EXPERIENCE
Histoire notable. — Operation faite par Charbonnel.
Le seiziéme iour de Iuin mil cinq cens quatre vingts et deux, en la presence de maistre Jean Liebauld, Docteur en la faculté de Medecine de Paris, Claude Viard, Chirurgien inré, maistre Mathurin Huron, Chirurgien de monsieur de Souuray, et moy, lean Charbonnel, maistre Barbier Chirurgien à Paris, bien entendu à la theorique et pratique de Chirurgie, a fort dextrement amputé la iambe senestre à vne femme, trauaillée il y auoit plus de trois ans d’vne extreme douleur, à cause d’vne grande carie qui estoit aux os astragal, cyboïtte, grand et petit focile , et par toutes les parties nerueuses, d’où elle sentoit des douleurs intolerables iour et nuit. Elle s’appelle Marie d’'Hostel, aagée de vingthuit ans ou enuiron, femme de Pierre Herué, Escuyer de cuisine de madame la Duchesse d’Vzés , demeurant rue des Verboiïs, par delà sainct Martin des champs, à l’enseigne du chef saincet Lean : à laquelle leditCharbonnel coupa ladite iambe à quatre grands doigts au dessous du genoüil :
et aprés qu’il eust incisé la chair et scié los, il pinça auec le bec de corbin la veine, puis l’artere, puis les lia : dont ie proteste à Dieu (comme la compagnie qui y estoit le pourra tesmoigner ) qu’en toute l’operation qui fut soudainement faite, il n’y eut pas vne pallette de sang perdue: et commanday audit Charbonnel d’en laisser couler d’auantage, suiuant le precepte d’Hippocrates, qu'il est bon en toute playe et vlcere, mesme inueterée, de laisser fluer le sang !:
1 Zn la sent.7. du liu. des Flceres.—A. P,
682 AFOLOGIE
par ce moyen la partie est moins sujette à inflammation. Ledit Charbonnel continua de la traiter et medicamenter , laquelle a esté guarie en deux mois, sans que iamais il soit suruenu aucune hemorrhagie ou flux de sang, ny autre mauuais accident :
et vous est allée voir en vostre logis, estant toute guarie.
Autre histoire. — Operation faite par F'iard.
Autre histoire de recente memoire, d’yn chantre de Nostre Dame, nommé monsieur Poulain, qui se rompit les deux os de la jambe, qui estoient brisés en plusieurs eselats, de facon qu'il n’y auoit nulle esperance de le guarir. Pour obuier à la gangrene et mortification , et par consequent à la mort, monsieur Helin, Docteur Regent en la faculté de Medecine, bhomme-d’honneur et de bon sçauoir, Claude Viard et Simon Pietre, Chirurgiens iurés à Paris, hommes bien exercés en Chirurgie, et Balthasar de Lestre et Leonard de Leschena!, maistres Barbiers Chirurgiens, aussi bien experimentés és operations de Chirurgie, fusmes tous d’auis, pour obuier aux accidens predits, luy faire entiere amputation de la iambe, vn peu au dessus des os rompus et esclattés, et des nerfs, veines , et arteres dilacerées. L’operation fut dextrement faite par ledit Viard , et le sang estanché par laligature des vaisseaux, en la presence dudit Helin, et de monsieur Tonsard, grand vicaire de Nostre Dame : et fut continuellement pensé par ledit Leschenal, et ie l’allois voir par fois. Il fut heureusement guari sans l’application des fers ardens, et chemine gaillard sur vne iambe de bois.
Autre histoire.
L'an mil cinq cens quatre vingts et trois, le dixiéme iour de Decembre, Toussain{ Posson, natif de Roinuille, à present demeurant à Beauuois prés Dourdan, auoïit la iambe toute vlcerée et tous les os carieux et pourris, me pria que pour l’honneur de Dieu ie luy eusse à couper la iambe, pour la grande douleur qu’il ne pouuoit plus tolerer. Aprés estre preparé, luy fis couper la iambe à quatre doigts prés la rotule du genoüil , par Daniel Poullet, l’vn de mes seruiteurs, pour l’'apprendre et enhardir à faire telle œuure , 1à où il lia bien dextrement les vaisseaux pour estancher le sang, sans application de fers ardens , en la presence de Facques Guiliemeau, Chirurgien orüinaire du Roy, et Iean Charbonnel , maistre Barbier Chirurgien à Paris. Et pendant la cure, a esté veu et visité par messieurs Laffilé et Courtin, Docteurs regens en la faculté de Medecine à Paris, Ladite operation fut faite en la maison de fean Gohel hostelier, demeurant à l'enseigne du Cheual blanc en Gréue.
le ne veux oublier icy à dire que madame la Princesse de Montpensier, sçachant qu'il estoit pauure, et qu’il estoit entre mes mains, luy donna de l'argent pour payer sa chambre et sa nourriture. Il a esté bien guari, Dieu mercy, et s’en est retourné en sa maison auec vne iambe de bois.
Autre histoire.—Gangrene suruenue de cause antecedente.
Vne gangrene suruint à la moitié de la iambe, à vn nommé Nicolas Mesnager, aagé de soixante et seize ans, demeurant rue sainct Honoré, à l'enseigne de la Hotte, laquelle luy
ET VOYAGES
suruint de cause interne, et fut-on contraint de luy amputer la iambe, pour luy sauuer la vie. Et fut amputée par Antoine Renaud, maistre Barbier Chirurgien à Paris, le seiziéme iour de decembre mil cinq cens quatre vingts et trois, en la presence de messieurs le Fort et la Nouë, Chirurgiens iurés à Paris. Et le sang fut estanché par la ligature des vaisseaux , et est à present guari, et se porte bien, cheminant auec vne iambe de bois.
Autre histoire, — Operation faite par Guillemeau.
Van passeur d’eau, au port de Nesle, demeurant prés monsieur du Mas, contrerolleur des Postes, nommé Iean Boussereau, à qui vne harquebuse se creua en la main, qui luy brisa entierement les os, et dilacera toutes les autres parties, en sorte qu’il fust besoin et necessaire luy faire amputation de la main deux doigts au dessus du carpe’, Ce qui fut fait par Iacques Guillemeau, à present Chirurgien ordinaire du Roy, qui demeuroit pour lors auec moy.
L’operation fut pareillement faite dextrement, et le sang ‘estanché par la ligature des vaisseaux, sans les fers ardens. Il est encore à present viuant.
Auire histoire. — Operation faite par l'Autheur.
Vn marchand grossier, demeurant rue sainct Denys, à l'enseigne du gros Tournois, nommé le Iuge, lequel tomba sur la teste, où il se fit vne playe prés le muscle temporal, où il eust vne artere ouuerte, de laquelle
1 L'édition de 1585 dit seulement : luy faire amputation du bras.
sortoit le sang fort impetueusement , de facon que les remedes communs pour l’estancher n’y sceurent seruir :
‘y fus appellé, où ie trouuay messieurs Rasse, Cointeret, Viard, Chirurgiens iurés à Paris, pour estancher le sang : où promptement ie pris vne aiguille enfilée, et luy liay l’artere , et depuis ne saigna, et fut tost guari. Tesmoin en sera monsieur Rousselet, n’agueres Doyen de vostre faculté, qui le traitoit auec nous,
Autre histoire,
Vn sergent du Chastelet, demeurant prés sainct André des Arts, qui eut vn coup d’espée à la gorge au pré aux Clercs, qui coupoit tout en trauers la veine iugulaire externe, subit qu’il fut blessé, posa son mouchoir sur la playe, et me vint trouuer en ma maison : et lors qu’il osta son mouchoir, le sang iaillissoit d’vne grande impetuosité. Subit liay la veine vers sa racine : par ce moyen fust estanché, et guarist graces à Dieu. Et si on eust suiui vostre maniere d’estancher le sang par les cauteres, ie laisse à penser s’il fust guari : ie crois qu’il fust mort entre les mains de l’operateur,
Si ie voulois reciter tous ceux ausquels on a lié les vaisseaux pour arrester le sang , lesquels ont esté guaris, ie n’aurois de long temps fait : et me semble que voila assez d'histoires alleguées, pour vous faire croireque l’on estanche seurement lesang des veines et arteres, sans appliquer les cauteres actuels.
Du Partas.
Celuy là qui combat contre l'experience, N'est digne du discours d’une haute science.
Or, mon petit maistre, quant à ce que me reprochez que ie n’ay pas
escrit en mes OEuures toutes les operations de Chirurgie que les anciens escriuent, jen serois bien marry :
car si ie l’auois fait, à bon droit me pourriez appeller carnifex, Ie les ay laissées, pource qu’elles sont trop cruelles, et ay voulu ensuiuir les modernes, qui ont moderé telle cruauté : ce que toutesfois auez suiui pas à pas, comme il appert par les operations cy escriles, extraites de vostre Liure, qu’auez retirées cà et là de certains autheurs anciens, telles qui s’ensuiuent : et lesquelles vous n’auez iamais pratiqué ny veu.
Premiere operation.
Aux inueterées fluxions des yeux et aux migraines, Paul Æginete t, comme aussi Albucasis?,commandent de faire l’arteriotomie, duquel Æginete voicy les paroles : l faut marquer les arteres qui sont derriere les oreilles : puis les couper, en trenchant iusques à l'os , et faire vne grande incision de deux doigts. Ce que veut aussi Aëce, que l’incision soit faite en trauers, coupant ou incisant la longueur de deux grands doigts, iusques à ce que l’on aye trouué l'artere, comme vous commandez faire en vostre Liure %. Mais moy, me tenant
auec Galien 5, qui commande de pen- -
ser les malades tost, seurement, et auec moins de douleur que faire se pourra, jenseigne au ieune Chirurgien le moyen de remedier à tels maux, en ouurant les arteres derriere les oreilles et celle des temples,
1 Liu.G. chap. ket 5. — À. P.
2 Liu. ?. ch. 4, — A, P.
5 Liu. 3. chap. 9. sect. 1.— A. P.
4 Au chap. de l’Hypospatisme,;lliu. 2,—A.P.
5 Liu. 14, chap. dernier de la Methode, — A. P.
APOLOGIE
auec vne seule incision comme à vne saignée 1 : et non à faire vne grande incision, et tailler de la besongne pour vn long temps.
Seconde operation,
Aux fluxions qui de long temps se font sur les yeux, Paul Æginete* et Albucasis ? commandent de faire vne incision qu'ils appellent Periscythismos, ou äAngiologie des Grecs : et voicy les paroles de Paul. En ceste operation premierement on rase la teste: puis se donnant garde de toucher aux muscles temporaux ,on fait vne incision transuerse, commençant à la temple senestre, et finissant à la dextre.
Ce que vous auez mis en vostre Liure mot pour mot, sans en rien desguiser, qui monstre apertement que vous estes vn vray plagiaire : comme l'on pourra voir au chapitre que vous appellez Taille couronnée, qui se fait en demy rond au dessous de la suture coronale d'vne temple à l’autre, iusques à los. Or ie n’enseigne pas vn tel genre de remede si cruel : ains instruis loperateur par raison, authorité, el preuues notables, du seur moyen de remedier à telles affections , sans bourreler ainsi les hommes 5.
Troisiéme.
En la curation de l’empyeme, Paul Æginete 6, Albucasis 7, et Celsusÿ,
1 Au chap. 4. du 15. liu. de mes Oeuures.
— À.P.— Voyez tomell, page 412,
2 Liu. 6. ch. 7. — À. P.
3 Liu. 2. ch. 5. — À. P.
4 Au liu. 2. ch. du Periscythisme, — À. P.
5 Auch. 25. du 8. liu. demes OEuures. — A. P.— Voyez tome IT, page 76 et suiv.
6 Ziu. 6. ch. 44. — A, P.
7 Liu.2. ch. 3. — A. P.
8 Liu. 3. ch. 22. — A.P.
ET VOYAGES
commandent d'appliquer les vns treize, les autres quinze cauteres, pour donner issue au pus contenu dans le thorax, comme ledit Celsus, lieu preallegué, lordonne pour les asthmatiques : qui est vne chose (sauf l'honneur d’eux) hors de toute raison, que puisque le but du Chirurgien est de donner issue à la bouë illec contenue, il n’est question d’autre chose que de faire ouuerture pour euacuer la matiere en la partie plus decliue t. l'ay monstré seurement au ieune Chirurgien le moyen de ce faire , sans tourmenter les patiens pour neant?.
Quatrième.
Aux mammelles trop grosses, Paul Æginete ÿ et Albucrasis # commandent de faire vne incision en €roix, oster toute la graisse, puis ioindre la playe par suture : somme, c’est escorcher vn homme tout en vie: ce que ie n'ay iamais pratiqué, ny conseillé de faire au ieune Chirurgien.
Uinquiéme.
Albucrasis 5 et Paul Æginete 6 veulent cauteriser le foye et la ratte auec fers ardens : ce que les modernes n’ont iamais pratiqué, comme aussi la raison y repugne apertement.
1 Guy de Chauliac, Traict. 2. doct. 1. ch.
2 Liu. 6G.ch.10.— A, P.—V.t.1:, p.391.
3 Liu. G.ch. 46. — À. P.
& Ch. 47. liu. 2. — A. P.
5 Au liu. 1. ch. 29, et 30. et aussi au liu, 2. ch332.. AP.
6 Liu. 6. ch. 4T et 48, — À.P.
Sixiéme.
En la paracentese qui se fait en la troisiéme espece d'hydropisie appellée Ascités, Celius Aurelianus ! commande faire plusieurs ouuertures au ventre. Albucrasis ? applique neuf cauteres actuels, à sçauoir quatre à l'entour du nombril, vn sur l’estomach, vn sur la ratte, vn sur le foye, deux derriere le dos, prés les vertebres, l’vn d’iceux prés la poitrine, le dernier prés l’estomach. Aëce à est aussi en mesme volonté d’ouurir le ventre auec plusieurs cauteres. Paul Æginete{commande d'appliquer cinq cauteres actuels pour faire ladite paracentese. Mais abhorrant vne telle maniere de brusler, de laquelle vous parlez fort par tout vostre troisiéme liure, ie monstre vne autre maniere de pratiquer, laquelle se fait en faisant vne simple ouuerture audit ventre, comme l’on pourra voir à mes OEuures”, auec heureux succés.
le ne monstre point en mes OEuures la maniere de brusler aux ieunes hommes, que les anciens ont appellé infibulare : car cela ne se pratique point, combien que Celse l’escrue #
Septiéme.
A la sciatique proren2rt de ce interne, en tant que les must Osités desplacent los de leur lieu : Paul ?
commande de brusler sur leäit article iusques à l'os : Dioscoride $ com-
1 Auliu. 5. ch. 1. de Diuturnis morbis, — ATP.
2 Liu.1.ch. 33, — A. P.
3 Liu. 3. sect. 2, ch. 89. — À. P.
4 Liu. 6. ch. 50.— A. P.
5 Au ch. 12. liu. 6.— A. P.—T.I, p.899.
6 Auch. 25. liu. 1. — A. P.
7 Liu. 6.ch.76. — A. P.
8 Liu, 2. ch. 12. — A. P.
mande le mesme, Ce que ie ne trouue expedient, prenant indication des parties suiettes : car là où l’on veut brusler, c'est à l’endroit des quatre muscles gemeaux, au dessous desquels passe le gros nerf descendant de l’os sacrum, lequel estant bruslé, ie vous laisse à penser cé qui en aduiendroit, comme remarque Galien, expressément parlant de l’vstion qu’il faut faire en l’humerus.
Huiliéme.
En la luxation des vertebres faite en dehors, Hippocrates ? commande que l’on attache droit l'homme sur vne eschelle, les bras et iambes liés ét garrotés : puis aprés auoir monté l’eschelle au haut d’vne tour ou d’vn faiste de la maison, auec vn gros Cable en vne poulie, qu’on laisse tomber à plomb sur le paué dur et ferme lé patient : ce qu'Hippocrates dit qu’on faisoit de son temps. Or ie ne monstre pas vne teile maniere de donner l’estrapade aux hommes : mais ie monstre au Chirurgien en mes OEuures ?, la maniere de les reduire seurement et sans grande douleur.
D’auantageieserois marry de suiure le dire dudit Hippocrates, au 3. liure De morbis, lequel commande qu’à la plait Mivulus, faut faire enflerLe ventre avec vn soufflet , mettant le canon dans l'intestin droit, puis y souffler jusques à ce que Jé ventre Soit bien tendu , par aprés bailler vn ciystere emollient, et estoupper le cul d'vne esponge. Telle pratique nese fait point auiourd'huy,
1 Sur La sent: 49, de la. sect, du liure des Articles. — A+ P.
2 S'ent. 22 et 23 de la 3. sect. du liu. des Articles, — À. P.
5 Ch. 16 du 1. liu,— À, P.—T, Il, p. 363.
APOLOGIE
partant ne vous esmerueillez si ie n’en ay voulu parler.
Et ne vous estant pas contenté de rapsodier les operations des autheurs susdits, en auez aussi pris plusieurs en mes OEuures, comme chacun peut connoistre : qui monstre apertement qu’il n’y a rien de vostre inuention en vostre Guide des Chirurgiens.
le laisse à part vne autre infinité d’operations inutiles que vous cottez dans vostre liure, sans sçauoir quelles bestes sont, pour ne les auoir iamais veu praliquer : mais pour-ce que vous auez trouué cela escrit és liures des anciens, vous les auez mis en vostre liure.
D’auantage vous dites que me monstrerez ma leçon aux operations de Chirurgie. Il me semble que ne sçauriez : par. ce que ne l’ay pas apprise seulement en mon estude, et d’auoir ouy par plusieurs et diuerses années les leçons des Docteurs en medecine : mais comme j'ay escrit Cy deuant en l’epistre au Lecteur, ray fait residence en l’Hostel Dieu de Paris par l’espace de trois ans, où ray eu le moyen de voir et apprendre beaucoup d’œuures de Chirurgie sur vne infinité de malades, ensemble l'anatomie sur vne grande quantité de corps morts, ainsi que souuent ren ay fait preuue tres-suffisante publiquement aux Escholes de medecine de Paris. Mon bonheur m’a fait voir encore plus outre. Car estant appellé au seruice des Rois de France (quatie Gesquels Fay serui) me suis trouué en compagnie, aux batailles, escarmouches, assauts et sieges des villes el forteresses, comme aussi ay esté enclos és villes auec les assiegés, ayant charge de traiter les blessés.
D’auantage, iay demeuré longues
ET VOYAGES
années en ceste grande et fameuse ville de Paris, où graces à Dieu ray tousiours vescu en tres-bonne reputation entre tous, et n'ay tenu le dernier rang entre ceux de mon estat, veu qu'il ne s’est trouué cure tant grande et difficile fust-elle, que ma main et mon conseil n’ayent esté requis, ainsi que ie fais voir par ce mien œuure. Or oserez-vous (ces choses entendues) dire que m’apprendrez à execuler les œuures de Chirurgie, attendu que n’auez jamais parti de vostre estude?
Les operations d’icelle sont quatre en general (comme bien auons declaré cy deuant) où vous n’en faites que trois, à sçauoir, ioindre le separé, separer le continu, et oster le superflu : et la quatriéme que ie fais, autant necessaire que d’industrieuse inuenlion, est d’adiouster ce qui defaut, comme jay monstré cy dessus.
Aussi vous voulez que le Chirurgien ne fasse que les trois operations susdites, sans s’entremettre d’ordonner vn simple cataplasme, disant que c'est ce qui vous est venu à vostre part de la Medecine : ef que les anciens ( au discours qu’auez fait au Lecteur) ont diuisé la suitte du Medecin en trois bandes, à seauoir, Viuandiers, Apoticaires, et Chirur-
giens. Mais ie vous demanderois vo- .
lontiers qui est celuy qui en a fait le partage : et où aucun en seroit fait, qui sont ceux qui se sont contentés de leur part, sans quelque entreprise sur l’autre? Car Hippocrales, Galien, Ætius, Auicenne, bref tous les Medecins tant grecs, latins, qu’arabes, mont iamais traité &@e lvn qu'ils r’ayent traité de l’autre, pour la grande affinité et liaison qu’il y a entre Les deux: et seroit bien difficile en faire autrement, Or quand vous vou-
lez mettre si bas la Chirurgie, vous contredites à vous mesmes. Car en l’epistre liminaire que vous auez dediée à defunct monsieur de Martigues, vous dites que la Chirurgie est la plus noble partie de la Medecine, tant à raison de son origine, antiquité, necessité, que certitude en ses actions :
car elle opere luce aperta, comme escrit doctement Celse au commencement du 7. liure. Partant il est à croire que n’auez iamais sorti de vostre estude que pour enseigner la theorique (si l’auez peu faire).
Les operations de chirurgie s’apprennent à l'œil et au toucher.
Le diray que vous ressemblez à vn ieune garçon bas Breton, bien fessu et materiel !, qui demanda congé à son pere de venir à Paris pour prendre France. Estant arriué, l’Organiste de nostre Dame le trouua à la porte du Palais, qui le print pour souffler aux orgues, où il fut trois ans. Il veit qu’il parloit aucunement françois, il s’en retourne vers son pere, et luy dit qu’il parloit bonne France, et d’auantage qu’il sçauoit bien iouër des orgues, Le pere le receut, bien ioyeux dequoy il estoit en si peu de temps si sçauant : il s’en alla vers l’Ozganiste de leur grande Eglise, et le pria de permettre à,<on fils de ioüer des 6rgues , à x 1 de sçauoir si son fils estoit bon maistre , ainsi qu'il disoit : ce que le maistre Organiste accorda volontiers. Estant eñtré aux orgues, il s@ iette de plein saut aux soufflets : le maistre Organiste luy dit qu’il ioüast, et que luy souffleroit. Alors ce bon Organiste luy dit qu’il ne sçauoit autre chose que souffler.
Ic croy aussi, mon pelit maistre,
1 Belle similitude, — A, P,
que ne scauez autre chose que ca- | queter en vne chaire : mais moy ie iouëray sur le clauier, et feray resonner les orgues, c’est à dire que ie feray les operations de Chirurgie, ce que ne sauriez nullement faire, pour r’auoir bougé de vostre estude, et des escholes, comme ÿay dit : et aussi comme cy deuant ay escrit en l’epistre au Lecteur, que le laboureur a beau parler des saisons , discourir de la façon de cultiuer la terre, deduire quelles semences sont propres à chacun terroir : car tout cela n’est rien s’il ne met la main aux outils, et n’accouple ses bœufs, et ne les lie à la charrue. Aussi ce n’est pas grande chose si ne scauez la pratique : car vn homme feroit bien la Chirurgie, encore qu'il n’eust point de langue, comme bien a noté Cornelius Celsus au liu. 1. quand il dit, HMorbos non eloquentia, sed remedijs curari: que si quis elinguis, vsu discretus bene norît, hunc aliquanto maiorem medicum futurum, quäm si sine vsu linguam suam excoluerit. C'est à dire, Cornelius Celsus dit, les maladies estre guaries non par eloquence, mais par les remedes bien et deuëment appliqués : lesquels si quelqu’vn sage et discret, n’ayant point mesme de lang”, ,çonnoisse bien par bon ysage, celuy {à à l’aduenir sera plus grand Medecin, que si sans vsage il ornoit bien sa langue. Ce que vous mesmes confessez en vostre dit liure par va quatrain‘qui est tel 1:
Ce n'estpas tout en Chirurgie De iargonner : mais le plus beau Æst que les bandes on manie, Le feu, les las, etle ciseau.
1 J'ai déjà dit et répété que Paré faisait erreur en attribuant ce quatrain français à Gourmelen, Dans l'édition de Courtin déjà
APOLOGIE
Aristote, liure premier de la Metaphysique, chapitre premier, dit l’experience estre presque semblable à la science, et par icelle l’art et la science auoir esté inuentées. Et de fait nous voyons ceux qui sont experimentés paruenir plus tost à ce qu’ils pretendent , que ceux qui ont la raison sans l'experience , à cause qu'’icelle experience est vne connoissance des choses singulieres et particulieres, et la science au contraire vne connoissance des choses vniuerselles. Or ce qui est particulier est plus sanable que ce qui est vniuersel. Partant ceux qui ont l'experience, sont plus sages et plus estimés que ceux qui en ont defaut :
d'autant qu’ils sçauent ce qu’ils font.
Dauantage ie dis que :
Science sans experience, IV'apporte pas grande asseurance 1,
Alciat, Docteur Milanois, se glorifiant vn jour que sa gloire estoit plus grande et iltustre que celles des Conseillers, Presidens, et Maistres des requestes, parce qu’il disoit Les faire, et que c'esloit de luy qu'ils venoient tels : luyÿ fut respondu par vn Conseiller, qu’il ressembloit à la queu, qui rendoit le cousteau aiguisé et prest à couper, elle ne le pouuant faire : et luy ailegua les vers d'Horace, que
.… Fungebatur vice cotis, acutum Reddere que ferrum valet, exors ipsa secandi.
Or voila, mon pelit maistre, ma response à vos calomnies : et vous
citée , on lit ce quatrain au verso du titre, . avec cestrois mots, qui ne laissent aucun doute : Quatrain du Translateur.
1 C’est un des canons de Paré que l'on a lu plus haut , page 649.
ET VOYAGES
prie, si auez l’ame bonne, de vouloir (pour le public) reuoir et corriger vostre liure le plustost que pourrez , pour ne tenir les icunes Chirurgiens en cest erreur par la lecture d'iceluy, où vous les enstignez, d’vser de fers ardens aprés Pamputation des membres pour estancher le sang , attendu qu’il y a vn autre moyen non si cruel, et plus seur et aisé : ioint que si aujourd’huy, aprés vn assaut de ville où plusieurs soldats ont eu bras et iambes rompues, et emportées de coups d’artilleries , ou de coutelas, ou d’autres machines, pour estancher le sang vous falloit vser de fers ardens, il faudroit pour ce faire vne forge et beaucoup de charbon pour les chauffer : et aussi que les soldats vous auroient en telle horreur pour ceste cruauté, qu'ils vous assommeroient comme vn veau, ainsi que jadis fut lVvn des premiers Chirurgiens de Rome. Ce qu'on trouuera escrit cy dessus au chap. 2. de l’Introduction de Chirurgie. Or, de peur que les sectateurs de vos escrits ne tombent en tel inconuenient , ie leur prie suiure la methode cy dessus dite, laquelle ay monstrée estre vraye et certaine, et approuuée par authorité, raison, et experience.