‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 47 sur 602 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

D'VNE GROSSE GARCE DE NORMANDIE ; QVI FEIGNOIT AVOIR VN SERPENT DANS LE VENTRE.

L'an 1561, vint en ceste ville vne grosse garce fessue, potelée et en bon poinct, aagée de trente ans ou enuiron, laquelle disoit estre de Normandie, qui s’en alloit par les bonnes maisons des dames et damoiselles, leur demandant l’aumosne, disant qu'elle auoit un serpent dans le ventre, qui luy estoit entré estant endormie en vne cheneuiere : et leur faisoit mettre la main sus son ventre pour leur faire sentir le mouuement du serpent, qui la rongeoit et tourmentoit iour et nuict, comme elle disoit :

ainsi tout le monde luy faisoit aumosne par vne grande compassion qu'on auoit de la voir, ioinct qu’elle faisoit bonne pipée. Or il y eut vne damoiselle honorable et grande aumosniere, qui la print en son logis, et me fit appeler (ensemble monsieur Hollier Docteur Regent en la faculté de Medecine, et Germain Cheual, Chirurgien iuré à Paris) pour sçauoir s’il y auroit moyen de chasser ce dragon hors le corps de ceste pauure femme :

et l'ayant veuë, monsieur Hollier luy ordonna vne medecine qui estoit assez gaillarde (laquelle luy fit faire plusieurs selles) tendant à fin de faire sortir ceste beste : neantmoins ne sortit point. Estans derechef r'assemblés, conclusmes que ie luy mettrois vn speculum au col de la matrice : et partant fut posée sur vne table, où son enseigne fut desployée, pour luy appliquer le speculum , par lequel ie feis assez bonne et ample dilatation »

pour sçauoir si on pourroit apperceuoir queuë ou teste de ceste beste :

mais il ne fut rien apperceu , excepté vn mouuement volontaire que faisoit ladite garce, par le moyen des muscles de. l’epigastre : et ayant conneu sonimposture, nous retirasmes à part, où il fut resolu que ce mouuement ne venoit d’aucune beste, mais qu’elle le faisoit par laction desdits muscles.

Et pour l’espouuanter et connoistre plus amplement la verité, on luy dist qu’on reïtereroit à luy donner encore vne autre medecine beaucoup plus forte , à fin de lui faire confesser la verité du fait : et elle craignant reprendre vne si forte medecine, estant asseurée qu’elle n’auoit point de serpent, le soir mesme s’en alla sans dire adieu à sa damoiselle, n’oubliant à serrer ses hardes , et quelques vnes de ladite damoiselle : et voila comme l’imposture fut descouuerte.Six iours aprés ie la trouuay hors la porte de Montmartre, sus vn cheual de bast, iambe decà , iambe delà, qui rioit à gorge desployée, et s’en alloit auec les chassemarées, pour auec eux ( comme ie croy) faire voler son dragon !, et retourner en son pays.

Ceux qui contrefont les muets, replient et retirent leur langue en la bouche : aussi ceux qui contrefont le mal sainct Iean se font mettre des menottesaux mains,se veautrent et plon:

gent en la fange, et mettent du sang de quelques bestes sus leur teste, disans qu’en leur debattant se sont ainsiblessés et meurtris : estans lombés par

1 Faire voler son dragon; C’est probablement une expression proyerbiale de l’époque pour gazer quelque chose de plus cru ; toutefois je ne l’ai point trouvée dans les divers glossaires de Rabelais. Le traducteur latin l’a passée sous silence,

terre,remuent les bras et les iambes, et debattent tout le corps , et mettent du sauon en leur bouche pour se faire escumer , ainsi que font les epileptiques en leur accés. Autres font vne certaine colle auec farine delayée, et la posent sus tout leur corps, crians qu'ils sont malades du mal sainct Main. Or long temps y a que ces larrons imposteurs ont commencé le train d’abuser le peuple, car ils estoient jà dés le temps d'Hippocrates en l’Asie , comme il est escrit au liure de l'Air et des eaux ! : partant il les faut descouurir tant qu’il sera possible , et les deferer au magistrat, à ce que punition en soit faite ainsi que l’'enormité du cas Le requiert.

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