CHAPITRE V
SIGNES OV PRÉSAGES DE LA PESTE À ADVENIR, PRIS DE LA CORRVPTION DE L'AIR.
Quand les saisons de l'année ne gardent leurs qualités et temperatures naturelles, et sont fort immode:
rées, à sçauoir quand on voit le temps fort pluuieux et Austral, et l'esté fort chaud , et que le vent Austral dure long temps sans pluye, et que l'on voit au ciel cometes et estoilles ardentes, qui voltigent et partent de leurs places, tant qu’iisemble qu'elles tombent, auec abondance de tonnerres, et autres choses que nous auons par cy deuant dit : aussi, si on voit grande quantité de chenilles , et autre vermine qui broustent et rongent les fueilles et gettons des arbres, et les fruits estre vermineux !, et les oyseaux laisser leurs nids, voire leurs œufs et leurs petits, et plusieurs femmes enceintes auorter (qui se fait
1 L'édition de 1568, suivie par celles de 1575 et 1579, portait seulement : Æussi si on voit les fruicts pleins de vermines, etc. Le texte actuel est donc de 1585. Il convient d'avertir que l'édition de 1598 et toutes les autres après elle ont écril : fes fruicis estre venimeux ; faute d'impression qui dénature le sens.
LE VINGT-QVATRIÈME LIVRE
pour la vapeur venimeuse de Pair pestilent , lequel estant inspiré par la mere, estouffe l'enfant par sa malignité ennemie de nature): si ces choses, dis-ie, sont veuës, on peut veritablement presagir et dire que les causes et signes de corruption sont presens, et qu’ils nous menacent de la peste.
Toutesfois il faut icy entendre que telles choses apparentes en l'air ne sont point propres causes de la peste, mais que telles impressions aériennes sont engendrées des exhalations et vapeurs de la terre, lesquelles enfin infectent l'air, dont la peste procede :
car l’air se corrompt par les vapeurs putrides'esleuées des entrailles de la terre, pour les corruptions qui sont en icelle, comme de corps morts , esgouts, eaux croupies, et autres causes qu'’auons declarées cy deuant, lesquelles Le soleil par sa vertu attire en la moyenne region de l'air, en temps de grandes chaleurs. Et pour ce il ne se peut faire, qu’à cause de l'air estant ainsi corrompu, ne s’ensuiuent diuers effects selon la diuersité de la corruption. Et de là s'engendrent plusieurs maladies epidemiales, c’est à dire, populaires ou vulgaires, ainsi que lan 1510. suruint vne maladie par tout le royaume de France, tant és villes qu’és villages, nommée par le commun Coqueluche: par-ce que quand aucuns estoient espris de ceste maladie, ils sentoient grande douleur en la teste, ensemble en l’estomach, és reins, et és iambes, et auoient fiéure continue, auec delire et frenesie : et lorsqu'on les purgeoïit ou saignoit, on abbregeoit leurs iours. Et d’icelle mourut vn bien grand nombre d'hommes, {ant riches que pauures.
Aussi l’an 1328. suruint vne autre
DE LA
maladie en Angleterre, et aux basses Allemagnes , qui fut nommée du peuple la Suette, pour-ce que les patiens auoient vne bien grande sueur par tout le corps, avec grand frisson, tremblement, et palpitation de cœur, accompagnée de fiéure continue : et mouroient en peu de jours: et ceste maladie tua aussi vn bien grand nombre de personnes.
Pareillement l'an 1546. regna en la ville du Puy en Auuergne, vne autre maladie nommée du peuple Troussegaland , pour-ce que peu de ceux qui en estoient espris, eschappoient, ains mouroient en deux ou trois iours, ou moins, et plustost les robustes que les debiles, et les riches que les pauures. Au commencement les patiens auoient grande pesanteur de tout le corps, auec vne extreme douleur de teste, et fiéure continue, et perdoient toute connoïssance, et faisoient tous leurs excremens involontairement sous eux, et auoient grand delire, de sorte qu'il les falloit lier et attacher.
Que si aucuns eschappoient, leurs cheueux tomboient:et ladite maladie estoit fort contagieuse. l’année suiuante vint en ladite ville vne autre plus grande peste accompagnée de bubons et charbons, qui fit aussi mourir grand nombre de peuple.
Ce que i'ay bien voulu icy annoter, à fin que le chirurgien prenne garde à la grande diuersité et malignité de eeste maladie pestilente pour y obuier, l’aduertissant d’auantage, qu’en certains temps aduiennent plusieurs autres maladies populaires, comme ficures putrides, flux de ventre, rheumes, toux, frencsies, esquinancies , pleuresies, peripneumonies, ophthalmies, apoplexies, lethargies, pourpre, rougeolle, petite verolle, galles , anthrax ou charbons, et au-
tres pustules malignes, lesquelles prennent en mesme temps. Partant la peste n’est pas lousiours ny en tout temps d’vne mesme sorte, mais diuerse l’vne de l'autre : qui a esté cause qu'on luy a donné diuers noms, selon les effets et accidens qu’elle produit : ce qui prouient principalement pour la diuersité du venin qui est en l'air. Car ainsi qu’il est cause de la vie aux animaux, aussi est-il cause des maladies et de la mort d'iceux , pour-ce que sans iceluy l’animant nepeut estre ne durer, mesmes vn bien peu de temps, d'autant qu'il est du tout necessaire qu'il soit attiré par la respiration des pouimons:
lequel estant pourri et attiré en la substance du cœur, abbat toutes les forces du corps, et fait mourir plusieurs animaux pour la necessité qu'ils ont de respirer. Parquoy lors que l'air pourri et pestiferé exerce sa tyrannie, il tue non seulement le genre humain, mais aussi les bestes de la terre et les oyseaux du ciel.
Et pour le dire en yn mot, tel air pestilent estsi furieux qu’il renuerse, dissipe, altere, brise et corrompt lharmonie naturelle et lemperature de tous animaux, ainsi qu’vn certain foudre et tonnerre liquefie et consume l'argent d’yne bourse sans la gaster : pareïllement fait sortir le vin des tonneaux, sans qu’on puisse apperceuoir aucune ouuerture : aussi fond le fer d’vne pique sans toucher au bois : comminue et brise les os du corps sans aucune apparence en la chair ; qui se fait par vne chose indicible , de laquelle on ne peut donner raison. Combien qu’Aristote liure 5.
des Metcores, chap, 1 ayant pour resolution de ces questions fait diuision des foudres,en ceux qui sont plus parlicipans de terrestrité , et en ceux
PESTE
qui retiennent plus de la nature et substance de la flamme, et qui sont plus subtils : dit cela aduenir, par-ce que tels foudres de leur subtilité penetrent aisément au trauers des corps rares et poreux, comme sont les boïs, le cuir, la chair et peau , sans les offenser : mais qu’au trauers des denses et solides, ils ne peuuent passer sans effort et violence, dont vient que pour la resistance qui leur est faite au passage , ils les rompent et fracassent. Ce que mesme aprés Aristote a confirmé Pline, liure 2. chap. 51, et Seneque liure 2. de ses Questions naturelles . Aïnsi est-il de la peste, qui destruit et corrompt toute l’œconomie de nature.