DE LA FIÉVRE TIERCE BASTARDE, DE SES CAVSES, SIGNES ET CVRE
L'autre fiéuré intermittente qui se fait de bile est la tierce bastarde, ainsi appellée à cause qu’elle ne se fait pas comme la precedente de bile pure et simple, mais de bile meslée auec quelque autre humeur : et aussi à cause qu’elle ne garde pas toutes les qualités, representation et idée de la tierce legitime. Elle en a bien quelque chose, en ce que l'vne et l'autre ont leurs redoublemens de
LE VINGTIÈME LIVRE
deux iours l’vn : maïs chacune d'elles a certains signes, par lesquels elles semblent constituer diuerses especes de fiéure, de sorte qu'elles ne different pas entre elles par l’ordre et par le temps de leurs accés et periodes, mais par quelques autres accidens qui viennent de la condition de la matiere qui fait ces deux sortes de fiéures. Or ayant discouru de la condition de la tierce legitime, il faut parler icy de la bastarde, à fin d’apprendre quelle sera leur difference, et comme selon icelle il faudra traiter les malades qui seront atteints de ceste tierce bastarde.
L’yne et l’autre fiéure à la verité se font de bile, mais la legitime se fait de bile pure et simple : et la bastarde se fait de bile meslée auec quelque autre humeur, en sorte toutesfois qu’elle excede et surmonte l'humeur auec laquelle elle est meslée: autrement la fiéure ne seroit pas tierce, mais garderoit le mouuement de l’humeur qui y predomineroit. Or ceste mixtion $e fait où de la bile auec la pituité ténue où crasse, où auec la melancholie : si c’est avec la pituite, il se fait vne fiéure que les Arabes appellent choleram maioris famæ., cholere plus ordinaire et plus remarquable: si c’est auec la melancholie, il s’en fait vne autre que les mesmes Arabes nomment choleram minoris famœ, cholere moins ordinaire et moins remarquable, d'autant que la premiere arriue fort souuent, et la derniere fort rarement.Les susdits medecins arabes enseignent que ceste premiere fiéure bastarde mañoris famæ, comme ils appellent, se fait ou lors que la bile citrinejou pasle est meslée auec la pituite aqueuse et ténue, ou lorsque la bile vitelline est meslée auec la pituile crasse : semblable-
DES FIÉVRES.
ment ils disent que la derniere fiéure bastarde s’engendre, ou quand la bile est meslée auec l'humeur melanchodique naturelle, ou quand eile est
meslée auec l'humeur melancholique | atrabäaire: et selon toutes ces diui- |
sions , ils iugent de la longueur ou briefueté, de la violence ou de la douceur de la fiéure, Mais certes
ceste doctrine est tellement embroüillée, et il est si difficile de tuger
de toutes les difierences de ces causes, que ie ne veux y engager l’es-
luy donner plus de trouble que de
lumiere. C'est pourquoy ie me con- |
tenteray de parler de la fiéure tierce bastarde, appeliée maioris fam, comme plus ordinaire , et qui se fait du meslange de l'humeur bilieuse auee la pituiteuse: et qui pour ce suiet peut esire definie : fiéure qui a
des accés et intermäissions de deux |
iours l’on, gour estre engendrée d'humeur bilieuse meslée avec da piluite, qui se pourrit hors des grands vaisseaux.
HU n’est point question de sçauoir si ceste bile est citrine, vitelline, porracée, ou ærugineuse, et en quelle parlie du corps ces diuerses sortes de bile se peuuentengendrer.[!l faut tenir
pour constant que &est bile contre nature, laquelle plus elle acquiert |
de degrés de chaleur , plus elle se
rend maligne, et apporte de plussi- |
nistres accidens: si bien que si la
fiéure a yne mediocre vehemence et
violence, ce sera vn signe que l’humeur bilieuse qui la fait à acquis vn
degré de chaleur contre nature me- | diocre : que si les symptomes sont violens, ce sera la marque d’vn | degré de chaleur excessif. Pour ce
qui est de la pituile qui est meslée
auec la bile , on la reconnoistra sile :
febricitant, auec vn temperament chaud et sec, et en son ieune aage, aura demeuré en oysiueté, se sera rempli de beaucoup de viandes, de fruits cruds, et en vn mot aura amassé beaucoup d'excremens et de crudités. Et par la longueur de la fiéure, on remarquera aisément si ladite pituite est en grande ou petite quantilé, et aussi par la longueur et lenteur des frissons. Cat si la fiéure n’a ses accés que seize ou dix-huit
| heures, et que les frissons soient vioprit du ieune chirurgien, de peur de |
lens et aigus , c’est sans doute qu’il y aura peu de pituite, d'autant que la fiéure approche fort prés de la condition dela tierce legitime : maïs si les accés sont de vingt-quatre, trente ou trente-six heures, et que le frisson soit long et lent , c’est signe qu’il y a beaucoup de pituite, d'autant que la fiéure s’eslongne fort de la nature de la tierce legitime.
En quoy nous remarquerons que la fiéure bastarde qui a ses accés plus longs que dix-huit heures s'appelle Tertiana extensa, tierce estendue , plus ou moins selon que l’accés s’estend ou à vingt, ou à vingt-cinq, où àtrente, ou à trente-six heures. Car ilest tres asseuré que ceste fiéure a des accés quelquesfois de trente, de trente-six, ou de quarante, mesme de d’auantage, selon la quantité et la crassitie de la pituite qui y est meslée.
Or ceste fiéure commence plustost auec horreur qu’auec vn frisson vioient : sa chaleur est plus douce et moins mordicante, et qui s’espand plus difficilement par tout le corps qu’en la tierce legitime: le malade rest point tant alteré, ny ne vomit point des matieres si ameres. I sent vne pesanteur de corps, douleur à l’espine du dos, bouffement à l’estomach auec degoust. L’accés passe
douze heures, et s’estend quelquesfois iusques à trente, et d’auantage, comme enseigne Galien au commentaire troisiéme du premier des Epidemies, et au commentaire 2. du sixiéme liure, Les accés se terminent non par de grandes sueurs, mais par des moiteurs. Elle est plus frequente en automne qu’en autre saison, et attaque les ieunes hommes qui, par vne vie desreglée, amassent grande quantité d’excremens et de crudités : elle surprend aussi ceux qui viuent en oysiueté, Les hommes gras et replets, ceux qui crapulent et qui vsent des bains mal à propos. Rarement se termine-elle au septiéme accés , mais va iusques au quatorziéme, voire mesme dure quarante iours, tantost deux mois, tantost trois mois, quelquesfois six mois: et lorsqu'elle dure si long-temps, elle apporte enfin ou vae dureté de ratte, ou vne hydropisie, ou quelque vice notable des entrailles. Souuent elle ameine des soliques furieuses, lesquelles degenerent en quelque paralysie imparfaite, ou des bras ou des cuisses, mal à ce que l’on dit familier et commun à quelques prouinces de ce royaume.
Cestefiéure est de difficileguerison, mais toutesfois sans peril, puis qu’elle estintermittente, s’il n’arriue quelque faute en la traitant. Toutesfois elle est plus dangereuse que la tierce legitime, à cause de la diuersité des humeurs qui la font, lesquels rendent les maladies fascheuses et contumaces, comme enseigne Hippocrates, et Galien au premier des Epidemies , Comment. 3. article 21.
Pour la cure de ceste fiéure, elle n’est point autre que celle qui conuient à latierce legitime, sinon qu'il ne faut pas tant rafraichir, mais au
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contraire eschauffer doucement ét moderément , inciser puissamment l'humeur peccante, attenuer, cuire, vuider et fortifier les entrailles. Les clysteres detersifs tous les iours sont tres-vtiles, dans lesquels on doit mesler les simples qui dissipent les vents et flatuosités qui remplissent les intestins de ceux qui sont trauaillés de ceste fiéure, s'engendransde la pituite qui est attenuée par l’ardeur de la fiéure. Dés le commencement il faut aussi saigner pour esteindre l’empireume des entrailles, et ce plusieurs fois pour aller au deuant de la pourriture, et empescher la continuelle generation des mauuaises humeurs.
Il ne faut pas se persuader que la pituite empesche ce remede : elle le modere bien, mais de l’empescher tout à fait, nullement, veu que le feu qui est en la pituite est aussi bien feu que celuy qui est en la bile.
En quelque suiet que se met la pourriture, l’intemperie chaude laccompague, laquelle s’esteint par l’euaporation, qui se fait fort commodément par la saignée. Ayant osté tout soupcon d’inflammation aux parties nobles, on viendra à purger le corps doucement et souuent, auec apozemes aperitifs et relaxatifs de sené, agaric, rheubarbe, electuairelenitif,etautres medicamens benins.
Il y en a qui trouuent bon de donner des vomitifs au commencement des accés : mais il faut premierement que ce soient vomitifs doux et benins, et non violens tels que sont les metalliques : et en second lieu il les faut donner lors que la coction paroist dansles vrines, autrement jay {ousjours trouué qu’ils ne profitoient de rien, etqu’ilsdebilitoient grandement l’estomach, qui aprés cuisoit moins bien les viandes, et par consequent
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engendroit quantité de mauuaises humeurs, et donnoit occasion au foye d’en faire de mesme : puis que c’est vne maxime en Medecine que la seconde coction ne corrige iamais la premiere.
le donnerois icy des formules d’apozemes aperitifs, incisifs et laxatifs, desquels il faut entretenir le malade durant vne si grande longueur de temps : mais d'autant que cette longueur de temps donne assez de loisir au Chirurgien de consulter les Medecins sur les diuers incidens de ceste fiéure,ie les remets ausdits Medecins:
aussi qu'il est impossible qu'vn Chirurgien puisse auoir la connoiïssance et la science d’vne si grande diuersité de remedes, telle qu’elle est necessaire d’estre pratiquée en ce mal, à fin de n'ennuyer point le malade d’vn seul genre de medicament. Que le Chirurgien ait soin seulement de bien nourrir le febricitant , et vn peu plus largement qu’en la tierce legitime :
à fin qu’il ait des forces de resister iusques à la fin du mal. Aprés donc les premiers accés (durant lesquels on ne nourrira les malades que de, viandes legeres et liquides) on pourra donner les iours de l’intermission quelque viande solide, aisée à digerer, vne fois leiour seulement, comme sont les poulets, chapons, perdris, veau, mouton : ayant tousiours pour maxime de ne nourrir point le malade durant l’accés (s’il n’auoit quelque foiblesse extraordinaire), mais trois ou quatre heures auant l’accés, et à la fin de l'accés.
Les anciens donnoïent pour breuuage l’eau miellée, qu’ils appelloient mulsam, qu’ils aromatisoient d’hysope ou de spicnar : les recens se seruent de l’eau sucrée ou de l’oxysaccara , quelquesfois d’eau d'orge
assaisonnée de racine de fenoüil et de semence anis. Les plus delicats se seruent d’hippocras d’eau, les autres de decoction de reglisse, racine d’ozeille et de cichorée sauuage : bref on peut s’accommoder aucunement au goust des malades, et leur fairechanger de boisson lorsqu'ils seront ennuyés de quelque vne. Il ne faut pas leur permettre toutesfois de boire du vin iusques au declin de la fiéure, et quelessignes de coction apparoissent.
Aprés les purgations, on n’oubliera pas ny les sudorifiques ny les diuretiques, et à la fin de tout le bain d’eau douce.