‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 513 sur 602 · VOYAGE DE MAROLLE ET DE BASSE- BRETAGNE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE MAROLLE ET DE BASSE- BRETAGNE

Ie m'en allay au camp de Marolle auec defunct monsieur de Rohan, où l'estois Chirurgien de sa compagnie, là où le Roy François estoit en personne. Il fut aduerti par monsieur d’Estampes, Gouuerneur de Bretagne, comme les Anglois auoient fait voile pour descendre en la basse Bretagne : et le prioit de vouloir enuoyer pour secours messieurs de Rohan et de Laual, attendu que c’estoient les Seigneurs du pays. et que par leur faueur ceux du pays pourroient repousser l’ennemy, et garder qu'ilne prinst terre. Ayant receu cest aduertissement, depescha lesdits Seigneurs pour aller en diligence au secours de leur patrie, et leur fut donné à chacun autant de pouuoir comme au Gouuerneur, de façon qu'ils estoient {ous trois Lieutenans du Roy. Is prindrent volontiers ceste charge, et partirent promptement en poste, et me meneren( auec eux iusques à Landreneau, là où nous trouuasmes tout le monde en armes, le tocsein sonnant de toutes parts, voire à cinq ou six lieuës autour des haures, à sçauoir, Brest, Couquet, Crozon, le Fou, Doulac, Laudaneec, chacun bien munis d’artillerie,comme canons, doubles canons, bastardes, mousquets, passe-volants, pieces de campagne, couleurines, serpentines,

1 Ces derniers mots, et moy luy pareillement, sont de la première édition posthume.

ET basilicques, sacres, faulcons, faulconneaux, flustes, orgues, harquebuses à croc : somme que toutes les aduenues estoient bien munies de toutes sortes et façons d'artilleries, et plusieurs soldats, tant Bretons que François, pour la defense que les Anglois ne feissent leur descente, ainsi qu'ils auoient deliberé au partir d'Angleterre. L’armée de l’ennemy vint iusques à la portée du canon, et lors qu’on les aperceut voulans aborder en terre, on les salua à coups de canon, et descouurirent nos gens. de guerre, ensemble nostre artillerie.

Ils voltigerent sur la mer, où restois bien ioyeux de voir leurs vaisseaux faisans voile, qui estoient en bon nombre et bon ordre, el sembloit estre vne forest marcher sur la mer. le vis aussi vne chose dont ie fus bien esmerueillé, qui estoit que les balles de bien grosses pieces faisoient de grands bonds et trottoient sur l’eau comme elles font sur la terre. Or, pour le faire court, nos Anglois ne nous firent point de mal, et s’en retournerent en Angleterre sains et entiers : et nous laissans en paix, nous demeurasmes en ce pays là en garnison, iusques à ce que nous fusmes bien asseurés que leur armée estoit rompue.

Ce pendant nos gendarmes s’exercoient souuent à courir la bague, autresfois combattoient à l’espée d’armes, en sorte qu'il y en auoit tousiours quelqu’vn qui auoit quelque chinfreneau, et tousiours auois quelque chose à m’exercer. Monsieur d’Estampes, pour donner passe temps el plaisir à mesdits Seigneurs de Rohan et de Laual, et autres gentilshommes, faisoit venir aux festes grande quantité de filles villageoiïses pour chanter des chansons en bas

VOYAGES

Breton, où leur harmonie estoit de coaxer comme grenoüilles, lorsqu’elles sont en amour. D'auantage leur faisoit dancer le triori de Bretagne, et n'estoit sans bien remuer les pieds et fesses. II les faisoit moult bon ouyr el voir. Autresfois faisoit venir les luitteurs des villes et villages, où il y auoit prix : le ieu n’estoit point acheué qu’il n’y eust quelqu’vn qui eust vn bras ou jambe rompue, ou l’espaule ou hanche demise,

IL y eust vn petit bas Breton bien quadraturé, fessu et materiel, qui tint long temps le berlan, et par son astuce et force en ietta cinq ou six par terre. Il suruint vn grand Datiuo, magister d’eschole, qu’on disoit estre lPvn des meilleurs luitteurs de toute la Bretagne : il entre en lice, ayant osté sa longue jaquette, en chausse et en pourpoint, et estant prés le petit homme, il sembloit que s’il eust esté attaché à sa ceinture il n’eu t pas laissé de courir. Toutesfois quand ils se prindrent collet à collet, ils furent long temps sans rien faire, et pensoiton qu'ils demeureroient esgaux en force et astuce : mais le petit fessu se ietta en sursaut et d’amblée sous ce grand Datiuo, et Le chargea sur son espaule, et le ietta en terre sur les reins tout estendu comme vne grenoüille : et alors tout le monde commença à bien rire de la force et astuce du petit fessu.Ce grand Datiuoeut grand despit@dauoir esté ainsiietté par terre par vn si petit hommet : il se releua tout en cholere, et voulut auoir sa reuanche. Ils se prindrent de rechef collet à collet, et furent encore vn bien long temps à leurs prises, ne se pouuans mettre par terre : en fin ce grand homme se laissa tomber sur le petit, et en tombant mit son coude au creux de lestomach, et luy creua

le cœur, et le tua tout mort. Et scachant luy auoir donné le coup de la mort, reprint sa longue iaquette, et s’en alla la queuë entre les jambes, et s’eclipsa. Voyant que le cœur ne reuenoit point au petit homme, pour vinet vinaigre ny autre chose qu’on luy presentast , ie m'approchay de luy, tastay le poux qui ne battoit nullement, alors dis qu’il estoit mort.

À donc les Bretons qui assistoient à la luitte, dirent tout haut en leur baragouyn, Andraze meuraquet enes rac vn bloa so abeudeux henelep e barz an gouremon enel ma hoa engoustun: c’est à dire, cela n’est pas du ieu. Et quelqu’vn dit que ce grand Datiuo estoit coustumier de ce faire, et qu’il n’y auoit qu’vn an qu'il auoit fait le semblable à vne luitte. Ie voulus faire ouuerture du corps mort, pour sçauoir qui auoit esté cause de ceste mort si subite : ie trouuay beaucoup de sang espandu au thorax et au ventre inferieur, et m’efforçay de connoistre quelque ouuerture dü lieu d’où pouuoit estre sorti telle quantilé de sang, ce que ie ne sceu, pour quelque diligence que jeusse sceu faire 1. Or ie crois que c’estoit per Diapedesin ou Anaslomosin, c’est à dire par l’ouuerture des bouches des vaisseaux, ou par leurs porosilés. Le pauure petit luitteur fut enterré.

Ie pris congé de messieurs de Rohan, de Laual , et d'Estampes. Monsieur de Rohan me fit present de cinquante doubles ducats et d’vne hacquenée, et monsieur de Laual d’vn courtaut pour mon homme, et monsieur d’Estampes d’vn diamant de valleur de trente escus : et ie m'en reuins en ma maison à Paris.

1 l’eusse bien voulu, mon petit maïstre, vous voir pour sçauoir trouuer l'ouuerlure, — A. P.

APOLOGIE

VOYAGE DE PARPIGNAN. — 1545.

Quelque temps aprés monsieur de Rohan me mena en poste auec luy au camp de Parpignan. Estant là, les ennemis firent vne sortie, et vindrent encloüer trois pieces de nostre artillerie, là où ils furent repoussés iusques prés la porte de la ville : ce qui ne fut sans qu'il y eust beaucoup de tués et de blessés, entre les autres moñsieur de Brissac (qui lors estoit grand, maistre de l'artillerie) d’vn coup d'harquebuse à l’espaule. S'en retournant à sa lente, tous les blessés le suiuirent, esperans estre pensés des Chirurgiens qui le deuoïent penser. Estant arriué à sa tente et

. posé sur son lit, la balle fut cherchée

par trois ou quatre Chirurgiens les plus experts de l’armée, lesquels ne la peurent trouuer, et disoient estre entrée dedans le corps. En fin il m’appella pour sçauoir si ie pourrois estre plus habile qu'eux, pource qu'il m’auoit conneu en Piémont. Incontinent ie le fis leuer de dessus son lit, et luy dis qu'il se meist en mesme situation qu’il estoit lors qu’il fut blessé 1 : ce qu'il fit, et print vn iauelot entre ses mains, tout ainsi qu'alors il auoit vne pique pour combattre. Ile posay la main autour de sa playe, et trouuay la balle en la chair, faisant vne petite tumeur sous lomoplate : l'ayant trouuée , ie leur monstray l'endroit où elle estoit, et fut tirée par M. Nicole Lauernault, Chirurgien de monsieur le Dauphin, qui estoit Lieutenant du Roy en ceste armée : toutesfois l'honneur m'’en demeura de l’auoir trouuée.

, Addresse de l'Autheur. — A. P.

ET VOYAGES

Ie vis vne chose de grande remarque: c’est qu’vn soldat donna en ma presence vn coup de halebarde sur la teste d’vn de ses compagnons, penetrant iusques à la cauité du ventricule senestre du cerueau, sans qu’il Lombast en terre. Cestuy qu’il frappa disoit qu'il auoit entendu Pauoir pippé aux dez, et auoit tiré de luy vne grande somme d’argent, et estoitcoustumier de pipper. On m’appella pour le penser : ce que ie fis, comme par acquit, sçachant que bien tost il deuoit mourir. L’ayant pensé, il s’en retourna tout seul en sa loge, où il y auoit pour le moins deux cens pas de distance : ie dis à vn de ses compagnons qu’il enuoyast querir vn prestre, pour disposer des affaires de son ame : il luy en baïlla vn qui l’accompagna iusques au dernier souspir. Le lendemain le malade m’enuoya querir par sa gouge habillée en garçon, pour le penser : ce que ie ne voulu, craignant qu’il ne mourust entre mes mains. El pour m'en des- ‘ faire , ie luy dis qu’il ne falloit leuer son appareil que le troisiéme iour, d'autant qu’il mourroit, sans plus y toucher. Le troisiéme iour, il me vint {rouuer tout chancelant, en ma tente, accompagné de sa garse, el me pria affectueusement de le penser : et me moustra vne bourse où il y pouuoit auoir cent ou six vingts pieces d'or, et qu'il me contenteroit à

ma volonté. Non encore pour tout cela ie differois à leuer son appareil, craignant qu'il ne mourust sur l'heure. Certains gentilshommes me -prierent de l'aller penser, ce que ie fis à leur requeste : mais en le pensant mourut entre mes mains en conuulsion. Or ce prestre Paccompagna iusques à la mort , qui se saisit de la bourse, de peur qu’vn autre ne la

print, disant qu’il en diroit des messes pour sa pauure ame. D'auantage il s'empara de ses hardes et de tout le reste.

lay recité ceste histoire comme chose monstrueuse, que le soldat, ayant receu ce grand coup, ne tomba en terre, et ratiocina iusques à la mort.

Tost aprés le camp fut rompu pour plusieurs causes : l'vne que nous fus:

mes aduertis qu’il estoit entré quatre compagnies d’Espagnols dans Parpignan : Pautre, que la peste com:

mençoit fort à nostre camp : et nous fut dit par gens du pays qu’en brefil:

se feroit vn grand desbordement de la mer, qui nous pourroit tous noyer :

et le presage qu'ils en auoient estoit vn bien grand vent marin qui s’esleua, de sorte qu’il ne demeura vne seule tente qu’elle ne fust rompue et renuersée par terre, quelque diligence et force qu’on y peust mettre : et les cuisines estans toutes descouuertes, le vent esleuoit les poussieres et sables qui saloient et saupoudroient nos viandes, de façon qu'on n’en pouuoit manger, et hous les falloit faire cuire en pots et autres vaisseaux couuerts. Or nous ne decampasmes point de si bonne heure, qu'il n’y eust beaucoup de charrettes et chartiers, mulets et muletiers, submergés en la mer, auec grande perte de bagage.

Le camp rompu, ie m’en reuins à Paris.

VOYAGE DE LANDRESY. — 1514.

Le Roy François leua vne grande armée pour enuictuailler Landresy,

De l’autre costé, l'Empereur n’auoit pas moins de gens, voire beaucoup plus: à sçauoir, dix huit mille Allemans, dix mille Espagnols, six mille Walons, dix mille Anglois, et de treize à quatorze mille cheuaux. Ie vis les deux armées procbes les vnes des autres, à la portée du canon, et pensoit on qu'ils ne se partiroient iamais sans donner bataille. Il y eut quelques fols gentils-hommes qui se voulurent approcher au camp de l'ennemy : il leur fut tiré des coups de passe-volans, aucuns demeurerent sur la place, autres eurent les bras et iambes emportés. Le Roy ayant fait ce qu'il desiroit, qui estoit auoir renuictuaillé Landresy,se retira auec son armée à Guise, qui fut le lendemain de la Toussaints , mil cinq cens quarante quatre: et de là ie m'en reuips à Parist.

VOYAGE DE BOVLOGNE. — 1545.

Peu de temps aprés nous allasmes à Boulogne, où les Anglois, voyans nostre armée, quitterent les forts qu'ils auoient, à sçauoir : Moulambert, le petit Paradis, Monplaisir, le fort de Chastillon, le Portet, le fort

Dardelot. Vniour, allant par le camp |

pour penser mes blessés, les ennemis qui estoient en la Tour d'ordre tirerent vne piece d’artillerie, pensans tuer deux hommes d’armes qui estoient arrestés pour deuiser ensemble. Aduint que la balle passa fort prés de l’vn d’iceux, qui le renuersa

1 Dans l'édition de 1585 ce }’oyage de Landresy venait après le J’oyage de Boulogne; mais sans le moindre changement dans la rédaction.

APOLOGIE

par terre, et pensoit-on que ladite balle luy eust touché : ce qu’elle ne fit nullement, mais seulement le vent de ladite balle au milieu de sa tassette, qui fit telle force, que toute la partie exterieure de la cuisse deuint liuide et noire, et ne se pouuoit soustenir qu’à bien grand peine.

le le pensay, et luy fis plusieurs scarifications pour euacuer le sang meurtri qu'auoit fait le vent de ladite balle : et des bonds qu’elle fit sur terre, tua quatre soldats demeurans tous morts en la place.

Ie n’estois pas loin de ce coup, de façon que ï'en sentis aucunement Pair agité, sans me faire aucun mal que d'vne peur qui me fit baisser la teste assez bas, mais la balle estoit ja bien loin. Les soldats se moquerent de moy d’auoir peur d’vne balle qui estoit ja passée. Mon petit maistre , ie croy que si eussiez esté là, que ie n’eusse eu la peur tout seul , et qu’en eussiez eu vostre part.

Que diray plus? Monseigneur le Duc de Guise, François de Lorraine, fut blessé deuant Boulogne d’vn coup de lance qui au dessus de l’œil dextre, declinant vers le nez, entra et passa outre de l’autre part, entre la nuque et l'oreille, d’vne si grande violence que le fer de la lance, auec portion du bois, fut rompue et demeura dedans: en sorte qu'il ne peust estre tiré hors qu’à grand’force, mesme auec des tenailles de mareschal. Nonobstant toutesfois ceste grande violence, qui ne fut sans fracture d'os, nerfs, veines, et arteres, et autres parties rompues et brisées, mondit seigneur, par la grace de Dieu, fut guari. Ledit seigneur alloit tousiours guerroyer à face descouuerte : voila pourquoy la lance passa outre de Vautre part.

ET VOYAGES. 697

nee qe à

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