‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 512 sur 602 · LE VOYAGE DE THVRIN Î · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE THVRIN Î

D'auantage ie veux icy monstrer aux lecteurs les lieux et places où

1 C’est ici le lieu de rappeler une nôte que Paré avait placée à la suite de l’£rrata de la quatrième édition, et qui a été oubliée dans toutes les autres :

« Touchant les Voyages, le Lecteur ne s'ar-

JT,

ray peu apprendre la Chirurgie, pour tousiours mieux instruire le ieune chirurgien.

Et premierement, en lan mil cinq cens trente six, le grand Roy Francois enuoya vne grande armée à Thurin, pour reprendreles villes et chasteaux qu’auoit pris le marquis du Guast, lieutenant general de l'Empereur :

où monsieur le Connestable, lors grand Maistre, estoit lieutenant general de l’armée, et monsieur de Montejan Colonnel general des gens de pied , duquel lors i’estois Chirurgien.

Vne grande partie de l’armée arriuée au pas de Suze, trouuasmes les ennemis qui tenoient le passage, et auoient fait certains forts et tranchées, de facon que pour les faire debusquer et quitter la place, il conuint combattre, où il y eut plusieurs tués et blessés, tant d’vne part que d'autre : mais les ennemis furent contraints de se retirer et gaigner le chasteau , qui fut pris en partie par le capitaine Le Rat, qui grimpa auec plusieurs soldats de sa compagnie sur yne pelite montagnette, là où ils tiroient à plomb sur les ennemis : il receut vn coup d’harquebuse à la cheuille du pied dextre, où tout subit tomba en terre, et alors dit : À ceste heure Le Rat est pris. Ie le pensay, et Dieu le guarist 1,

Nous entrasmes à foulle en la ville, et passions par sus les morts, el quelques vas ne l’estans encore, les oyons crier sous les pieds de nos cheuaux, qui me faisoient grande compassion

restera à l'ordre des années, lequel n’y a esté gardé, toutesfois les Histoires et Discours n’en sont de rien changés ny corrompus.»

1 Voilà le premier exemple de la fameuse phrase dont on a fait à juste titre si grand honneur à la modestie de Paré.

en mon cœur. Et veritablement ie me repenti d’estre parti de Paris, pour voir si piteux spectacle.

Estant en la ville, jentray en vne estable pour cuider loger mon cheual et celuy de mon homme, là où ie trouuay quatre soldats morts, el trois qui estoient appuyés contre la muraille, leur face entierement defigurée, et ne voyoient, n’oyoient,ny ne parloient, et leurs habillemens flamboyoient encore de la poudre à canon qui les aucit bruslés. Les regardanten pitié, il suruint vn vieil soldat qui me demanda s'il y auoit moyen de les pouuoir guarir : ie dis que non : subit il s’approcha d’eux el leur coupa la gorge doucement et sans cholere.

Voyant ceste grande cruauté, ie iuy dis qu’il estoit vn mauuais homme. Il me fit response, qu'il prioit Dieu, que lors qu'il seroit acconstré de telle facon, qu'il se trouuast quelqu’vn qui lui en fit autant, à fin de ne languir miserablement.

Et pour reuenir sur nos brisées, Les ennemis furent sommés de se rendre, ce qu'ils firent, et sortirent seulement la vie sauue, le baston blanc au poing : dont la plus grande partie s'en alla gaigner le chasteau de Villane, où il y auoit enuiron deux cens Espagnols. Monsieur le Connestable ne le voulut laisser en arriere , à fin de rendre le chemin libre. Ce chasteau est assis sur vne pelite montagne , qui donnoit grande asseurance à ceux de dedans qu on ne pourroil asseoir l'artillerie pour les battre: et furent sommés de se rendre, ou qu’on les mettroit en pieces : Ce qu’ils refuserent tout à plat, faisans response qu'ils estoient autant bons et fideles seruiteurs de l'Empereur, que pouuoitestre monsieur le Connestable du

APOLOGIE

Roy son maisfre {. Leur response entendue, on fit de nuit monter deux gros canons à force de bras, auec cordages, par les Suisses et Lansquenets : où le malheur voulut qu’estans les deux canons assis, vn canonnier mist par inaduertance le feu dedans vn sac plein de poudre à canon, dont il fut bruslé, ensemble dix ou douze soldats, et en outre la flamme de la poudre fut cause de descouurir l'artillerie, qui fit que toute la nuit ceux du chasteau tirerent plusieurs coups d'harquebuses à l’endroit où ils auoient peu descouurir les deux canons, dont tuerent et blesserent quelque nombre de nos gens. Le lendemain de grand malin on fit batterie, qui en peu d'heure fit breche.

Estant faite, Gemanderent à parlementer, mais ce fut {rop tard : car cependant nos gens de pied François, les voyans estonnés monterent à la breche et les mireñt tous en pieces, excepté vne fort belle, ieune et gaillarde l'iémontoise, qu'vn grand Seigneur voulut auoir pour Iuy tenir compagnie de nuit, de peur du loupgarou. Le Capitaine etEnseigne furent

| pris en vie, mais bien tost aprés pen-

dus et estranglés sur les creneaux de la porte de la ville , à, fin de donner

| exemple et crainte aux soldats Impe- | riaux de n’estre si temeraireset si fols,

vouloir tenir telles places contre vne

| si grande armée ?:

Or tous les susdits soldats du chas teau, voyans venirnosgens d’ynetresgrande fürie, firent tout deuoir de se defendre , tuerent et blesserent vn grand nombre de nos soldats à coups de piques, de harquebuses et de

1 Braue response de soldats. — A. P.

? Punition exemplaire. — À. P,

ET VOYAGES

pierres, où les Chirurgiens eurent beaucoup de besogne taillée. Or r'estois.en ce temps-là bien doux de sel, ie n’auois encores veu traiter les playes faites par harquebuses, pour le premier appareil. Il est vray que rauois leu en lean deVigo, liure premier des Playes en genral, chapitre huiliéme, que les playes faites par bastons à feu participent de verenosité, à cause de la poudre : et pour leur curation commande les cauteriser auec huile de Sambuc toute boüillante, en laquelle soit meslé vn peu de theriaque : et pour ne faillir, parauant qu'yser de ladite huile, scachant que telle chose pourroit apporter au malade extreme douleur, ie voulus sçauoir premierement que d'en appliquer, comme les autres Chirurgiens faisoient pour le premier appareil, qui estoit d'appliquer ladite huile Ja plus boüillante qu'il leur estoit possible dedansles playes ,auectentes et setons : dont ie pris la hardiesse Ce faire comme eux !, En fin mon huile me manqua,et fus contraint d’appliquer en son lieu vn digestif fait de jaune d'œuf, huile rosat et tercbenthine. La nuit ie ne peus bien dormir à mon äise, craignant par faute d’auoir cauterisé, de trouuer les blessés où jauois failli à mettre de ladite huile morts empoisonnés , qui me fit leuer de grand matin pour les visiter, où outre mon esperance trouuay ceux ausquels j'auois is le medicament digestif, sentir peu de douleur, et leurs playes sans inflammation ny tumeur, ayans assez bien reposé la nuit: les autres où lon auoit appliqué ladite huile boüillante, les trouuay febricitans , auec grande douleur et tumeur aux enuirons de

1 Experience rend L'homme hardy. — A, P.

leurs playes. Adonc ie me deliberay de ne iamais plus brusler ainsi cruellement les pauures blessés des harquebusades.

Estant à Thurin, trouuay vn Chirurgien qui auoit ie bruit par dessus tous de bien traiter les plaies faites par harquebuses, en la grace duquel trouuay façon de m'insinuer pour auoir la receple qu’il appelloit son baume, dont ïl traitoit les plaies d’harquebuses : et me fit faire la cour deux ans auant que pouuoir lirer sa recepte. En fin auec dons et presens me la donna, qui estoit faire boüillir dans de l'huile de lys des petits chiens nouuellement nés, et des vers de terre preparés auec de la terebenthine de Venise. Alors ie fus bien ioyeux , et mon cœur assouui d’auoir entendu son remede, qui se rapportoit au mien que fauois trouué par cas fortuit.

Voila comme jappris à traiter les playes faites par harquebuses , non par les liures,.

Mondit seigneur le Mareschal de Montejan demeura Lieutenant general pour le Roy en Piémont, ayant dix ou douze mille hommes en garnison par les villes et chasteaux, lesquels se battoient souuent à coups d’espée, et d’autres bastons,et mesme à coups de harquebuses: et s’il y aucit quatre blessés j'en auois tousiours les trois, et s’il estoit question de couper vn bras ou vne iambe, ou trepaner, ou reduire vne fracture ou dislocation, jen venois bien à bout. Mondit seigneur le Mareschal m'enuoyoit tantost d’vn costé, tantost de l’autre, pour penser les soldats signalés qui s’estoient battus tant aux autres villes qu’à Thurin, de sorte que Îestois tousiours par les champs d'vn costé et d'autre. Monsieur le Mareschal

enuoya querir à Milan vn Medecin qui n’auoit pas moins de reputation que defunct monsieur le Grand pour bien faire la medecine, pour le traiter d'yn flux hepatique, dont à la fin en mourut. Ce Medecin fut quelque temps à Thurin pour le traiter, et estoit souuent appellé pour visiter les blessés, où tousiours m'y trouuoit : et vonsultois auec luy et quelques autres Chirurgiens, et lors qu’auions resolu de faire quelque œuure serieuse de la Chirurgie, c’estoit Ambroise Paré qui y mettoit la main, là où ie le faisois promptement et dextrement, et d’vne grande asseurance :

dont ledit Medecin m'admiroit d’estre si adextre aux operations de chirurgie , veu le bas aage que jauois.

Vn jour deuisant auec mondit seigneur le Mareschal, luy dit !:

Signor, tu hai vnChirurgiro giouane di anni, ma egli è vecchio di sapere é di esperientia : Guardalo bene, perche egli ti fara seruicio el honore.

C’est à dire, Tu as vn ieune Chirurgien d’aage, mais il est vieil de sçauoir et experience : gardes le bien, car il te fera seruice et honneur, Mais le bon homme ne sçauoit pas que j'auois demeuré trois ans à l'hostel Dieu de Paris, pour y traiter les malades.

En fin monsieur le Mareschal mourut de son flux hbepatique. Estant mort, le Roy enuoya monsieur le Mareschal d’Annebaut pour estre en sa place, lequel me fit cest honneur de me faire prier de demeurer auec luy, et qu'il me traiteroit autant bien ou mieux que monsieur le Mareschal de Montejan Ce que ie ne voulois point, pour le regret que Pa-

1 Tesmoignage de la dexterité de l'Autheur.

APOLOGIE

uois d’auoir perdu mon maistre, qui m’aimoit intimement, et moy luy pareillement !. Ainsi m’en reuins à Paris.

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