CHAPITRE XII
DES FIÉVRES PVTRIDES EN GENERAL, ET DE LEVRS DIFFERENCES.
Avant que de parler des Synoques putrides, il nous faut esclaircir quelques difficultés, sans lesquelles on ne sauroit comprendre ce que c’est que fiéure putride , ny comment elle se fait, ny mesme en quelle façon elle differe des autres, Voila pourquoy nous dirons quelque chose d’elles en general , de leurs causes, signes et curation , à fin puis aprés de l’appliquer au particulier de la synoque putride.
Il y a eu grand debat entre quelques autheurs anciens et modernes, touchant l'existence de ces fiéures :
les vns asseurans qu’il n’y auoit aucunes fiéures putrides, les autres tepans le contraire: et ceux cy ont tellement fortifié leur party de fortes
raisons et de bonnes experiences, que
pour mañntenant on ne reuoque plus en doute ceste verité : si bien que l’on tient pour constant et asseuré qu'il y a des fiéures putrides, soit continues, soit intermittentes. Mais s’il y a eu du debat touchant cest article., il y en a bien vn plus grand touchant la nature de la pourriture, pour sçauoir si la definition qu’en donne Aristote s'accorde à celle de Galien, et s’il y en a vne naturelle, vne autre contre nalure: vne generale et vne particuliere : vne du tout, et vne de parle : et finalement s’il y a difference entre pourriture et putrefaction. Ie renuoye l’esclaircissement de toutes ces difficultés aux philosophes et aux medecins, me reseruant à expliquer aux chirurgiens ce que c’est que fiéure putride , et Les causes pourquoy les humeurs se pourrissent au COIps.
Fiéure putride n’est autre chose qu’one intemperie chaude et seiche , allumée dans le cœur par le moyen de queique humeur qui se pourrit dans le corps. Or l'humeur qui se pourrit, ou immediatement elle est contenue dans le cœur, ou hors du cœur : si c’est au cœur, c’est l’humeur mesme qui excite la fiéure : si elle est hors du cœur, ce n’est que sa vapeur et sa fumée. D’auantage, si ceste humeur est contenue au cœur, ou dans les grands vaisseaux qui sont entre les aïsnes et les aisselles, la fiéure cst rendue continue à cause que sa vapeur est porlée au cœur sansaucune intermission. iusques à ce que l'humeur cesse de se pourrir.
Mais si l’humeur est hors des grandes veines, releguée aux parties eslongnées du cœur, la fiture ne se fait qu’'intermittente , à cause que sa vapeur ne peut pas estre continuellement portée au cœur, pour les rai-
LE VINGTIÉME LIVRE,
sons que nous dirons cy-apres. Si bien que par ce discours nous apprenons qu’il y a deux sortes de fiéures : l’vne qui est continue, qui n’a qu’yn accés depuis le commencement iusques à la fin, encore bien qu’il dure quelquesfois non seulement plusieurs iours, mais aussi plusieurs semaines et plusieurs mois, selon que la fiéure est courte ou longue, et qu’elle se rencontre en vn corps bien ou mal fait, chargé de peu ou de beaucoup d’humeurs, et vsant de bon ou de mauuais regime de vie : et l’autre sorte de fiéure est intermittente.
Que si lon veut vne particuliere distinction des fiéures putrides, disons que ses especes et ses differences sont prises, ou bien des lieux où les humeurs se pourrissent , ou bien de la varielé des humeurs qui reçoiuent et endurent pourriture !, Pour Le regard et la varieté des lieux, ‘ay dit qu’elles esloient distinguées en continues et intermittentes, et que les continues estoient celles desquelles la matiere et l’humeur putride est contenue et enfermée és grands vaisseaux qui sont entre les aisnes et les aisselles. Car de
1 Toute la fin de ce paragraphe et même du chapitre se retrouve au chapitre 3 du livre primitif de 1575. Celui-ci commençait par exposer les causes des fièvres putrides (voyez les deux premières notes du chapitre suivant), après quoi il continuait :
« Les causes de pourriture et des fieures putrides ainsi expliquees, faut maintenant passer à la diuision d’icelles. La diuision des fieures putrides en certaines et differentes especes , est prise de la difference et diuersité des lieux où les humeurs se pourrissent, ou de la distinction et varielé des humeurs qui reçoiuent et endurent pourriture. Pour le regard et varieté des lieux, etc. »
Le texte se suit alors presque mot pour mt jusqu’à la fin du paragraphe.
DES FIÉVRES,
ces lieux là, tant à cause de l'abondance de l'humeur pourri destiné à la nourriture de tout le corps, que pour le voisinage qu'ils ont auec le cœur, qu'aussi à cause de l’amplitude et capacité des conduits et canaux, il arriue continuellement et sans intermission que quelque portion de la substance de humeur qui se pourrit, ou à tout le moins sa vapeur et exhalaison putrideest portée au cœur, seul et vray siege de la fiéure, et où elle entretient tant et si long temps, que par la force et action de la chaleur tout cest humeur pourri soit en vn coup resout et digeré , ou cuit , euacué et chassé hors du corps. C’est pourquoy les fiéures continues, dés leur commencement iusques à la fin, n’ont qu’vn accés sans aucune intermission franche et absoluë : ie dis franche et absoluë , parce que ceux qui sont tourmentés de fiéures continues peuuent bien auoir quelque relasche de l’ardeur de leur fiéure, de sorte qu’ils ne la sentent si fascheuse qu'auparauant, mais non pas qu'ils en soient tellement quittes comme ceux qui, ayans enduré vn accés de fiéure quarte intermittente, peuuent chemimer et faire leurs affaires, comme s’ils estoient sains, iusques à ce qu’ils soient assaillis d'vn autre nouueau accés : par consequent telle relasche se doit plustost appeler remission qu'intermission. Les fiéures intermittentes au contraire, sont celles desqueltes la matiere hors des veines est contenue et reserrée en la premiere region du corpsenuiron les entrailles, sçauoir le ventricule, le diaphragme, la cauité du foye , la ratte, le pancreas , loméntum et mesentere, parties qui sont quasi comme vn esgout commun de tout le corps, dans lequel toute l’ordure et sentine des humeurs
flue et s'arreste, Telle matiere n’estant contenue Cs veines, n’est point humeur alimentaire ou suc propre de sa nalure à la nourriture du corps, mais plustost vne humeur superflue et excrementeuse, qui deuant que de passer de la vouste du foye en sa partie gibbeuse, est retirée et sequestrée par la prouidence de Nature en ses propres receptacles, à fin de rendre plus pur le reste du bon sang et alimentaire : mais ceste humeur icy superflue , venant enfin par quelque accident, et par quelque vne des cinq causes efficientes des fiéures cy deuant declarées, à se corrompre et pourrir, elle fait la fiéure intermittente, c’est à dire qui a remission franche et absoluë, que les Grecs appellent apyreæie, et les Latins infebricitalion, quittant et reprenant le patient par interualles et secousses manifestes, tant pource que la matiere et humeur qui fait telle fiéure est plus eslongnée du cœur qu’elle puisse trafiquer auec iceluy par les conduilts manifestes des vaisseaux hors desquels elle est arrestée: et aussi parce qu’elle est enfermée et cachée
ans la cauité des parties cy dessus nommées, lesquelles estans de substance membraneuse, dense, et espaisse, ne donnent libre issue à quelque portion ou vapeur de ladite humeur pour estre portée continuellement au cœur, et par ce moyen en-
‘tretenir tousiours la fiéure : laquelle
ne peut estre sans que le cœur soit eschauffé et affecté, comme nous auons montré au commencement de la definition d'icelle.
Voilà la diuision des fiéures prise des lieux où les humeurs se pourrissent: l’autre diuision est prise de la diuersité des humeurs qui reçoiuent pourriture. Or n’y ayant point au-
cune humeur qui ne se puisse pourrir , il faut qu’il y ait autant d’especes de fiéures putrides qu’il y a d’humeurs. Par cy deuant nous auons arresté qu’il y auoit quatre humeurs, le sang, la bile, la pituite, la melancholie: par consequent il y aura quatre differences de fiéures putrides, la sanguine que nous appellons synoque putride , la bilieuse, la pituiteuse et melancholique, lesquelles trois dernieres sont ou continues, ou intermittentes, selon que les humeurs qui les font se pourrissent dans les veines ou hors des veines !.
1 Ce dernier paragraphe se retrouve bien en idée dans le dérnier paragraphe du chatitre 3 de 1575; mais le texte diffère assez pour mériter d’être reproduit.
« Maintenant pour le regard de la diuersité des humeurs, desquels vn chacun en s0y est capable de pourriture, les fieures putrides sont distinguees en bilieuses (ausquelles si elles sont continues, est rapportee l’espece de fieure qu’on appele synoche, c’est à dire continente, causee de la pourriture de toute la masse du sang egalement temperé de là meslänge des quatre humeurs :
comme l’autre espece de syrioche, causee par vne simple ébullition d’icelle masse sanguinäire, sans aucune pourriture, est rapportee aux fieures diaires , comme enseigne Gälien au liure neufieme et onzieme de la Methode, et au deuxieme des fieures chapitre douzieme), pituiteuses et melancholiques : et icelles ou continues, ou intermittentes, selon que la bile ou melancholie qui pourrist est contenue däns les veines ou hors des veines. »
J'ai déjà dit que cette parenthèse est la seule mention qui soit faite dans le livre de 1575 des fièvres synoches simples, mentionnées avec un peu plus de détails au chapitre 2 du livre des Tumeurs de 1579, et qui ont enfin été traitées au chapitre 9 du
‘livre actuel. Voyez ci-deyant la note de Ja page 94.
LE VINGTIÈME LIVRE