VOYAGE D'ALLEMAGNE
Je m’en allay au voyage d'Allemagne, l’an 1552, auec monsieur de Rohan, Capitaine de cinquante hommes d'armes, où jestois Chirurgien de sa compagnie, ce que j'ay dit cy dessus. En ce voyage monsieur le Connestable estoit General de Parmée : monsieur de Chastillon , depuis Admiral , estoit chef et Colonel de l'infanterie, ayant quatre regimens de Lansquenets sous la conduite des Capitaines de Recrod et Ringraue, ayans chacun deux regimens : chaque regiment estoit de dix enseignes, et chacune enseigne de cinq cens hommes. Et outre ceux cy estoit le Capitaine Chartel , lequel conduisoit les trouppes que les Princes Protestans auoient enuoyées au Roy. Ceste infanterie estoit fort belle, accompagnée de quinze cens hommes d’armes, auec la suitte chacun de deux Archers, qui pouuoient faire quatre mil cinq cens cheuaux : et outre deux mille cheuaux legers, et autant de harquebusiers à cheual , desquels estoit General monsieur d'Aumalle, sans le grand nombre de noblesse qui y estoit venue pour son plaisir. D’abondant le Roÿ esloit accompagné de deux cens gentils-hommes de sa maison, ausquels commandoit le sieur de Boisy, et l’autre le sieur de Canappe, et pareillement de plusieurs Princes.
A sa suite y auoit encore pour luy seruir d’escorte les gardes Françoises, et Escossoises, el Suisses, montans à six cens hommes de pied : et les compagnies de monsieur le Dauphin, messieurs de Guise, d’Aumalle et du Mareschal S. André, qui montoient
à quatre cens lances, qui estoit vne chosemerueilleuse de voir vne si belle compagnie : et en cest equipage le Roy entra dans Thoul et Mets.
Ie ne veux laisser à dire qu'il fut ordonné que les compagnies de messieurs de Rohan, du Comte de Sancerre, de Iarnac (qui estoient chacune de cinquante hommes d'armes) chemineroient.sur les ailes du camp : et Dieu sçait comme nous auions disette de viures, et proteste à Dieu que par trois diuerses fois ie cuiday mourir de faim : et n’estoit faute d'argent , car l'en auois assez, et ne pouuions auoir viures que par force , à raison que les paysans les reliroient dedans les villes et chasteaux. Vn des seruiteurs du Capitaine enseigne de la compagnie de monsieur de Rohan, alla auec d’autres pour cuider entrer en vne Eglise où les paysans s’estoient relirés, pensant trouuer des viures par amour ou par force : mais entre les autres cestuy là fut bien battu, et s’en reuint auec sept coups d’espée à la teste : le moindre penetroit la seconde table du crane : et en auoit quatre autres sur les bras, et vn sur l’espaule droite, qui coupoit plus de la moitié de l’omoplate ou paleron.
Il fut rapporté au logis de son maistre , lequel le voyant ainsi nauré , et qu'aussi deuoit-on partir le lendemain dés la pointe du iour, et n’estimant pas qu’il deust iamais guarir, fit cauer vne fosse, et le vouloit faire ietter dedans, disant qu’aussi bien les paysans le massacreroient et tueroient. Meu de pitié !, ieluy dis qu’il pourroit encore guarir s’il estoit bien pensé : plusieurs gentils-hommes de la compagnie le prierent de le faire mener auec le bagage, puis
1 Charité de l Autheur. — A.P,
que j’auois ceste volonté de le penser :
ce qu'il accorda, et aprés que ie l’eus habillé, fut mis en vne charrette, sur van lict bien couuert et bien accommodé, qu’vn cheual trainoit. Le luy fis office de Medecin, d’Apoticaire, de Chirurgien, et de cuisinier : ie le pensay iusques à la fin de la cure, et Dieu le guarist : dont tous ceux de ces trois compagnies admiroient ceste cure. Les hommes d'armes de la compagnie de monsieur de Rohan, la premiere monstre qui se fit, me donnerent chacun va eseu, et les archers demy escu.
VOYAGE DE DANVILLIERS — 1552.
Au retour du camp d'Allemagne, le Roy Henry assiegea Danuilliers, et ceux du dedans ne se vouloient rendre. Is furent bien battus : la poudre nous manqua, ce pendant tiroient tousiours sur nos gens. Il y eut vn coup de couleurine qui passa au trauers de la tente de monsieur de Rohan , qui donna contre ia iambe d’vn gentilhomme qui estoit à sa suilte, qu’il me fallut paracheuer de couper, qui fut sans appliquer les fers ardens.
Le Roy manda querir de la poudre à Sedan : estant arriuée, on commença la batterie plus grande qu’auparauant, de facon qu'on fit breche, Messieurs de Guise et le Connestable estans à la chambre du Roy, luy dirent et conclurent que le lendemain . il falloit donner l'assaut , et estoient asseurés qu’on entreroit dedans : et falloit tenir cela secret, de peur que l'ennemy n’en fust aduerti : et promirent chacun de n’en parler à personne. Or il y auoit vn valet de
APOLOGIE
chambre du Roy, qui s’estant couché sous son lict de camp pour dormir, entendit qu’on auoit resolu donner le iendemain l'assaut. Subit le reuela à va certain Capitaine, el luy dist que pour certain le lendemain on donnerait l'assaut, et lauoit entendu du Roy, et pria ledit Capitaine de n'en parier à personne: ce qu'il promit, mais sa promesse ne lint pas, et de ce pas s’en alla le declarer à vn Capitaine , et du Capitaine à vn Capitaine; et des Cupitaines à quelques-vns de leurs soldats, disans {ousiours : n’en dites mot. Cela fut si bien celé, que le lendémain du grand matin, on voyoit la plus grand’part des soldats auec leurs rondaches et leurs chausses coupées au genoüil, pour mieux monter à la breche. Le Roy fut aduerti de ce bruit qui couroit parmy cecamp qu’on deuoit donner l'assaut : dont il fut fort esmerueillé, attendu qu'ils n’estoient que trois en cest aduis, qui auoient p:omis lvn à Pautre n’en parler à personne. Le Roy enuoya querir monsieur de Guise, pour sçauoir s’il n’auoit point parlé de cest assaut : illuy iura et affirma qu’il ne l’auoit declaré à personne. Autant en dist monsieur le Connestable, lequel dist au Roy qu'il falloit expressément scauoir qui auoit declaré ce conseil secret, attendu qu’ils n'estoient que lrois. Inquisition fut faite de Capitaine en Capitaine, enfin on trouua la verité : car l’vn disoit, ç’a esté vn tel qui me l’a dit : vn autre autant, tant que l’on vint au premier qui declara l’auoir appris du valet de chambre du Roy, nommé Guyard, natif de Blois, fils d’vn Barbier du defunct Roy François. Le Roy l'enuoya querir en sa tente, en la presence de monsieur de Guise ct de monsieur le Connestable, pour entendre de luy
ET VOYAGES
d'où il-tenoit et qui luy auoît dit qu’on deuoit donner cest assaut. Le Roy luy dist que s’il ne disoit la verité, qu’il le feroit pendre. Alors il declara qu’il s’estoit mis sous son lict pensant dormir : l’ayant entendu , l’auoit dit à vn Capitaine qui estoit de ses amis, à fin qu'il se preparast auec ses soldats d'aller des premiers à l'assaut.
Alors le Roy conneut la verité, et luy dist que iamais ne s’en seruiroit , et qu'il auoit merité le pendre, et que iamais plus il ne se trouuast à la cour.
Mon valet de chambre s’en alla auec ce bonnet de nuict , et couchoit auec vn chirurgien ordinaire du Roy, nommé maistre Louys de la coste sainct André : la nuict se donna six coups de cousteau, el se coupa la gorge, sans que ledit Chirurgien s’en apperceust iusques au matin, qu'il trouua son lict tout ensanglanté, et le corps mort auprés de luy. Dont il fut fort esmerueillé de voir ce spectacle à son resueil, et eut peur qu’on eust dit qu’il fust cause de ce meurtre. Mais subit fut deschargé, connoissant la cause, qui fut par vn desespoir d’auoir perdu la bonne amitié que luy portoit le Roy. Ledit Guyard fut enterré.
Et ceux de Danuilliers, lorsqu'ils virent la breche raisonnable pour entrer dedans, et Les soldats preparés à l'assaut, se rendirent à la discretion du Roy. Les chefs furent prisonniers, et les soldats renuoyés sans armes.
Le camp rompu, ie m’en retournay
à Paris, auec mon gentilhomme au- |
quel auois coupé la iambe : ie le pensay, et Dieu le guarist. Ie le renuoyay en sa maison, gaillard, auec vne iambe de bois : et se contentoit, disant
1 Que c'est de reueler les secrets des Princes. — À. P.
qu'il en estoil quitte à bon marché, de n'’auoir esté miserablement bruslé pour luy estancher le sang, comme escriuez én vostre liure, mon petit maistre.