‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 381 sur 602 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

PREVVE FAITE PAR AVTHORITÉ.

Quant à l’authorité, il se trouuera la plus part des doctes, gens de bien, et experimentés Medecins, qui asseureront ceste corne n’auoir aucune des vertus qu’on luy attribue t,

S'il faut commencer aux anciens, il est certain qu'Hippocrates, ny Galien, qui toutesfois se sont seruis de la corne de cerf et de l’iuoire, n’ont iamais parlé de ceste corne de licorne:

ny mesme Aristote, lequel toutesfois au chap. 2. du liu. 3. des Parties des animaux,parlant de ceux qui n’ont qu'vne corne, fait mention de l’asne Indien, et d’vn autre nommé Oryx, sans faire aucune mention de la licorne : combien qu'il parle en ce lieu des choses de moindre consequence.

Or s’il faut venir aux modernes, Christofle l'André, Docteur en Medecine, en son opuscule de l'Occoiatrie, escrit ce quis’ensuit. « Aucuns Medecins font vn grand cas de la corne d’vne beste nommée Monoceros , que nous appellons vulgairement la Licorne, et disent qu’elle guarantit de venin, tant prise par dedans, qu'appliquée par dehors. Is lordonnent contre le poison , contre la peste, voire desia creée au corps de l'homme, et pour le dire en vn mot,

1Ce premier paragraphe existait déjà dans le chapitre de 1579; mais, immédiatement après , l’auteur en appelait à l’autorilé de Rondelet, que l’on trouyera alléguée plus bas.

? Cette citation d'Hippocrate et de Galien se trouve déjà dans le chapitre de 1579, mais un peu plus loin que le paragraphe précédent, d

ils en font vn alexitere contre tous venins.Toutesfois estant curieux de si grandes proprietés qu’ils attribuent à ladite corne, ie l’ay bien voulu experimenter en plus de dix, au temps de pestilence : maïs ie n’en trouuay aucun effet loüable, et me reposercis aussi tost sur la corne de cerf ou de chéure, que sur celle de la Licorne.

Car elles ont vne vertu d’absterger et mondifier : partant elles sont bonnes à reserrer genciues flestries et molles. D’auantage, lesdites cornes estans bruslées et données en breu

uage, apportent merueilleux confort à ceux qui sont tourmentés de flux dysenteriques. Les-anciens ont laissé par escrit, que la corne de cerf redigée en cendre est vne plus que credible medecine à ceux qui crachent le sang, et à ceux qui ont coliques, iliaques passions, nommées miserere met, et comme chose de grande vertu, la meslant aux collyres, pour faire seicher les larmes des yeux. » Voila ce que ledit l’André a escrit dela corne de licorne.

Rondelet dit, que toutes cornes en general n’ont ny saueur, ny odeur, si on ne les brusle : parquoy ne peuuent auoir aucune efficace en medecine , si ce n’est pour desseicher, Et ne suis point ignorant, dit-il, que ceux qui tiennent telles cornes pour leur profit, ne donnent à entendre au peuple qu'icelles ont grandes et inestimables vertus , par antipathie, de chasser les serpens et les vers, et de resister aux venins. Mais ie croy, dit-il, touchant cela, que la corne de licorne n’a point plus grande efficace , ny force plus asseurée, que la corne de cerf, ou que l'iuoire :

qui est cause que fort volontiers, en mesmes maladies , ordonne la dent d’elephant aux pauures, et aux ri-

ches celle de licorne , parce qu’ils la desirent, s'en proposans heureux succés. Voila l’aduis de Rondelet . lequel indifferemment en pratiquant pour mesmes effets, en lieu de la licorne .ordonnoit non seulement la corne de cerf ou dent d’elephant, mais aussi d’autres os !.

Le me suis enquis de monsieur Durel, pour la grande asseurance que 'auois de son haut et tant celebre sçauoir, quelle opinion il auoit de la corne de licorne : il me respondit, qu’il ne pensoit icelle auoir aucune vertu contre les venins , ce qu’il me confirma par bonne, ample et vallable raison: et mesme me dit qu’il ne doutoit de le publier en son audiloire, qui est vn theatre d’vne infinité de gens doctes, qui s'y assemblent ordinairement pour l’oüyr?.

Le veux bien encore aduertir le lecteur, quelle opinion auoit de ceste corne de licorne feu Monsieur Chappelain, premier Medecin du Roy Charles IX, lequel en son viuant estoit grandement estimé entre les gens

1 Tout ce paragraphe est repris du chapitre de 1579, et, au lieu de ces mots qui le terminent : mais aussi d’autres os, On y lisail: mais aussi les os des cheuaux et des chiens, et des mirabolans.

? On lisait également ce paragraphe dans édition de 1579, mais un peu plus étendu.

Ainsi, au texte actuel, l’auteur ajoutait, parlant loujours de Duret :

«... Que si quelquefois il ordonnoit de cesle corne, que ce n’estoit seulement que pour les debilital:ons de cueur qui aduiennent, à raison d’vne grande quantité de serositez et eaux qui nagent en l’orifice de l’estomach, qui affadissent les personnes, et les rendent toutes decontenancees, de tant que telle racleure de corne meslee aux autres de pareille faculté, à vertu pour sa terrestrilé, de deseicher et tarir lesdictes humiditez, »

doctes. Vniour luy parlant du grand abus qui se commettoit en vsant de la corne de Licorne, le priay (veu l'authorité qu’il auoit à l'endroit de la personne du Roy nostre maistre , pour son grand sçauoir et experience) d'en vouloir oster l’vsage, et principalement d’abolir ceste coustume qu’on auoit de laisser tremper vn morceau de licorne dedans la coupe où le Roy beuuoit, craignant la poison !. Il me fit response, que quant à luy, veritablement il ne connoiïssoil aucune vertu en la corne de licorne:

mais qu'il voyoit l'opinion qu’on auoit d’icelle estre tant inueterée et enracinée au cerueau des princes et du peuple, qu’ores qu’il Peust volontiers ostée, il croyoit bien que par raison n’en pourroit estre maistre.

Ioint , disoit-il , que si ceste superstition ne profite, pour le moins elle ne nuit point, sinon à la bourse de ceux qui l’acheptent beaucoup plus qu’au poids de l'or, comme a esté monstré cy deuant. Lors ie luy repliquay, que pour le moins il en voulust doncques escrire, à fin d'effacer la faulse opinion de la vertu que l’on croyoit estre en icelle. A quoy il respondit, que tout homme qui entreprend d’escrire de chose d'importance, et notamment de refuter quelque opinion receuë de long temps, ressemble au Hibou, ou Chahuant,lequel se monstrant en quelque lieu eminent, se met en butte à tous les autres oiseaux qui le viennent becqueter, et luy courent sus à toute reste : mais quand ledit hibou est mort, ils ne ne s’en soucient aucunement ?. Ainsi

1 Coustumierement on laissoit tremper un morceau de Licorne dans la Coupe du Roy.—A.P.

2 Response d'un homme bien aduisé. Belle similitude, — À, P,

DE LA LICORNE

rapportant ceste similitude à luy, il me dit, que de son vivant il ne se mettroit iamais en butte pour se faire becqueter des enuieux et medisans , qui entretenoient le monde en opinions si faulses et mensongeres :

mais il esperoit qu’aprés sa mort on trouueroit ce qu’il en auroit laissé par escrit 1.

Considerant donc ceste response qu'il me fit lors, ioint aussi qu’on n’a rien apperceu de ses escrils depuis sa mort, qui fut il y à enuiron onze ans ou plus, ie m’expose maintenant à la butte qu’il refusa pour lors. Que sil y à quelqu’vn qui puisse mw’assaillir de quelque bon trait de raison ou d'experience, tant s’en faut que ie m'en tienne offensé, qu’au contraire ie luy en sçauray fort bon gré, de m’auoir monstréce qu’oncques ie n’ay peu apprendre des plus doctes et signalés personnages qui furent, et sont encore en estime pour leur doc-

1 Cette histoire de Chapelain était déjà mentionnée en 1579, mais avec une rédaction toute différente. La voici :

« Parquoy feu monsieur Chapelain disoit, que fort volontairement il eust osté ceste coustume de laisser tremper vn morceau de Licorne dedans la coupe où le Roy beuuoit, n’eust esté qu'il cognoissoit ceste opinion estre si inueteree et enracinee au cerueau des hommes, qu'il craignoit bien que par raison ne pourroit estre le maistre : Ioinct, disoit-il, que si ceste superstition ne profite, que pour le moius aussi elle ne nuisoit point, sinon à la bource de ceux qui l’achetent au poix de l’or : ou bien aussi par accident, de tant que les grands seigneurs (il faut sans doute lire ici un mot passé, con- Jians) en la vertu alexitaire de ceste Licorne, ne tiennent conte de s’asseurer et preseruer par autre moyen raisonnable contre les venins et empoisonneurs. »

Je ne vois pas pourquoi cette dernière réflexion si juste a été retranchée en 1582.

trine singuliere, ny mesme d’aucun effet de nostre licorne.

Vous me direz : puis que les Medecins sçauent bien, et publient euxmesmes, que ce n’est qu'vn abus de ceste poudre de licorne, pourquoy en ordonnent-ils? C’est que le monde veut estre trompé, et sont contraints lesdits Medecins bien souuent d'en ordonner, ou pour mieux dire, permettre aux paliens d’en vser, parce qu'ils en veulent. Que s’il aduenoit que les patiens qui en demandent, mourussent sans en auoir pris, les parens donneroient tous la chasse ausdits Medecins, et les descrieroient comme vicille monnoye.

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