‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 223 sur 515 · CHAPITRE ITf · texte numérisé non relu

CHAPITRE ITf

DES CAVSES HVMAINES OV NATVRELLES, ET SEMENCES GENERALES DE LA PESTE, PRISES DE LA COKRVPTION DE l'aIR.

Les causes générales et naturelles de la peste sont deux : à sçauoir l'air infecté et corrompu , et l'altération des humeurs viiiés en noslre corps, et préparés à prendre la peste et air pesliienl. Ce qui est prouué par Galien, qui dit, que les humeurs denostre corps se peuuent pourrir, et acquérir venenosité 2.

Or l'air se corrompt lors qu'il y a excès és saisons de l'année, lesquelles ne tiennent leur constitution naturelle, qui se fait parce que presque toute l'année. a esté humide, à cause des pluyes et grosses nuées. L'hyuer pour la plus grande partie n'a esté froid , ny pareillement le printemps tiède

1 Ecdes. 38. — A. P.

2 Galien, 6. de loois affeclis.— A. P.

illEME LIVRE,

OU tempéré, comme il a de coustume •.

aussi qu'en automne on voit en l'air flambes ardentes, estoilles courantes, et comètes de diuerscs figures, lesquelles choses sont produites des exhalations seiches, L'esté est chaud, et les vents n'ont soufûé sinon du Midy, et encor iceux ont venté tant doucement qu'à peine on les a peu sentir :

et quelquesfois aussi on a veu que les nuées estoient poussées du Midy au Septentrion. Telles constitutions de saisons sont escrites par Hippocrates au liure premier des Epidémies, et au troisième liure des Aph'irismes ' : et véritablement elles rendent l'air du tout pestiféré : car alors par son intemperature il dispose à pourriture les humeurs séreux de nostre corps, et par sa chaleur non naturelle les brusle et enflamme : toutesfois toutes constitutions non naturelles n'engendrent pas tousiours la peste , mais plustost autres maladies epidemiales.

Quelquesfois l'air pestilent , qui est attiré au corps par vne seule inspiration d'vn pestiféré, rend tous les membres infectés ^.

D'auanlage, l'air se corrompt par certaines vapeurs meslées auec luy, comme nous auons dit cy deuant, comme par grande multitude de corps morts non assez tost enseuelis en la terre, comme d'hommes, cheuaux, et autres choses faisans, vne vapeur putride et charongneuse qui infecte l'air:

ce qui souuent adulent après vne bataille, ou de plusieurs hommes péris par naufrage, puis iettés par les flots delà mer au riuage : ou quand la mer a ielté plusieurs poissons et

' Toutes les éditions du vivant de l'auteur portent seulement : au liure des Epidémies; la leçon actuelle est de 1598.

2 Cette phrase a été ajoutée en 1685.

DE LA

bestes, lors que lesriuieres fonl grandes inondations sur la terre, et les rauissent en la mer, dont ils ineurent, n'estanspas accouslumés de viureen l'eau salée. Or la mer laisse quelquesfois grande quantité de poissons à sec, quand les gouffres ou ouuertures de la terre faites par le mouuement d'icelle s'emplissent d'eau , ou quand le flot de la mer laisse les grands poissons en estant sortis du profond : ainsi que denostre temps vue baleine fut putréfiée en la coste de la Toscane, et amena la peste par tout le pays. Or les poissons , ( bien que rarement , comme dit Aristote au 8. de l'Histoire des Animaux * ), peuuent estre infectés par les mauuaises exhalations esleuées de la terre qui est au dessous de l'eau, et passans par dedans icelle: aussi peuuent sentir la contagion de l'air ambiens, lors qu'ils se mettent sur l'eau. Et pour ces deux causes, il se fait que la peste estant en quelque pays, les poissons sont trouués morts en grand nombre, principalement és estangs, lacs, et riuieres qui sont peu agitées, que l'on appelle eaux dormantes : ce qui ne se fait en la mer : car par son grand mouuement impétueux, et par sa salsitude, . n'est suiette à pourriture : et partant les poissons qui sont en icelle ne reçoiuent l'infection pestilente, comme ceux des eaux dormantes.

Outre-plus, l'air est infecté des meschantes vapeurs de quelques lacs, estangs bourbeux et marescageux , eaux croupies és maisons où il y a des esgouts et conduits sous la terre, qui ne s'escoulent point, et se corrompent en Esté, esleuans certaines vapeurs par vne excessiue chaleur du soleil.

* Cette parenthèse est une addition de

Comme l'on trouue par escrit , qu'à Padouë il y auoit vn puits que l'on auoit longuement tenucouuerl : puis ayant esté descouuert , qui fut en Esté, il en sortit vne grande exhalation putride, tellement que l'air circonuoisin fut du tout corrompu : dont procéda vue peste merueilleuse, qui dura fort long temps, dont bien grand nombre de peuple mourut.

Pareillement l'airexterieur est corrompu par certaines exhalations , fumées et souspirs des vapeurs pourries et infectées, enfermées és entrailles de la terre, ayant esté long temps retenues, croupies et estouffées és lieux ténébreux et profonds d'icelle, sortans par vn tremblement de terre.

Par tremblement de terre les eaux sentent le soulphre ou autre matière métallique, et sont chaudes et troubles : cela se fait des exhalations de la terre par lesecouëment ou esbranlement d'icelle. On oit diuerses voix, comme gemissemens de ceux qui meurent aux batailles, et aussi diuers cris d'animaux Semblablement on voit sortir de terre plusieurs animaux, comme crapaux, couleuures, aspics, vipères et autres vermines Et par lesdites exhalaticjns estans sorties , infectent non seulement les hommes et autres animaux , mais aussi les plantes , fruits et grains , et généralement toute leur nourriture 2 :

de tant que comme l'eau troublée et puante ne laisse viure le poisson qui est dedans, aussi l'air maling et pestiféré ne laisse viure les hommes, mais altère les esprits et corrompt les

* Les trois phrases qui précèdent, et dont les deux dernières au moins n'ont pas grand rapport avec le reste du chapitre, ont été ajoutées là en J679.

'■' La pesie des plaiiicx est appelléc sidevalion. — A. P,

358 LE VINGT-QYA

humeurs, el finalement les fait mourir, et mesmement les testes et plantes, comme nous auons (lit.

D'auantagc on a veu quelques vns creusans la terre pour faire des puits, sentir A^ne vapeur si puante et infecte, qu'ils mou roient promptement. Et encores n'agueres és faulxbourgs sainct Honoré de ceste ville de Paris , moururent cinq hommes ieunes et forts, en curant vne fosse où l'esgout du fiens des pourceaux estoit de long temps croupi et retenu sans aucune exhalation : et fut-on contraint ernplir de terre ladite fosse, pour l'estouper promptement, et obuier à plus grands accidens,

Semblable chose a esté dés long temps obseruée par Empedocles philosophe , lequel voyant qu'il y auoit vne ouuerture de terre entre les montagnes , laijuelle causoit Ifi peste pour les mauuaises yapeurs qui en sortoient, la fit boucher, et paii' ainsi chassa la peste du pays de Sicile.

On a conneu combien cecy estoit vray, par la corruption aduenue des corps morts au chasteau de Pene, sur la riuiere de Lot : auquel lieu l'an 1562, au mois de septembre, pendant les troubles premiers aduepus à caïuse de la Religion, fut letté grand nombre de corps morts dedans vp puits profond d(3 cent brasses ou enuirou, duquel deux mois après s'esleua vne vapeur puante et cadauereuse, qui s'espandit par tout le pays d'Agenois et lieux circonuoisins, lusques à dix lieues à la ronde, dont plusieurs furent infectés de la peste. Dequoy ne se faut esmerueiller, veu mesme que les vents soufflans poussent les exhalations et fumées pourries d'vn pays en autre : dont aussi on y voit prouenir la peste, comme auons dit cy

}ÉMit Livre ,

deuant en la première Apologie >.

Or si quolqu'vn vouloit obiecter, disant que si la putréfaction de l'air est cause de la peste, il s'ensniuroil par nécessité qu'en tous lieux oii il y a charongnc?, eglangs, murescagcs, ou autres lieux putrides, la peste y seroit tuusiûurs, à cause que l'air reçoit facilement putréfaction : aussi que toute putréfaction, quand elle est entrée au corps par inspiration, engendreroit la peste : laquelle chose est contre Texperience, comme l'on voit en ceux qui habitent et fréquentent és lieu^ putrides, comme és pqissonneries, escorcherjes, cemelieres V hospitaux , cloaques, et tanneries ; aussi és laboureurs qui manient et meuuent les fiens pourris et corrompus par putréfaction , et ceu^ qui eurent les latrines et plusieurs autres choses semblables. A cela fautrespondre , que la putréfaction de la peste est bien différente de toutes autres putrefactioiis , pour ce qu'il y a vne malignité cachée et indicible, de laquelle on ne peut donner raison, non plus que de l'aimant qui tire le 1er, et plusieurs raedicamens qui attirent et purgent certaines humeurs de nostre corps. Pareillement la malignité occulte qui est en ceste putréfaction pestiférée, n'est point aux autres choses corrompues de corruption ordinaire, lesquelles toutesfpis ep temps de peste se tournent facilement en semblable malignité, tellement que toutes les aposieines, et fîéures putrides, et autres maladies procedan-

1 Gette dernière pUrafiC esl de 1579; elle fait illusion à l'Apologie de 1673, qui fait aiijpurd'hui le pli^P- d» 'i^'^ des Playcs d'harquebuscs, et où en elTel il avait déjà raconté la même histoire. Voyez tome II, page 173 et suiv.

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