‹ Œuvres complètes d'Ambroise ParéChapitre 546 sur 602 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

COMME LES ANIMAVX ONT APPRIS AVX HOMMES À FOVRBIR ET AIÏGVISER LEVRS ARMEVRES, ET FAIRE EMBVS- CADES,

Les guerriers sont fort songneux à contregarder leurs armes, à fin qu’elles ne se roüillent et gastent, et pour ce ils les font sounentefois fourbir : mais il y a plusieurs bestes qui ne leur doiuent de retour.

Et quant à ce point. les Porcs sangliers aiguisent leurs dents.

Les Elephans, pour ce que l’vne de leurs dents, auec laquelle ils foüillent, arrachans les plantes, herbes et racines dont ils se nourrissent , en est ordinairement moussée, vsée et espointée , ils contrégardent tous-

1 Plutarque, — À, P.

ET DE L'EXCELLENCE DE L'HOMME

jours l’autre pointue et affilée, pour s’en seruir aux combats contre les Rhinoceros et autres ennemis. Ledit Rhinoceros est aussi long que PElephant , mais phus bas de iambes, et a son pelage de couleur de bouïs, piccoté en plusieurs endroits, et fa- çonné et armé comme il se verra par sa figure cy aprés {.

Les Sangliers aiguisent pareillement leurs defenses pour ässaillir ou se defendre.

Le Lion chemine tousiours les pattes fermées, à fin que ses ongles soyent enserrés au dedans comme en yne gueine , de peur que la pointe ne se rompe, et aussi qu’on ne les puisse suiure à la trace : car à peine la peut on trouuer, ains seulement de petites marques de ses pieds, et peu apparentes : et ainsi les animaux contregardent leurs armes, pour s’en seruir au besoin.

Les Taureaux presentent le combat auec les cornes, el s’equippent au combat, comme vaillans gendarmes et cheualiers.

Le rat d’Inde, comme dit Plutarque, ne differe en rien d’yn gendarme pour batailler, tant bien il se sçai} couurir de bouë et de fange, qu’il semble proprement qu'il soit armé d’vn halecret et cuirasse, lors qu’il doit batailler contre le crocodile :

neantmoins que ledit crocodile soil vne beste si forte et cruelle qu’elle mange les hommes, et ce rat d'Inde est si pelit qu'il le fait fuir. Cela se fait par vne chose indicibie, que Na-

1 L'édition de 1579 disait : comme il se voit par ceste figure, el donnait en effet Je Pourtraict du Rinoceros, et combat contre l'Elephanr. Gelte figure avait été reportée dès 1582 au Discours de la Licorne, d'où vient le changement du {exte qui date de 1565.

ture met aux cœurs des grands animaux, pour les éspouuenter d’yne peur et crainte, mesme où il n’y a point de danger pour eux : comme l’elephant est espouuenté par vn pourceau , ét le lion par vn coq, veu qu'il est escrit du lion, qu'il ne se retourne point pour quelque chose que ce soit. Telles craintes autresfois sont aduenues à de bien grandes armées, prestes à combattre, qui ont esté mises en routte et fuite pour vn liéure qui sortit d’vn buisson : car depuis qu’il y en eut vn ou deux effrayés par la Soudaine sortie de ce liéure, tous les autres furent semblablement effrayés et espouuentés, comme si tout eust esté perdu et desconfit, pensans qu’il y eust quelque grand danger.

On trouue à ce propos, en l’histoire de Philippe de Comines, que des chardons qui estoiéent en vn champ firent peur aux Bourguignons auprés de Paris, en la guerre qu’eut le Roy Loys onziéme auec le Comte de Charolois, Il aduint qu’aucuns de Parmée virent des chardons en grand nombre, plantés en vn champ prés Charenton : et pource que le temps estoit couuert et obscur, il leur sembloit que c’estoit l’armée du Roy qui estoit sortie de Paris, et là arrestée, leur faisant alte : et aprés qu'ils en eurent porté les nouuelles à laur armée, et qu’on en eut enuoyé d'autres pour les reconnoistre, trouuerent que ceste armée demeuroit tousiours là plantée sans bouger, dont la peur leur fut encore redoublée, et toute là nuit se tindrent tous en armes. Et ie lendemain, le iour estant vn peu plus esclairci, ils conneurent que c’estoient chardons : parquoy ce n’estoit pas merucille s'ils auoient tenu bon sans reculer, (mais aussi ils n’auoient point

auancé) : et ceux qui en auoient porté les nouuelles furent bien fort honteux, toutesfois ils furent excusés pour l’obscurité du temps.

Les Coqssont oiseaux royaux : AUSsi sont-ils couronnés, et exercent leur regne en quelque lieu qu’ils soient de leur hardiesse et courage, et bataillent du bec et des argots, comme Fexperience le monstre, donnans crainte el peur aux lions, qui sont les plus nobles et courageux entre les bestes sauuages.

Les Cennins ont monstré aux hommes à faire les mines sous terre, pour mwiner ei renuerser s’en dessus-dessous les forteresses de leurs ennemis.

Marc Varron dit qu'en Espagne y eut vn gros bourg, situé en pays sablonneux , qui fut tellement foui el caué par les connins, que finalement il fut ruiné et deshabité,

Les Loups ont monstré à faire la guerre aux hommes : ils se mettent en troupes, et demeurent en embuscades à l’entrée d’vn village. Il y en a vn qui entre dedans pour donner l'alarme aux chiens, puis recourt vers ses freres et compagnons, et les chiens aprés :et lors qu'il fes a passés, retourne vers les chiens, leur faisant teste : cependant l’embuscade descoche , et prennent chacun vn chien, et luy couppent la gorge, el le mangent.

Le Regnard est le plus caut et le plus fin déltoutes les bestes en general. Lors qu'il est chassé des chiens, ct les sent prés de sa queuë, leur iette ses excremens à leurs museaux et aux yeux : les ayant ainsi esblouïs et estonnés, il gaigne le deuant, et les laisse en arriere. Il a aussi vne astuce que pour faire desnicher les poules, il feint de leurietter sa queuë, et par ceste peur les desniche, et à

DES ANIMAVX

la descente en prend vne et la deuore. Pareïllement s'il veut passer vne riuiere, encore qu'elle soit gelée et prinse, marche doucement sur la glace, et approche son oreille, et s’il peut entendre aucunement le bruit de Peau cachée, il connoist que la glace n'est pas espaisse, ny assez ferme : parquoy il s’arreste, et ne passe outre : et ainsi s’il ne peut entendre le bruit, il passe de l’autre costé hardiment. Or ne sçauroit-on dire que cela soit seulement vne viuacité de sentiment de l'ouye, sans aucun discours de raison. Car c’est vue ratiocinalion, et consequence ürée du sens naturel, en cesle sorte :

ce qui fait bruit se remue : ce qui se remue n’est pas gelé : ce qui n’est pas gelé est liquide : ce qui est liquide ploye sous le faix, et ne tient pas ferme : ergo, etc.

Si les pourceaux oyent crier en vne forest l’vn deux, ils s’assemblent tous pour le secourir, comme si vne trompelle auoit sonné pour assembler vne compagnie Ge gendarmes, à fin d’alier au secours de leur compagnon ,et tous bataillent pour luy.

Plutarque dit des poissons appellés Srares et Anthes, qu'ausst Lost qu’ils ont auallé le haim du pescheur, les autres quilors sont presens accotirent {ous pour luy aider, et rongent le filet et le petit cordeau, et ainsi eschappe. Les anthes se secourent pareillement les vns les autres auec plus grande violence : car ils iettent sur leurs espaules le filet et petit cordeau auquel l’'hameçon est attaché, et dressent leurs espines et escailles, dont ils le couppent et rompent.

J1 y a vne grande admiration de la societé ct amitié qui est entre le poisson, appellé Gouuerncur,el la Balaine. Quant au gouuerneur, il n’est

LENDE L'EXCELLENCE DE L'HOMMF

plus grand qu’vn goujon : lequel est {ousiours auec la baleine , et va deuant elle, luy dressant son chemin, la conduisant de peur qu’elle ne se iette en quelque destroit ou en la fange, dont elle ne se puisse retirer.

La baleine le suit, et souffre volontiers estre conduile par luy. S'il se veut reposer, il se met en sa gueulle et y dort, et elle aussi, ne le laissant iamais ne iour ne nuict.

Les Grues, lors qu’elles departent pour aller en pays lointain, elles se mettent si bien en ordonnance, que iamais Capitaine de gendarmerie ne sgauroit tenir meilleur ordre : €ar auant qu’elles delogent,elles ont leur heraut et leurs trompettes qui les assemblent : quand elies marchent, elles consentent toutes ensemble, et volent en haut pour regarder de Ling : elles eslisent vn capitaine, lequel elles suiuent : elles ont aussi leur sergent de bande, et aucunes disposent au derriere de la bande pour hucher et crier chacune en son tour, à fin d'entretenir tousiours la bande en ordonnance par leur voix.

Elles ont leurs veilles bien disposées, et leurs guettes qui font le guet de nuict 1. Plutarque dit qu'elles soustiennent vne petite pierre de leurs pieds, à fin que si la guette s'endort, la pierre l’esueiïlle en tombant, et la reprenne de sa negligence. Le Capi- {eine a la teste leuée et col estendu, regardant au loing, et les admoneste des dangers ausquels elles peuuent estre. Et quand elles sont en crdonpance, les plus fortes se mettent deuant pour rompre l’air, et quand les vaes sont lasses, les autres vont en leur lieu pour les soulager, et soustenir la peine à leur tour. Et pour

1 Pline, Liu. 10, ch. 23. — À. P, 111,

mieux trencher Pair , elles se mettent en ordonnance de gens de pied. estroitte de front et large par derriere, en forme de triangle. Et si ont encore ceste prudence et science d’Astronomie,qu'’elles preuoyent les tempestes, et se iettent en terre subit qu’elles les sentent, el se reposent.

Les Oyes de Sicile vsent d’vne fort bonne grace , pour se garder Ge se descouurir par leur gazoüillement :

car combien qu’il leur soit naturel, si est-ce toutesfois qu’elles ont bien sceu {rouuer ce moyen pour corriger ce vice, à fin qu'il ne les mist en danger de leurs aduersaires. Plutarque dit que quand il ieur faut passer la montagne nommée Taurus, craignans les Aigles, elles mettent chacune vne pierre assez large en leur bec, à fin d’empescher leur gazoüillement et bruit naturel (qu’elles feroient ) iusques à ce qu’elles ayent passé leurs ennemis, lesquels elles trompent en ceste sorte.

Le Cerfse sentant pressédes chiens, se couche et mel ses quatre pieds sous le ventre, etexpire son haleine contre terre, tellement que les chiens passent et repassent contre luy, sans en auoir le vent ny sentiment. Voila comme Nature donne à chacun animal connoissance de sauuer leur vie.

En cest endroit les dragons n’auront pas moins de gloire, car par leur finesse et malice ils vainquent bien les elephans, qui sont les plus fortes bestes que la terre porte: ce qu’ils ne pourroient faire par leur force :

el pourtant ils se mettent en embusches et au guet, et se ruent sur eux

‘par (rahison, et puis les embrassent

soudain et enueloppent, et s’entortil-

lent autour &’eux, et leur lient les

iambes de leurs queuës pour leur em-

pescher de marcher : el cachent leur

teste dedans leurs narines, leur 0stant lhaleine, les piquent et mordent en la chair qu’ils trouuent la plus tendre, et leur creuent les yeux etleur sugcent le sang, en sorte qu'il faut que les elephans meurent, Pline dit qu'il y a des dragons en Ethiopie de dix coudées de longueur t. Et en Indie, il s’en est trouué de cent pieds de long, et aucuns voler si hauten l'air qu’ils prenoient les oiseaux volans?.

Le poisson appellé Pescheur, à cause qu'il chasse aux autres poissons, il vse de mesme finesse que fait la seiche ÿ, Il a vne petile poche qui luy pend du col, laquelle il retire et lasche : comme il luy plaist en yn moment, ainsi que fait le coq d'Inde sa reste, Or il l’allonge en forme d'vn haim, et la presente à mascher aux petits poissons qui nagent auprés de luy, puis la retire à soy petit à pelit, si prés qu'il puisse happer les petits poissons de sa bouche.

Plutarque escrit de la seiche, que combien qu’il y ait cent mille exemples de telles finesses, ruses et eschappatoires aux besles, lesquels ie pour-

{ Pline, lu. 8. ch. 11 e4 12. — À. P.

3 fei se liseut dans toutes les éditions deux histoires tirées de Jean Léon, touchant certains serpents de Calicut et du royaume de Sençgua. Paré ayail sans doute oublié que dans son livre des F’enins, à partir de l'édition de 1579, il avait fait un chapitre spécial avec ces deux histoires, racontées presque absolument dans les mêmes termes.

La seule différence notable est que dans le Livre des Fenins il cite le livre d’Æfrique de Jean Léon, tandis qu'ici il citait son livre des Nauigations. En conséquence, j'ai cru devoir retrançher en cet endroit ces deux histoires, en renvoyant le lecteur au ch. 27 du livre des V’enins, ci-devant, page 317.

3 Arist. de Var, anim. — A. b.

LE LIVRE DES ANIMAVX

rois icy alleguer, toutesfois ie ne puis aucunement passer cestuy de la seiche: laquelle à comme yne vessie pen due au col, toute pleine d’vneliqueur fort noire comme ancre, laquelle elle vuide quand elle se sent prise, et ainsi tasche à tromper celuy qui la chasse.

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