‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 489 sur 602 · LA MANIERE DE TIRER LES HVILES DES VEGETAVX PAR DISTILLATION · texte numérisé non relu

LA MANIERE DE TIRER LES HVILES DES VEGETAVX PAR DISTILLATION

Presque toutes les herbes qui portent leurs fleurs et semence en mouchet, ont leurs semences composées de substance chaude , subtile, aërée , et partantfil faut qu’ils tiennent quelque chose de la substance oleagineuse ou huileuse : car presqueïtoutefhuile est composée de mesmes parties. Or d'autant que l'huile qui se trouue és simples est de deux’ sortes, ainsi seront-elles tirées par deux manieres :

car l’vne est grosse, terrestre, visqueuse , et entierement meslée auec le corps duquel on la veut tirer, comme celles desquelles auons parlé cy dessus, qui sont tirées par expression, estans iointes inseparablement auec leur substance, ne pouuans monter pourleur consistance grosse et visqueuse. Il y a vne autre sorte d'huile qui est de nature subtile et aërée , laquelle on peut aisément separer du corps auecques lequel elle est iointe, parce qu’elle monte facilement par distillation, et n’est malaisée à separer d’auec le corps qui la contient : et de telle nature sont toutes les huiles des 'aromates:ou senteurs, comme l'huile de genéure , anis, fenoil, cloux de girofle, muscade, canelle, et leurs semblables:

aussi des espiceries , comme poyure , gingembre et autres, desquelles voulons'donner le moyenide les extraire.

Il faut pileret concasser seulement la matiere, et la mettre infuser en eau commune , et pour vne liure de matiere dix d’eau, dans yn vaisseau de cuiure ayant vne chappe auec son

DES DISTILLATIONS

refrigerion pleine d’eau froide, laquelle chappe sera estamée ou argentée par dedans: et iceluy vaisseau sera posé sus vn fourneau ayant du feu dessous, sans sable ny cendres :

et quand l’eau qui est au refrigerion sera chaude, il faudra la changer et y en remettre de la froide, à fin de congeler les esprits et empescher qu'ils pe s’euaporent: et au bout du nez de lalembic tu apposeras vn recipient à long col, comme materas, et feras feu iusques à ce qu’il boüille , en le continuant.

Tu peux aussi distiller en autre maniere , à sçauoir, ta matiere preparée et infusée comme dessus , et mise dans vn vaisseau de cuiure, ayant vn alembic au dessus, au bec duquel alembic sera accommodé vn tuyau d'estain ou de fer blanc bien luté, auecques le lut de sapience : lequel tuyau passera au trauers d’vn muy d’eau froide, à fin qu’en distillant la liqueur qui sortira auecques l'huile se refroidisse: au bout duquel sera mis vn recipient , puis allumerez dessous vn petit feu au commencement, et l’augmentant iusques à ce qu’il boüille, comme dit est, et se faut donner garde de faire trop grand feu, craignant que la matiere ne regorge :

lors verrez auecques l’eau distiller au commencement vostre huile , car elle vient la premiere, et non sus la fin : et lors ne distillant plus, cesse-

1 Cette première manière de distiller a été ajoutée ici en 1579. Dansla première édition, l’auteur voulait que la matière fût mise à infuser dans vn alembic de verre l’espace de vingt quatre heures, estant couuert de son chapiteau bien luté : estantinfusee, l’'alembic sera posé au feu de cendre ou de sable, comme auons dit cy dessus : au bec duquel alembic sera accommodé un tuyau de cuiure, etc. On retrouvera la suite de ce texte dans le paragraphe suivant.

rez de faire du feu, et connoistrez aisément qu’il ne distille plus d'huile , tant par la veuë que par le goust de la senteur de ce que faites distiller : aprés separerez vostre huile qui sera auecques l’eau distillée Le plus subtilement qu’il sera possible , comme auecques vn destier dont les femmes cousent , attaché à vn petit baston.

Et faut icy noter qu’il y a des huiles qui nagent dessus l’eau , les autres vont au fond: comme l’huile d’anis nage dessus l’eau : mais l'huile de canelle, macis, et girofles va au fond, ainsi que l'experience monstre.

D’auantage l’eau d’anis et de canelle qui est distillée auecques l’huile est blanchastre , de laquelle blancheur quelque peu se conuertit auecques le temps en huile. Les eaux doiuent estre separées, car elles sont plus excellentes que celles qui sont distillées in balneo Mariæ, comme auons dit cy dessus, et principalement celles qui viennent au commencement auecques l’huile f.

Il faut icy noter que les huiles ont vne mesme vertu que les simples desquels on les tire, voire beaucoup plus grande. Car toute la vertu qui estoiten vne liure, estenclose en quelque peu de drachmes : comme pour exemple, la vertu quiestoit en vne liure de cloux de girofle , est contenue en deux onces pour le plus : de canelle, à vne drachme et demie ou deux.

Or à fin d'en tirer en plus grande quantité et à moins de frais, et sans crainte de rompre les vaisseaux de

1 On lit en marge de cet endroit, dans Ja première éditionfposthume : Z’idetur contra rium , fol. 368. Ce renvoi répond dans l’édition actuelle à la page 619, où Paré consacre en effet un long article à démontrer la supériorité des eaux distillées au bain marie.

verre, ie serois d’aduis d’'vser de celuy de cuiure, sans crainte que l'huile acquiere quelque mauuaise qualité du vaisseau : ce quine se fait, à raison que l’eau qui vient auec l'huile empesche la mauuaise qualité qui pourroit estre au vaisseau : ioint aussi qu’il doit estre bien estamé ou argenté : duquel ie {’ay voulu baillerle portrait auec son fourneau !.

Or d'autant que nous auons parlé de la canelle, poiure , et autres, et à raison qu'en nostre France n’auons tels arbres, il m'a semblé bon t’en donner le portrait de ces deux, ensemble la description prise de Theuet en sa Cosmographie, lequel comme l'ayant veu nous l’a fait representer ?.

{ La figure ainsi indiquée avait pour titre: F'ourneau auec son vaisseau, par lequel se tirent toutes essences vegelales, comme sauge, rosmarin, thym, lauande, semences d’anis, fenoil, cloux de girofles, muscade, canelle, poiure, gingembre et autres : semblablement l’eau de vie et le vinaigre distillé, En lieu d’iceluy vaisseau tu peux vser de celuy qui a son refrigerant au-dessus.» Je l'ai retranchée comme les autres; en voici toutefois la rubrique.

« À Monstre le vaisseau appelé ordinairement vessie, fait de cuiure estamé par dedans.

B Le chapiteau.

C Le tonneau plein d’eau froide pour refroidir l'eau et l'huile qui coulent par vn tuyau qui passe au trauers.

D Le tuyau fait de cuiure ou fer blanc passant au {rauers du muy.

E La vessieestant posée etassise sus son fourneau, immediatement contre le feu. »

2 Ce paragraphe, et tout ce qui suit jusqu’à la fin du chapitre, sont des additions de 1579. J'en reproduis fidèlement le texte; mais je n’ai pas hésité à retrancher deux figures représentant, l’une l'arbre qui porte le poiure,'et l'autre l'arbre qui produit la canelle,

LE VINGT-SIXIÉME LIVRE

De l'arbre qui porte le poivre.

Le poiure croist en Endie, en des petits arbres qui iettent de petites grappes qui portent desgrains comme de lierre, ou petits raisins noirs quand ils sont bien meurs. Les fueilles sont semblables au citronnier, quelque peu aiguës et poignantes. Les Indiens sont fort curieux à recueillir ceste graine, lors qu'’eile est venue en sa maturité, et en remplissent de bien fort grands magazins. Il y a telle année qu’il aborde, en l’isie de la petite Jane, plus de deux cens vaisseaux pour ‘se charger de poiure et d’autres espiceries. On en vse aux antidotes et contre-poisons. Il prouoque lvrine, digere, attire, resoult, donne secours aux morsures de serpens. IL est bon pour l’estomach refroidi, donné tant par dedans qu’appliqué par dehors, et aide à faire la digestion, et donne appetit mis en saulces.

Il le faut choisir qui soit noir, pesant, et non flestri.

L'arbre qui porte le poiure blanc, et celuy qui porte le noir, sont si peu differens que ceux du pays ne les peuuent remarquer, sinon que lors qu’ils portent leurs fruits : comme l’on voit des vignes blanches et noirest.

De l'arbre qui produit la canelle.

L'arbre qui porte la canelle croist aux montagnes des Indes, et est presque semblable à nostre laurier.

en reportant toutefois dans le texte les titres de ces figures.

4 Le vigneron connoist bien le sep l'un d’auec l’autre sans raisins, si ie ne me trompe. Cette réflexion se lit en marge de la première édition posthume , en sorte qu’on peut encore présumer qu’elle est de Paré; elle manque toutefois dans les éditions précédentes.

DES DISTILLATIONS

Le Roy en fait couper par certains mois de l’année certains jettons et scions, et en fait leuer l’escorce, qui est ce que nous appellons canelle, laquelle est vendue à sa taxe aux estrangers, n'estant permis à autre faire couper ce bois!.

Galien dit la canelle estre de subtiles parties, chaude au tiers degré, ayant quelque legere astriction, au moyen dequoy elle incise et dissout les superfluités du corps, et fortifie les membres?. Elle est fort propre à esmouuoir les mois aux femmes, arrestés par trop grande abondance et espaisseur d’excremens, de sorte qu’ils ne s’euacuent suffisamment.

Elle sert à faire bonne bouche, et aromatizer les medecines, et faire hippocras, et donner goust aux saulces.

On fait de la canelle vne eau excellente, laquelle est souueraine contre toutes les maladies froides, defaillance de cœur, preseruant de la peste, el contrariant aux venins 5. Sa prescription est telle, Prenez vneliure

.de la meilleure canelle que la pourrez choisir, et l'ayant vn peu concassée, la ietterez dans vn vaisseau de verre auec quatre liures de bonne eau rose et demie liure de bon vin blanc: le tout ferez infuser par l’espace de vingt quatre heures, le mouuant souuent : puis mettrez à distiller au baing Marie, selon l’art, les vaisseaux et recipiens bien lutés ensemble, à fin que l'esprit ne respire.

1 Theuet, en sa Cosmographie, — À, P.

2 Galien, liure 7. des Simples. — A. P.

5 Matth. , sur le liurede Dioscoride.—A. P.

C2g EE CHAPITRE XII.

AVTRE MANIERE POVR TIRER L'ESSENCE ET ESPRIT DE TOVS AROMATES, TANT HERBES, FLEVRS, SEMENCES ET FRVITS :

AVSSI DE LA RHEVBARBE, AGARIC, TVRBITH, HERMODACTE, ET AVTRES PVRGATIFS.

L’essence et esprit de tels simples, sont extraits en ceste sorte :

Prenez sauge, rheubarbe, canelle, ou autre matiere, et la hachez menu, ou bien la concassez : cela fait, seront mis en vn matelas ou bouteille de verre ayant le col bien haut, et versez dessus eau de vie ou esprit de vin rectifié, en telle quantité qu’il couure la matiere mise au vaisseau, de la hauteur d’vn doigt ou deux : puis estoupez le vaisseau diligemment, qu'il ne puisse auoir aucun air, et le laissez huit iours tremper tout seul au baing Marie bien lent : lors vostre eau de vie attire à soy l’esprit qui est implanté à la matiere, dont vous faites extraction, et le transforme en soy :

ce que connoistrez quand elle sera bien colorée, ayant tiré la teinture de la matiere trempée. Ces huit iours expirés, versez vostre esprit de vin en vn autre vaisseau, auquel y aura autre matiere ainsi preparée, à fin qu’il en tire pareillement la qualité :

et reiterez cecy par trois ou quatre fois, iusques à ce que vostre eau de vie aye parfaitement pris la couleur et teinture de vostre ingredient.

Or si le simple duquel voulez extraire l’essence estoit de grand prix, comme bois d’aloés ou rheubarbe, il ne se faudroit contenter de verser vne fois de l’eau de vie sus iceluy, mais deux ou trois fois, iusques à ce

que l'essence fust du tout tirée : ce que connoistrez, lors que la matiere sera du tout insipide de son gousl :

cela fait tant qu’il sera besoin , mettrez toutes les eaux dans vn alembic couuert de son chapiteau, bien luté, mis et posé au baing Marie, à fin de faire euaporer vostre eau de vie qui doit estre soigneusement gardée pour yne autre fois, et au fond demeurera vostre esprit ou essence. Laquelle si voulez auoïir en consistence de miel, la mettrez en vn vaisseau de terre plombée sus les cendres chaudes, faisant euaporer le plus subtil, ou bien dans l’alembic : et par tel moyen aurez à la parfin vne substance ou essence tres-excellente et precieuse de la chose extraite, et en assez bonne quantité, auec laquelle mesme en petite quantité ferez plus grande operation qu’auec vn grand morceau de racine ou herbe : comme auec vn scrupule de l'essence de rheubarbe, agaric, turbith, ferez plus d’operation qu’auec deux ou trois drachmes.

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