CHAPITRE VE
DISCORN DES AVTHEVRS TOVCHANT LE NATVREL DE LA LICORNE.
Moindre n’est la contrarieté des autheurs touchant le naturel de Ladite Hicorne. Car Pline, au lieu cy dessus allegué, la dit estre la plus furieuse de toutes les bestes : mesmes qu'elle hurle fort hideusement, et que iamais on ne la prend viue. Cardan la dit pareillement estre fort cruelle, comme naissant és lieux deserts d'Æthiopie, en terre orde, et entre les crapaux et bestes venimeuses f,
Gesnerus dit que le Roy d’Æthiopie, en l’Epistre Hebraïque qu'il a eserite.
au Pontife de Rome, dit que le Lion craint infiniment la Licorne, et que quand il la voit, il se retire vers quelque gros arbre, et se cache derrière ledit arbre. Lors la Licorne, le voulant frapper, fiché sa corne bien autant dans Parbre, ét demeure là prise, ét lors le Lion 14 tue! : foutesfois il aduient aucunesfois autrement.
.. Autres au contraire Ja disent fort douée, benigne, et d'Yne mignotise la plus grande dù monde, pourueu que l’on ne Poffénse point. Louys dé Barthame, en ses Nauigations cÿ déssus alleguéés, est dé ceste opinion, niant les Licornes estre cruelles, comme:en ayant veu deux enuoyées ® Æthiopie au Soudan , qui les faisoit nourrir em la Mecque, ville de PA:
rabie heureuse (où est le sepulchre:
. de Mahomet) énfermées en certains | treillis, qui n’estoient nullement fa-
| 1Ce- paragraphe se lisait, déjà: textuelle- : ment dans le chapitre de 1579:
DE LA LICORNE
rouches. Theuet dit auoir voyagé en ces regions là, et s’estre enquis diligemment des habitans : n’auoir toutesfois iamais sceu rencontrer homme qui en eust veu, ou qui eust peu rapporter quelque certitude de la figure et nature de ceste beste 1.
Otho dit auoir veu et manié à Rome, au magasin du thresor des Papes, vne corne de licorne qui estoit luisante et polie comme yuoire, et qu'il fust fort esmerueilié de la voir si petite, se prenant à rire, veu qu’elle n’auoit à gfand’peine que deux palmes de longueur : on luy dist que par
1 Tout ce paragraphe est copié du chapitre de 1579; où il suivait immédiatement cefui auquel se rapporte la note précédente ; mais il était d’abord un peu plus étendu.
Ainsi la prémiére phräsé était âinsi conçué :
« Autres âu contraire la disent estre fort doué et bénigne, ét d'Yhë mignotisé la plus grande du monde, pouruéu que malicieuseméñt ôn ne Poffénce : car ils disent conrme ainsi soit q#éllé né pasture én térre , estant la longueur de là corne qu’elle a at front, force est qu’elle pasturé és arbres fruitiers , et és rateliers, ou en main mangeant towtes sortes de fruicts qu’on lui offre, comme herbes, gerbes, pommes , poires, oranges, thouzelle, ef toutes sortes de legumaige, iusques là qu'ils feignent icelle s’amouracher des filles, prenant tél plaïstr à les contempler, qu’elle est souuent prise par ce moyen.»
Et à la fin du paragraphe; l’auteur ajou-
fait :
« Or ces contrarietez d'opinions me font iuger, que tout ce quon dict des Licornes est chose controuuee à plaisir par les peintres el historiens : car comme le chémin qui va droit én quelque fiéu est vn, et les destours au contraire sont plusieurs : ainsi la sénlencé de vérité est tousiours vné et semblable à soy, et céllé dé mensonge est tousjours diuersé et bigarréé dé contrariclé 66 répugnänée. »#
le trop &ränd ét fréquent vsage de Fauoït mañiée, éllé estoit déuenue ainsi petite.
Il y en à aüssi qui est gardéé par
| grandé singülarité dans le ch@ür da | grand tethple de Strasbourg, laquetté est de longüéur de sept pieds et de-
my, encore l’où 4 Coupé furtitement le boût de Ià pointe , laquelle sang cela séroit encore plus longue. Elle
|'ést par le bas de Ia grosseur d'vn | bras, ét va en tortillant comme vn
cierge qui êst tors, et s’ésténd vers la pointe en formée de pyramide, éstañt de coüleur nôirastré par dehors, comme vn blanñé salli pour auoïr esté Manié : et par dedans elle est blanche comme yuoire, Ayant vn troù aû mi- Hièu comme pour mettre Le petit doigt, qui va tout au long.
Lès cornes qui se moustréent aux festés solennelles pabliquéement à Venise, au temple de sainct Marc, different de ceste-là en grandeur, couleur, et figure, tellement qu’il n’y à nülle conformité entre elles.
Pareïllement en leglise de sainct Denys en France, il y a, à ce qu'on dit, vne corne de licorne qui en gros: seur, longueur, et fiéüre, se rapporte aucunement à celle de Strasbourg.
Or si lesdites cornes ne sont de vrayes Licornes, dé uellés bestes sont elles? dira quélqé’vn. Fhéuet à opinion que telles cornes ñe sont que dents d’elephans, ainsi cernelées et
| mises en œuure : Car ainsi, dit-il, les
desniaiseurs qui se trouuent en Leuant, vendent les rouëlles des dents de Rohart pour cornes de licornes , lés creusent et allongent à leur aise.
Et à la verité ceste corne de licorne, estant bruslée, rend et respire semblable odeur que lyuoire. Et à fin que ceste facon de contrefaire ne
! semble impossible, Cardan dit que les
dents des elephans se peuuent amollir et estendre comme les cornes de bœuf.
Louys de Paradis, Chirurgien natif de Vitry en Partois, duquel ray fait mention cy deuant, dit auoir veu en Alexandrie d'Egypte deux aiguilles, appellées les aiguilles de Cesar, hautes et grandes à merueilles, neantmoins chacune toute d’vne piece : et tient-on pour vray qu’elles sont de pierres fondues. Hors ladite ville enuiron huit cens pas, il y a vne colomne, qui s’appelle la colomne de Pompée, de merueilleuse grosseur et hauteur, tellement que c’est tout ce que peut faire le plus fort homme de ietter vne pierre sur le sommet d’icelle. La grosseur est telle que cinq hommes, ayans les bras estendus , ne la pourroient entourer : neantmoins on dit qu’elle est toute d’vne piece , et de diuerses couleurs de pierres, comme noire, grise, blanche, incarnate, et dit-on qu’elle est aussi de pierres fondues. Que si ainsi est que de telle matiere on ait peu construire lesdites aiguilles et colomne, qui empeschera que l’on ne puisse contrefaire les cornes de licornes?
1 Ce paragraphe est extrait presque textuellement du chapitre de 1579, et il finissait alors par cette réflexion : mais qui a-il sous le ciel, que l’auare curiosité des hommes du temps present ne contreface ? — D'un autre côté il convienf de noter qu’il y avait ici une figure d’éléphant empruntée au livre des Monstres de 1579, sans le texte qui l’accompagnait, lequel s’élait trouvé dès lors supprimé. J'ai reproduit ce texte dans l’appendice des Monstres, à la fin de ce volume.
DISCOVRS