CHAPITRE XXXII
DE LA CVRE DES ERVPTIONS.
Pour la curation des eruptions, il faut se garder sur tout de repousser l'humeur au dedans : et partant faut euiter le froid, pareïllement les medecines laxatiues, la saignée, et le dormir profond, parce que telles choses retirent les humeurs au dedans, et partant pourroient interrom-
1 Le chapitre se terminait ici en 1568 et 1575 ; le reste est de 1579.
LE VINGT-QVATRIËME LIVRE
pre le mouuement de Nature, laquelle s'efforce de ietter hors ce malin humeur : mais au contraire faut suiure Nature là par où elle tend, c’est à dire, donner issue aux humeurs où elle veut faire sa descharge, par remedes qui attirent le venin au dehors, et principalement par sueurs *?.
Et pour encore aïder Nature à pousser le pourpre hors, faudra donner au malade vne once de syrop de limons, ou de grenades, auec deux onces d’eau cordiale, comme de melisse ou scabieuse, y adioustant vre demie dragme de theriaque ou de methridat. Aussi pour attirer le venin au dehors, on mettra autour du col, sous les aisselles et aux aïnes, esponges trempées et exprimées en vne decoclion d'herbes resolutiues, comme lauande, laurier, sauge, rosmarin, .
et semblables. Car si les eruptions ne sortent, il y a danger que le venin ne suffoque le cœur, ou qu’il ne face yn flux de ventre mortel.
Et pour obuïer à tels accidens, ie mettray icy sur le bureau vn remede singulier, que ÿay trouué de grand et excellent effet (principalement quand la vertu expultrice est foible et le cuir trop dur et reserré, de sorte que le pourpre ne peut estre ietté dehors, mais demeure sous le cuir, y faisant petites tuberosités) qui est vn onguent duquel Pay guari (par la grace de Dieu) plusieurs verollés. Et connoissant qu’en la verolle y auoit vn certain venin , qui ne se peut dire ny escrire, non plus que celuy qui cause la peste (non que je vueille dire
1 Hippocrates, Æph. 21. liu. 1. — A. P.
2 Jusqu'ici le chapitre conserve le texte de 1568 ; mais les deux phrases qui suivent, jusqu'aux mots : car si les eruptions ne sorlent, ont été ajoutées en 1585,
DE LA
qu’elle soit maladie. epidemiale , dependante des astres, ny de l’inspiralion de l'air, mais de Dieu, qui par ce moyen punit les offenses des hommes et femmes, et par especial du peché de luxure), ce qu’on voit en ce qu’elle prend le plus souuent son commencement par contagion des parties genilales, principalement pour habiter auec hommes ou femmes infects ou souillés de venin verollique, lequel traine auec soy vu bien grand nombre d’accidens, ainsi que fait celuy de la peste, comme sont pustules malignes et corrosiues, qui commencent aux parties honteuses, puis tost aprés se manifestent à la teste et au front, et par toutes les parties du corps: puis vlceres en la bouche et aux parües honteuses et autres, qui les mangent et rongent iusques aux os : en aprés leur suruiennent apostemes dures aux os, appellées-nodus, ou goutes noüées, auec extremes douleurs, et principalement la nuit, qui passionnent et font quasi desesperer les pauures verollés:et quelque temps aprés leur aduient pourriture aux os, et le plus souuent sans enfleure ou {tumeur exterieure apparente, dont les vns perdent les yeux, autres le nez, les autres le palais, qui est cause qu’ils parlent regnaud : à aucuns la bouche deuient torse, comme à vn renieur de Dieu, et bien souuent deuiennent ladres , et ont autres infinis accidens : et pour le dire en vn mot, ce virus venerien rend le plus souuent le pauure verollé impotent de tous ses membres, et finalement produit vne fiéure hectique, qui aprés lauoir rendu tout sec, n'ayant plus sur le corps que la peau, le confine miserablement à la mort. Tous lesquels accidens ne peuuent estre appaisés ny curés par aucun remede,
PESTÉ
fors que par les onctions et emplastres vif-argentées, ou parfums cinnabarisés, qui sont les vrais alexiteres de ceste detestable verolle, ainsi que le theriaque et methridat sont du tout contraires au venin pestiferé.
Parquoy connoissant que parlemoyen du vif-argent ceste verolle se curoit, ie voulus semblablement experimenter la friction vniuerselle, pour attirer le venin desdites eruptions au dehors par sueurs, auec l’onguent propre à curer la verolle : considerant que le vif-argent est la vrayÿe contre-poison à la verolle, et qu’il est de tres-subtile substance : aussi qu'il liquefie les humeurs gros et visqueux, et les rend mobiles, auec le theriaque et les autres medicamens qui entrent en la composition de cest onguent , et stimule la vertu expulsiue à ietter hors du corps et abbatre par sa faculté occulte le venin pestiferé, comme il fait au virus verollique, à scauoir tant par sueurs, que par insensible transpiration , vomissemens, flux de ventre , flux d’vrine , et par pustules euoquées au cuir par flux de bouche (specialement à ceux qui sont disposés à cracher) et autres euacuations : parquoy voyant que Nature tendoit à se descharger du venin par lesdites eruptions et pustules purpurées, l'en ay fait frotter quelquesvns, comme s'ils eussent eu la veroile :
toutesfois auparauantleur faiscis donner vn clystere, puis l'ayant rendu, leur donnois à boire quatre doigts d'eau theriacale, l’estomach estant vuide, à fin de prouoquer Ja sueur, pour faire mieux sortir les humeurs, et ce pendant corroborer le cœur. Et au lieu de l’eau theriacale, on pourra vser de la decoction de gaïac, d'autant qu'il eschauffe et seche, prouoque la sueur, et resiste à la pourriture. Et
pour le faire plus vigoureux, on mettra enladite decoction vn peu de vinaigre, à fin de le rendre de plus subtile substance : ce faisant resistera d’auantage à la putrefaction, et mesmement sile corps est pituiteux. Or quant à l’'onguent il se fera ainsi t.
2£. Axungiæ suillæ 1. j. :
Coquatlur aliquantulum um foliorum saluiæ, thymi, rorismarini ana m. $.
postea coletur, et in ea extinguatur argenti viui, quod prius in aceto ebullierit cum prædietis herbis 3. v.
Salis nitri 3, iij.
Theriacæ et mithridatij ana 3. 5.
Terebenthinæ Venetæ, olei de scorpionibus et laurini ana 3%. iij.
Vitellos oudrum ad duriliem coctos numero vj.
Aquæ vitæ 3.iij.
Le tout soit incorporé en vn morlier, et soit fait onguent : duquel on frottera le corps du malade, et principalement les aisselles et les aines, euitant la teste, les parties pectorales, et l’espine du dos : puis soit enueloppé en vn drap chaud, et mis dedansle lit et couuert, el qu’il sue deux heures ou plus : et doit-on mettre autour de son lit des draps rouges, et qu'il les regarde assiduellement et attentiuement : car par ce regard la maliere veneneuse est attirée du de-
1 Bien que ce chapitre ait été écrit fort long-temps avant le livre de La grosse Verolle, il est remarquable que Paré n’en ait rien emprunté, et, par exemple, que cette formule d’un onguent dont il se loue si fort ait été omise dans ce livre spécial. Du reste, on voit que l’idée de recourir aux friclions mercurielles dans les grandes épidémies n’est rien moins que nouvelle, et ceux qui Vout mise à exécution à l’époque du choléra ne se doutaient guère probablement qu’ils ayaient été précédés par A. Paré,
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dans au dehors. Puis il sera essuyé legerement, à fin que le medicament produise d’auantage son effet, et sera mis en vn autre lit, s’il y a commodité : puis on luy donnera quelque boüillon de chappon, ou des œufs mollets, ou autres bons alimens : et faut de rechef reïterer la friction iusques à ce qu’on voye que lesdites eruplions soient sorties et esteintes, quise fait en deux ou trois iours. Que s’il aduient flux de bouche, ne le faudra empescher.
Et quand on voit que le pourpre est du fout sorti , et les sueurs passées, encore est-il bon de donner choses diuretiques, c’est à dire, prouocaliues d’vrine, parce que souuent on voit lesdites eruptions estre curées par telle decharge.
Outre-plus seroit bon pour les riches, en jieu de cestonguent, fendre le ventre d’vn cheual ou mulet, et oster les entrailles, ‘et y mettre le malade nud ayant 1a lLesie dehors, et qu’il y demeure iusques à ce qu’il commence à se refroidir : puis qu’il se remette subit dans vn autre, et reïteré tant de fois qu’on verra estre necessaire. Et telle chose est fort loüée des anciens, à cause que la chaleur naturelle de ces bestes attire merueilleusement le venin, tant par sueur que par insensible transpiration : ce qu’on à conneu par experience , comme dit Matthiolus au proëme sur le sixiéme liure de Dioscoride, où il declare que le seigneur Valentin, fils du Pape Alexandre sixiéme, eschappa par ce moyen dela mort, encor qu'il fust empoisonné :
car voulant empoisonner certains Cardinaux en vn festin, il sempoisonna soy-mesme , et pareillement monsieur son pere le Pape sans y penser. |
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