des fiéures, disant que nulle cause ne peut produire son effet sans que le corps y soit apte et preparé, autrement tous seroient infectés de mesme cause.

Neantmoïns par continue frequentaton des lieux et personnes enuenimées de tel venin, on peut acquerir vne disposition et preparation à receuoir icelle peste : car combien que le bois verd ne soit disposé à brusler, si est-ce que pour estre long temps au feu, il brusle. Partant ie conseille de se preseruer tousiours, et euiter les lieux et personnes pestiferées : car le venin pris par l’odeur des vapeurs venimeuses , est merueilleusement soudain, et n’a affaire d’aucun humeur qui luy serue de conduite pour entrer en nostre corps et agir en iceluy, comme nous auons dit par cy deuant. Car lesdites vapeurs, estans subtiles, sont facilement attirées auec l’air dedans les poulmons, et d’iceux dedans le cœur ( domicile de la vie ), puis passent par les arteres, et d’elles se communiquent par tout le corps, gastans premierement les esprits, puis les humeurs, et en la fin la substance mesme des parties solides 1.

! Toutes les éditions portent ici simple-

PESTE

Or quand nous parlons de l’air pestilent, nous ne voulons qu'il soit es- {imé simple etelementaire : car estant simple, jamais n’acquiert de pourriture, mais par addition et meslange des vapeurs pourries esparses en luy.

Parquoy veu que l'air qui nous enuironne et est contigu, est perpeluellement necessaire à nostre vie, et que sans luy nous ne pouuons viure, il faut que, selon la disposition , nostre corps soit en plusieurs et diuerses manieres alteré, à cause que continuellement nous l’attirons par l'attraction qui se fait des poulmons és parties pectorales dediées à Ja respiration, et pareillement par la transpiration qui se fait par les pores et petits pertuis insensibles de tout le corps, et des arteres espandues au cuir : ce qui se fait tant pour la generation de l'esprit de vie, que pour rafraichir nostre chaleur naturelle.

À ceste cause, s’il est immoderément chaud, froid, humide, ou sec, il altere et change la temperature du corps en semblable constitution que la sienne. Mais entre toutes les constitutions de l'air, celle qui est chaude et humide est fort dangereuse, car telles qualités sont cause de putrefaction : ainsi que l’experience nous fait voir és lieux où le vent marin en Esté exerce sa tyrannie, esquels vne viande, tant soit elle fraiche, se cor-

ment : la substance même des parties. Mais cela vient de ce qu’elles ont copié trop fidélement l'édition primitive de 1568, sans faire attention à l’erratum unique de cette édition, ainsi conçue :

© AV LECTEVYR.

» AMY LECTEYR, à la page 16. ligne 9.

apres ce mot, parties, faul adiouster ce mot, solides. S’il se trouue d’autres fautes, elles sont ou de petite consequence, ou aisees à vn chacun de corriger, »

rompt et pourrit en moins de demie heure, Semblablement nous voyons que l'abondance des pluyes engendre beaucoup de vapeurs, lesquelles lors que le soleil ne les peut resoudre et consumer, alterent et corrompent l'air, et le rendent idoine à la peste.

Mais il faut icy noter que la pourriture qui vient des corps morts des hommes, est plus pernicieuse aux hommes que celle des autres animaux : aussi celle des bœufs aux bœufs, des cheuaux aux cheuaux, des pourceaux aux pourceaux, ainsi des moutons et autres animaux : ce qui prouient pour la sympathie et concordance qu’ils ont les vns aux autres, comme on voit qu’en vne famille et personnes qui sont de semblable temperament, si l’vn est espris de peste, elle se communique ordinairement à tous. Toutesfois on a veu aussi pour escorcher des bœufs et autres bestes mortes de peste, l’escorcheur mourir subitement , et le corps d’iceluy deuenir tout enflé.

Le tonnerre et esclairs, par son grand bruit et tintamarre, esmeut si vehementement l'air, qu’il fait renforcer la peste !. i

Or pour conclure des effets diuers de Pair, nous dirons que, selon qu’il est diuers et dissemblable, aussi il rend dissimilitude d’affections et differens effets, mesmes és esprits, lesquels il rend gros et hebetés, ou subtils et aigus : et pour le dire en vn mot, l’air a empire sur tous les hommes et autres animaux, plantes, arbres, et arbrisseaux.

1 Cette courte phrase, qui rompt Ja liaison des idées, a été intercalée ici en 1585.

Aprés auoir suffisamment declaré les causes de l’alteration de l’air qui nous enuironne, et quenousinspirons

LE VINGT QYATRIÉME LIVRE

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