‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 386 sur 602 · REPLIQUE · texte numérisé non relu

REPLIQUE

POUR LE DISCOVRS

saincte Escriture dans mon Discours de la Licorne. Ie croy donc qu'il y a tousiours eu, et qu’il ya encore des Licornes, non seulement en la terre, mais aussi en la mer : mais que leurs cornes ayent les vertus qu’on leur attribue contre les venins et pestilences, c'est le point que j’attendois :

lequel toutesfois n’a esté touché que par vne simple assertion, sans aucune demonstration, raison, ou authorité ancienne. Car de dire qu’elle profite contre la peste, pour ce qu’elle refroidit, cela est fuir et quitter le combat de la proprieté occulte, delaquelle toutesfois est nostre principale question. Or quand ainsi seroit qu’elle agiroit par qualité manifeste, il la faudroit ordonner en quantité raisonnable, et principalement à la vehemence de l’ardeur furieuse et pestilence , c’est à dire par onces ou quarterons. Car trois ou quatre grains qu’on ordonne communément, n’ont plus de vertu (ce que dit monsieur Duret, de bonne grace parlant de la Licorne) que qui ielteroil quatre grains

de mil dans la gueule d’vn asne bien

affamé 1. C’est pourquoy ie voudrois bien empescher les Apoticaires de la vendre si cher, à fin que les Medecins eussent commodité de l’ordonner en plus grande dose, et que les malades eussent moyen de la porter auec plus de profit en leur corps, et moins de dommage de leur bourse. Cela n’estce me rompre l'esprit de ce que ie n’ay que faire ,comme lon me reproche ?

Car Dieu a recommandé à vn chacun le salut et profit de son prochain : et certes les Apolicaires mesmes, entens les plus anciens et experimentés, interrogés par moy, m'ont confessé auoir honte de la venire si chere,

1 Bonne comparaison, — À. P,

DE LA LICORNE,

veu qu’ils n’ont iamais apperceu plus grand effet en elle qu’és autres cornescommunes des vulgairesanimaux :

toutesfois qu’ils sont contraints de la vendre ainsi chere, parce qu'ils l’achetent cherement. Or l’achetent-ils cherement , à raison du bruit qu'on luy a donné à {ort et sans cause.

Venons maintenant aux raisons par lesquelles il pense destruire ma principale demonstration, laquelle par moquerie il appelle mon Achilles.

Mon Achilles donc estoit tel :

Rien n'est bon à corroborer le cœur, sinon le bon air et le bon sang : la corne de Licorne n’a air ni odeur en soy, estant toute terrestre et toute seiche. D’auantage elle ne peut estre tournée en sang, d'autant qu'elle n'a en soy ni chair ni suc. Pourquoy elle n'a vertu à corroborer le cœur.

La premiere proposition, dit-il, est fausse et ridicule : sa raison est, Car tels remedes alteratifs fortifient le cœur par qualité manifeste et elementaire, ou occulte et formelle, et toutesfois n’ont ny bon air, ny habilité à estre tournés en sang.

Ie replique et dis au contraire , prenant le mesme exemple qu'il a pris, pour le battre de ses armes mesmes, que la faculté des herbes et simples qui entrent és apozemes, n’est point communiquée à l’eau, par laquelle est faite la decoction , sinon par distraction du suc, ou humeur el vapeur desdits simples : autrement s’il n’y auoit que la qualité muée qui se communiquast à l’eau sans substance, c’està dire, sans humeur ou vapeur, comment connoistrions-nous la decoction de pourpié à sa noirceur, la decoction de psyllium à sa viscosité, la decoction de cichorée à sa saueur et amertume, l’infusion de rhubarbe à son odeur?

La saueur y est, et s’y remarque mani-

b17 festement : l’odeur donc aussi y est.

Car tout ce qui a saueur et odeur , la saueur y est,le suc donc ou humeur y est, l'odeur yest, la vapeur donc y est.

Car qu’est-ce autre chose odeur, qu’vne vapeur, ou plustost fumée ?

Quant au corail, corne de cerf, et semblables, ie confesse qu’ils n’ont non plus d'air et de suc que la corne de Licorne, mais aussi ie ne les tiens pas pour vrais cardiaques : de tant qu'ils ne fortifient point le cœur en combattant contre les venins, ains seulement, ou en resserrant les conduits qui vont au cœur, par leur vertu astringente: ou en beuuant et tarissant la serosité veneneuse, qui affadit le cœur et l’estomach, par leur seiche terrestrité, faisant l’yn et l’autre, non par simple infusion en quelque eau, mais par assumption de leur propre corps en poudre.

Mais c’est assez repliqué sur la refutalion pretendue de la premiere proposition de mon Achilles : venons à la seconde. Le disois que la corne de Licorne n’a air ni odeur en soy. Cela, dit-il, est contraire aux principes de Physique. Car chaque corps elementaire est mitle, c’est à dire, meslé des quatre elemens : parquoy à la corne il y a de l'air.

Pour replique ie dis, que les choses en Medecine ne se mesurent et considerent que par les sens et effects.

Bien donc que par discours de raison nous comprenions que le poyure,gingembre, et graine de paradis sont composés des quatre elemens (c’est à dire) de chaud, froid, sec, et humide :

toutesfois Les Medecins n’y reconnoissent que du chaud et du sec , pource qu'ils ne font en nous principalement que les effects de chaleur et de seicheresse : ainsi nous nions la corne de Licorne estre aërée, parce qu'elle

ne produit les effects des corps aërés, c’est à dire de vapeur, fumée, et odeur. Quiconque trouuera de l'air en la corne de Licorne, il tirera de l'huile d’vn mur. Ces deux points de mon Achilles vuidés, le reste des raisons contraires n’est pas difficile à refuter. Car pour prouuer que la corne de Licorne se peut tourner en

sang , il allegue, que les chiens viuent d'ost, le dis au contraire, que les chiens ne viuent pas d’os, mais bien de la moëlle ou substance medulleuse qui est cachée dedans les cauités insignes ou porosités de los. Or aux cornes de Licornes, que nous voyons rapper tous les iours, y ail rien de moëlleux? Non plus, et encore moins qu’en la pierre ponce.

N'est pas aussi plus pertinent ce qu il adiouste: Que comme les chiens viuent d'os, aussi les austruches de fer ?.

L'onsçaitauiourd’huy assez par experience et inspection iournaliere, que ceste opinion de la vieille histoire naturelle est chose fabuleuse. Car bien que l’austruche deuore le fer, si ne le digere-elle pas : le lendemain, on le trouuera parmy ses excremens tel qu’elle l’a pris. Le puis dire en verité auoir donné des clefs et clous de fer à des austruches à aualler, que le lendemain on les trouuoit auec leurs excremens , sans estre en rien diminués. Pour voir donc tousiours les petits enfans aualler les noyaux de cerises et pepins de raisin, dirons-nous qu'ils les digerent ets’ en nourrissent ?

Il dit que le Roy a refusé cent mil escus de la corne de licorne qui est à sainct Denys. Xl est bien possible que pour sa grandeur et magnificence il en ait autant refusé: mais si croy-ie

1 Ceste comparaison est bien foible. —A, P.

2 Autre comparaison moins vallable.—A.P.

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