‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 380 sur 602 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

QVESTION TOVCHANT LES VERTVS PRE- TENDVES DE LA LICORNE. RESPONSE.

Cela supposé , et qu’il se trouue quantité de cornes de licornes, et que chacunen ait, à sçauoir si elles ont telles vertus et efficaces contre les venins et poisons qu'on leur attribue ?

Ie dis que non. Ce que ie prouueray par experience, authorité, et raison !.

Et pour commencer à l’experience, ie puis asseurer, aprés l’auoir esprouué plusieurs fois, n’auoir iamais conneu aucun effet en la corne pretendue de licorne. Plusieurs liennent que si l’on la fait tremper en l’eau, et que de ceste eau on face vn cercle sur vne table, puis que l’on mette dedans ledit cercle vn scorpion ou araignée, ou vn crapautf, que ces bestes meurent, et que elles ne passent aucunement par dessus le cercle, voire que le crapaut se créue. le l'ay experimenté, et trouuayÿ cela estre faux et mensonger : car lesdits animaux passoient et repassoient hors du circuit du cercle, et ne mouroient point.

Mesmement, ne me contentant pas d’auoir mis vn crapaut dedans le cir-

1Ce premier paragraphe se retrouve à très peu près dans le chapitre de 1579. Mais pour tout le reste du chapitre, il n’y existe qu’en germe; alors Paré se bornait à cette phrase :

«S'il est question de l'experience, ie puis asseurer, apres l’auoir esprouué plusieurs fois, n’auoir iamais trouué ni cogneu aucun effect en la corne de Licorne. »

On peut remarquer du reste que Paré a beaucoup emprunté à ce chapitre pour composer son Épître dédicatoire.

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cuit de l’eau où la licorne auoit trempé, par dessus lequel il passoit etrepassoit : ie le mis tremper en vn vaisseau plein d’eau, où la corne de licorne auoit trempé, et le laissay en Jadite eau par l’espace de trois iours, au bout desquels le crapaut estoit aussi gaillard quelors queie l’y mis.

Qnelqu’vn me dira, que possible la corne n’estoit de vraye licorne. A quoy ie responds, que celle de sainct Denys en France, celle du Roy, que l'on tient en grande estime, et celles des marchans de Paris, qu’ils vendent à grand prix, ne sont donc pas vrayes cornes de licornes: car c'a esté de celles-là que ay fait espreuue. Et si on ne me veul croire, que l’on vienne à l’essay comme moy, et on connoistra la verité contre le mensonge.

Autres tiennent que Ja vraye licorne estant mise en l’eau, se prend à boüillonner, faisant esleuer petites bulles d'eau comme perles. Ie dis que cela se fait aussi bien auec cornes de bœuf, de chéures, de mouton, ou autres animaux : auec dents d’elephant, tests de pots, tuilles, bois , bol armene, et terre sig'illée : et pour le dire en vn mot, auec tous autres Corps poreux.

Car l'air qui est enclos en iceux sort par les porosités, pour donner place à Peau, qui cause le boüillonnement et les petites bubes qu'on voit esleuer en l’eau.

Autres disent, que si on en faisoit aualler à vn pigeon ou poulet qui eust pris de l’arsenic sublimé ou autre venin, qu’il n’en sentiroit aucun mal. Cela est pareillement faux, comme l'experience en fera foy.

Autres disent, que l’eau enlaquelle aura trempé ladite corne, esteint le feu volage, appellé herpes miliaris.

le dis que ce n’est pas la vertu de la corne, mais la seule vertu de l’eau,

quiest froide et humide, contraire au mal quiest chaud etsec. Ce qui se trouuera par effet, en y appliquant de la seule eau froide, sans autre chose,

Et pour prouuer mon dire, il y a vne honneste dame marchande de cornes de licornes en ceste ville, demeurantsurlepont au Change, quien a bonne quantité de grosses et de menues, de ieunes et de yieilles. Elle en tient tousiours vn assez gros morceau

attaché à yne chaine d’argent, qui

trempe ordinairementen yneaiguiere pleine d’eau, de laquelle elle donne assez volontiers à tous ceux qui luy en demandent. Or n’agueres vne pauure femme luy demanda de son eau de Licorne : aduint qu’elle l’auoit toute distribuée, et ne voulant renuoyer ceste pauure femme, laquelle à jointes mains la prioit de luy en donner pour esteindre le feu volage qu’auoit vn sien petit enfant, qui oceupoit tout son yisage : en lieu -de l’eau de licorne, elle luy donna de l’eau de riuiere en laquelle nullement n’auoittrempé la corne de licorne. Et neantmoins, ladite eau de riuiere ne laissa pas de guarir le mal de l'enfant.

Quoy voyant ceste pauure femme, dix ou douze iours aprés, vint remercier madame la marchande de son eau de licorne, luy disant que son enfant estoit du tout guari 1.

Ainsi voila comme l’eau de riuiere futaussi bonne que l’eau desa licorne :

neantmoins que elle vend ladite corne pretendue de licorne beaucoup plus chere que lor, comme on peut voir par la supputation. Car à vendre le

1 Histoire gentille et bien à propos. — A, P.

grain d’or fin onze deniers pite, la liure ne vaut que sept vingts huit eseus sol : et laliure de cornedelicorne contenant seize onces, contient neuf mil deux cents seize grains : et la liure à dix sols le grain, la somme se monte à quatre vingt douze mil cent soixante sols, qui sont quatre mil six cens huit liures, et en escus, mil cinq cens trente six escus sol. Et mesemble qu’à ce prix la bonne femme ne vend pas moins sa licorne, que fist vn cer- Lain marchand Tudesque, lequel en vendit yne piece au Pape Ilulestroisiéme, douze milescus,commerecite André Baccy, Medecin de Florence, en son liure dela Naturede la licorne.

Mais laissans ces bons marchands, reuenops à l'experience.

On dit d’auantage que la corne de Licorne sue en presence du venin.

Mais il est impossible, parce que c’est va effet procedant de la vertu expultrice. Or ladite corne est priuée de telle vertu : et si on l’a veu suer, cela a esté par accident, veu que toutes choses polies, comme le verre, les miroirs, le marbre, pour quelque peu d'humidité qu’ils reçoiuent, mesmes de l'air excessiuement froid et humide, ou chaud et humide, apparoissent suer : mais ce n’est yraye sueur, Car la sueur est vn effet d'yne chose vi:

uante, Or la corne de Licorne n’esf point vne chose viuante : mais pour estre polie et fraiche, elle reçoit yn ternissement de l'air froid et humide, qui la fait suer.

Autres disent que la mettant prés le feu, elie rend vne odeur de muse : aussi que l’eau où elle aura trempé deuiendra laicteuse et blanchastre.

Telles choses ne se voyent point, comme l'experience le monstre.

DE LA LICORNE

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