‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 276 sur 602 · DES SIGNES MORTELS DE LA PESTE · texte numérisé non relu

DES SIGNES MORTELS DE LA PESTE

Les signes mortels, et qui demonstrent le cœur estre saisi, sont fiéures tres ardentes et continues , la langue aride et seiche, de couleur noire, et quand les malades ont grande difficulté d’inspirer, tellement qu'ils ont plus de peine à attirer l'air qu’à le rendre : quise fait pour la vehemente chaleur qu’ils ont au corps : et ont vne soif si grande qu’on ne la peut esteindre.

Autres ont veilles continuelles, dont s'ensuit resuerie et alienation d'esprit, et souuent meurent comme

contraction où conuulsion de tous les membres, defaillances frequentes de cœur, accompagnées de hocquets, et tombent souuent en syncope.

Autres ont vne palpitalion où tremblement de cœur, qui est vn mouuement manifeste de la vertu expultrice qui s'efforce de repousser le venin, qui luy est du tout contraire et mortel. Le pouls pareïllement se meut bastiuement et excessiuement sans mesure, qui monsire que la faculté vitale est grandement enflammée, et alors les malades sont en grande agitation et inquietude, c’est à dire se remuent çà et là, sans qu’ils se puissent tenir à recoy et en repos : et ont appetit continuel de vomir, qui prouient de la venenosité de la matiere, laquelle se communique au cœur et à l’orifice de l'estomach :

et le vomissement est puant et de matiere verde, comme jus de porreaux, et quelquesfois de couleur noirè ou rouge : aussi aucunesfois est de sang tout pur, comme nous auons dit, et ont sueur froide , la face liuide, hideuse et noire, et le regard esgaré. Ils ont semblablement grand tressaillement, fremissement et aiguillonnement entre cuir et chair, baaïllement et estendue des membres, tournans les yeux en la teste, et parlent enroüé et begayent, voire quelquesfois dés les premiers iours, et ne ratiocinent pas, et quand on parle à eux, ils ne respondent à propos. Lis ont la langue fort aride et seiche, liuide ou noire, qui se fait des exhalations putrides qui l'eschauffent et desseichent, leur causant des escorcheures en la bouche.

Outre plus, aucuns ont les vrines liuides ou noires, et troublées, comme grosse lexiue, et y voit-on des nuées

DE

liuides et de diuersescouleurs, comme verdoyante, plombée ou noire, qui est vn vray signe mortel. Aussi quand on voit vn cercle par dessus, comme graisse, ou toiles d'araignées iettées les vnessur les autres.

Si les malades ont charbons, et la chair d’iceux est noire et seiche, comme vne chair bruslée, et les parties prochaines liuides , les bosses, charbons et taches retournans au dedans et n’apparoissans plus au dehors : flux de ventre cholerique, qui ne donne aucun allegement au malade , fort fetide, liquide, subtil, gluant, et de diuerse couleur, comme noire, verdoyante, ressemblante à verd de gris, et de tres-mauuaise odeur, auec grande quantité de vers, qui denote grande corruplion et pourriture aux humeurs : s'ils ont vn esbloüissement qui vient par l’imbecillité et defaut des esprits, et de toute l’æœconomie de Nature qui ja commence à chanceller : si la chaleur naturelle, se retirant au dehors, fuyant ce venin, esmeut vne sueur fort puante , et les yeux du malade s’enfoncent pour l'absence de ladite chaleur, accompagnée du sang et esprits : si le bout du nez est retors auec vn ris sardonic, c’est à dire vn ris forcé, qui se fait pour la retraction des fibres disseminées aux muscles de la face, desseichés par l’absence du sang et de l'esprit animal : si aussi les ongles noircissent, comme approchans d'vne mortification : puis suruiennent sanglots et conuulsion vniuerselle pour la resolution des nerfs, si qu’en fin la pauure chaleur naturelle demeurant suffoquée et esteinte, indubitablement la mort s'ensuit.

En tous ces signes ne faut saigner, mais bailler choses cordiales aux ma- - lades, et les recommander à Dieu.

It,

LA PESTE

Neantmoins ie prié les Chirurgiens de non laisser et abandonner les pauures malades, encores qu’ils eussent tous ces signes mortels, mais tousiours s’efforcer à faire ce que l’art commande : car Nature fait quelquesfois choses merueïlleuses contre l'opinion des Medecins et Chirurgiens , ainsi que ÿay demonstré cy dessus en mon liure des Playes de harquebuses.

Or pour conclusion, la diuersité de ces accidens vient pour la diuersité du venin, et des temperamens, et de l'air ambiens : et tant plus on trouuera des signes et accidens susdits, tant plus les pauures pestiferés sont proches de la mort : mais si vn ou deux apparoissent seulement, il n’est pas necessaire qu'ils meurent :ioint aussi que plusieurs de ces signes sont communs à d’autres maladies.

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