CHAPITRE IV
DE L'ALTERATION DES HVMEVRS, QVI SE FAIT PRINCIPALEMENT PAR LA MA- NIERE DE VIVRE.
par necessilé, vueillons ou non :
maintenant il nous faut declarer la cause de la corruption des humeurs de nostre corps.
Or nos humeurs se corrompent et tournent en pourriture par vne trop grande plenitude ou obstruction, ou intemperature, ou malignité de matiere, qui se fait principalement par la mauuaise maniere de viure :
et de là procedent les causes principales de corruption, par lesquelles tels corps sont soudainement frappés de peste : car aprés auoir beu des vins poussés et corrompus, et des eaux mauuaises et putrides, comme celles qui sont bourbeuses et marescageuses, dans lesquelles se desgorgent les esgouts puantset corrompus, sans qu’'iceux ayent aucun Cours :
esquelles aussi on aura ietté quelque ordure et laué le linge, et ietté les excremens des pestiferés, comme est yn esgout de l'Hostel-Dieu de Paris :
où aprés auoir mangé meschantes viandes, comme grains pourris, herbes, fruits sauuages, et autres alimens alterés et non accoustumés, comme on fait par vne grande famine, et aux villes et places assiegées (ce que ie sçay pour y auoir esté), tellement que par necessité les hommes sont contraints de manger la viande des pourceaux, comme on a
: veu en l’an 1566, à cause de la cherté,
DE LA PESTE. 361
faire du pain d’auoine, féues, pois, de lentilles, vesse, de glands, racine de feugere, et dent de chien : aussi manger troncs de choux, et autres choses semblables : aprés, dis-ie, telle maniere de viure, suruient ordinairement vne peste. Car telle nourriture engendre obstructions et pourriture d'humeurs, dont s’ensuiuent galles, apostemes, vlceres et fiéures putrides, qui sont preparatifs à la peste : à quoy aussi aide grandement la perturbation des esprits et humeurs, comme de crainte, frayeur, fascherie, ou autre cause : car telles choses changent l’œconomie de toute l’habitude du corps.
Et comme és iours caniculaires on voit que, par la grande chaleur et ebullition, la lie est esleuée en haut et meslée parmy le vin : ainsi la melancholie et autres humeurs , estans meslés et pertroublés, infectent le sang et le disposent à pourriture et venenosité, dont la peste est souuent procreée, et autres pourritures!. Ce que n’agueres nous a esté manifesté en plusieurs de ceux qui furent blessés à la bataille prés Sainct Denys, leurs playes degeneroient en grandes pourritures, accompagnées de fiéures putrides et autres grands accidens :
et presque tous mouroient, tant d’vne part que d'autre, voire encore que leurs playes fussent petites, et en lieux du corps non dangereux : et aussi qu'ils fussent traités de toutes choses necessaires, tant à leur maniere de viure que autres choses.
Dont plusieurs affirmoient et philosophoient que c’estoit à raison de la poudre à canon et des boulets empoisonnés : ce qui me semble n’estre vray, ainsi que ay amplement dis-
1 Rondelet , en sa pratique. — A. P.
couru au Traité des playes faites par harquebuses et autres bastons à feu, tant par autorité, raison, qu’experience. D’auantage, les pourritures et autres accidens ne venoient seulement aux playes faites par bastons à feu, mais aussi à celles qui estoient faites par autres armes, comme d’espées, de piques, de lances, et autres.
Partant il me semble (sous correction } que les accidens ne venoient par la malignité de la poudre à canon, et moins. des boullets qu'on disoit estre enuenimés : mais plustost à cause de l’ebullition du sang et des autres humeurs, se broüillans et meslans ensemble, tant pour lextreme cholere et effroy de l’apprehension de la mort qu’on voit si proche, et principalement aussi pour la constitution et pourriture de l'air. Et qu’il soit vray, vn iour ou deux qu'on tiroit du sang aux malades pour suruenir aux accidens, il se trouuoit Ge couleur non rouge, mais du tout changé de sa nature, à sçauoir blanc ou verdoyant comme sanie des apostemes, qui demonstroit estre du tout corrompu. loint aussi lors qu’on faisoit ouuertures de corps morts, on trouuoit presque à tous des apostemes aux parties interieures, comme au foye et aux poulmons!: qui se
1 Je ne sache pas qu’on trouve dans aucun auteur avant Paré la mention de ces abcès métastatiques, constatés à lautopsie. J'ai déjà fait cette remarque pour les abcès du foie succédant aux plaies de tête ( tome If, page 32). On trouve aussi la mention d’abcès internes à la suite des plaies d’arquebuses dans la première Apologie (tome IT, page 176); mais cette Apologie, datée de 1572, est postérieure de quatre ans au Trailé de la peste, et ne s'exprime pas d’une manière aussi nette et précise: que le chapitre auquel se rattache cette note.
ue :
faisoit pour la pourriture acquise par le broüillement du sang, et principalement de l'air ambiens alteré et Corrompu, et non par la poudre à canon, ny les boulets, qu'aucuns tenoient estre empoisonnes.
Maintenant nous descrirons les si
gnes et presages de la peste à aduenir, pris de la corruption de l'air.