‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 247 sur 515 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

DES MEDICAMENS ALEXITERES, C'EST A.

DIRE CONTUEPOISONS, QVI ONT VEP.TV DE CHASSER LE VENIN PESTIFERIi.

Maintenant il est temps que nous traitions de la propre cura lion de ceste maladie pestilente , laquelle est fort difficile, à cause de la diuersiléet fallace de plusieurs accidens qui la suiuent : tellement que le Médecin et Chirurgien à grande difficulté peuucnt-ils iuger et connoistre si le malade est frappé de peste, veu mesmement que quelquesfois il n'aura qu'vne petite fiéure, à raison que ce venin ne sera imprimé en humeur chaud , etpartautil ne se disperse et ne se fait apparoislre certainement, dont adulent que le pestiféré meurt promptemenl , sans aucune cause manifesie ou signe quelconque. Parquoy, en temps de peste , il ne faut prolonger le temps en cherchant les vrais signes de ceste maladie : car bien souuent on seroit deceu, et le venin tuera bien tost le malade, si on ne se haste de luy donner promplement son alexitere ou contrepoison. A ceste cause, lors qu'on verra la fiéure à quelqu'vn en temps de peste, il faut présupposer qu'elle est pestilentielle, attendu mesmcment que tant que l'inlluence venimeuse de l'air durera, tout l'humeur superflu est facilement enuenimé.

^ Or pour commencer la curation,

/iriéMe livre,

aucuns sont d'aduis de faire la saignée, les autres de donner purgation, et les autres de donner incontinent quelque contrepoison : mais considérant la véhémence de ceste maladie, et la diuersité et fallace des accidens qui la suiuent, ausquels faut subuenir, en contemplant la principale partie, qui est la matière vénéneuse et du tout ennemie du cœur, nous sommes d'aduis, que le plus expédient est de donner premièrement subitement au malade quelque médicament alexitere et cardiaque, pour contrarier et résister au venin , non en tant qu'il soit chaud ou froid, seo ou humide , mais comme ayant vne propriété occulte. Car si c'estoit vne intemperature seule ou compliquée, elle pourroit estre curée auec medicamens contrarians par vne seule qualité, ou mistionnés suiuant les remèdes escrits et approuués des anciens et modernes : mais nous voyons que par tels remèdes communs et méthodiques, tel venin ne peut estre vaincu : parquoy nous sommes contraints pour la curalion venir aux medicamens qui opèrent par vne propriété occulte , qui ne peuuent estre expliqués par raison, mais conneus par seule expérience, comme sont lesalexileres ou antidotes, c'est à dire, remèdes dédiés contre les venins.

Or il y en a deux sortes : l'vne qui arreste et rompt la vertu du venin par sa propriété cachée ou particulière, de laquelle on ne peut donner raison : l'autre le ielte hors du corps, à sçauoir par vomissement, flux de ventre, sueur, et autres vacualions que dirons cy après : lesquels eslans 1 contraires aux venins, changent et altèrent tout le corps, non pas (connue dit laques Greuin en son liure des Ve-

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-nins) qu'il faille entendre que leur substance pénètre et passe tout le corps : car il est impossible qu'en si p(Mi (le temps et si peu de matière qu'on donne pour contrepoison , puisse passer vne si grosse masse de noslre corps. Mais estant en l'estomacb, là il s'eschautre : puis s'esleuenl certaines vapeurs lesquelles se communiquent par tout le corps, de telle sorte que , soustenu d'icelles, il combat par sa vertu la force du venin en quelque part qu'il le rencontre, le maistrisantet le chassant hors, non seulement par sa substance, mais par renuoy de ses vertus et qualités : comme journellement nous voyons que quand nous auons pris des pilules, ou quelque médecine laxatiue, neantmoins que leur substance ou matière demeure en l'estomach, leur vertu est espandue en toutes les parties du corps. On en peut autant dired'vnclystere, qui estant dedans les intestins, a puissance de faire reuulsion des humeurs du cerueau Autre exemple : comme nous voyons de l'emplastre de Vigo mmmercurio, qui liquéfie et chasse le virus verollique tant par sueurs, flus de venire, que flux de bouche, sans que la substance du mercure entre aucunement dedans les parties intérieures du corps : pareillement les . alexiteres opèrent en nos corps en I combattant et chassant la virulence ( du venin. Mais ainsi que par la mor- •sured'vne vipère, ou piqueure d'vn ^ scorpion, ou d'autre beste vénéneuse,

' Galien , lib. 2. de comp. med. secundum I loco.i. — A. P. Celte note se lit pour la prer mière fois dans l'édition de 1698; celles de 1579 et 15S5 n'offrent rien de semblable,mais dans celles de 15G8 et 1675 on lisait ! dans le texte : comme tesmoigne Galien au lib. 6. des Simples, cliap. 19.

PltSTE.

vne bien petite quantité de leur venin fait en peu de temps grande mutation au corps, à cause que leur qualité s'espand par toutes les parties, et les altère et conuerlit en sa nature , dont la mort s'ensuit si on n'y met remède : et pareillement vne petite quantité de contrepoison donné en temps et heure, abat la malice du venin, soit appliqué par dehors, ou donné par dedans. Toutesfois il faut icy noter, que l'alexitere doit estre plus fort que le venin, h fin qu'il domine et le chasse hors : et en sera donné deux fois le iour, et partant il en faudra vser en plus grande quantité que n'est présupposé estre le venin, à fin qu'il le domine. Aussi n'estil pas bon en vser en trop grande quantité, de peur qu'il ne blesse la nature du corps, encores qu'il fust maistre du venin ; partant on y tiendra médiocrité, et en sera continué iusqu'à ce qu'on verra les accidens diminués ou du tout cessés.

Or les alexiteres ou contrepoisons, sont soiuienlesfois faites d'vne partie de venins mesiés auec autres simples en quantité bien accommodée (comme on voit en la composition du theriaque, qu'il y entre de la chair de vipère), à fin qu'ils seruent de véhicule ou conduite pour les mener là par où est le venin dans le corps, pource qu'vn venin cherche son semblable, comme aussi font toutes choses naturelles. D'auantageil se trouue des venins qui sont contrepoisons les vus des autres, voire vn venin contre son semblable , comme on voit le scorpion propre contre sa piqueure.

Mais entre tous les alexiteres du venin pestiféré, sont principalement le theriaque et methridat , lesquels on a conneu résister à la malice du venin en fortifiant le cœur, et généralement

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lous les esprits, non seulement pris par dedans, mais aussi appliqués par dehors , comme sur la rej^ioii du cœur, et surles bubons et charbons, et vniiierscllenieni par tout le corps : parce qu'ils allirent le venin vers eux par vne propriété occulte ( ainsi que le Magnés attire le fer, et TAmbie le feslu, et les arbres et herbes tirent de la terre ce qui leur est familier), et l'ayant attiré l'aUerent, corrompent et mortiflent sa virulence et venenosité : ce qui est bien prouué par Galien au iiure ries Commodilcs du Theri ique : ioint que tous les anciens ont tenu pour résolu, qu'en la composition d'iceux y a vne chose merueilleuse et conuenable à la forme de l'esprit vital. Dequoy nous a fait foy le Roy Mithridales , inuenteur du methridat, lequel en ayant pris par long vsage , ne se peusl faire mourir qu'auec peine extrême par poison, pour ne tomber entre les mains des Romains ses ennemis mortels >. Et quant au Iheriaque , Galien afferme qu'il peut guarir de la morsure d'vn chien enragé, estant pris auparauant que le venin ait saisi les parties nobles.

Et si quelques-vns me vouloient mettre en auant que le theriaque et methridat, et plusieurs autres medicamens alexiteres de la peste, sont chauds, et qu'elle commence le plus souuent par fleure ardente et continue, et que partant tels remèdes la pourroient augmenter , et qu'estant augmentée , nuiroient plustost aux malades, qu ils ne leur profiteroient : A cela ie respons et confesse qu'ils sont chauds : mais d'autant qu'ils résistent au venin eslans baillés et

1 Val. Max. H. 9. chap. 2. — A. P. Note de

l'nij^ME; LIVRE,

admis par proportion conuenable, piMiuent plus aider que nuire à la tiéiire, à laquelle ne faut auoir tant d'csgard qu'à sa cause. Vray est que quand la fiéure est forl grande, il les faut meslerauec choses réfrigérantes, comme trochisquos de camphre ( lequel mesmo preserue le corps de pourriture, et pource est commodément meslé és antidotes contre la peste ) syrop de limons, citrons , ne- ^nuphar, eau d'ozcille, et autres semblables, et au reste ne choisir vn melhi idat ou theriaque trop vieils , ains du moyen aage, commode quatre ans , ou récent, comme de deux :

car ainsi elle n eschauffepas tant.

Or la quantité dudit iheriaque et methridat se doit diuersiQer selon les personnes : car les forls et robustes en pourront prendre la quantité d'vne dragme ou plus : les moyens, demie :

et quant aux enfans qui teltent encores, nous en parlerons cy après.

Quand le malade aura pris ledit theriaque ou autre alexilere, faut qu'il se pourmene quelque espacede temps, non pas toulesfois comme aucuns font , lesquels incontinent qu'ils se sentent frappés de peste, ne cessent de cheminer tant qu'ils ne se peuuent soustenir : ce que ie n'approuue, veu qu'ils débilitent par trop Nature, laquelle estant ainsi débilitée, ne peut vaincre son enuemy pestiféré : par-^ tant on ne doit point faire ainsi, mais y procéder par médiocrité. Et après que le malade se sera pourmené, il le faut mellre dedans vn lit chaudement, et le faire bien couurir, et luy appliquer des pierres chaudes aux pieds, ou bouteilles remplies d'eau chaude, ou des vessies, et le faire tres-bien suer : car la sueur on tel cas est vne des vrayespurgations des humeurs qui causent la peste et les

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fiéures putrides, soient chaudes ou l'roides.

Toulesfois toute sueur n'est pas prolliable, comme il appert par ce que George Aj^iicola , excellent Médecin au pays d'Allem.-iy ne, a escrlt en son liure de la Peste, où il assciire auoir veu vue femme de Misne, ayant la peste, suer le sang par la teste et la poitrine l'espace de trois iours, et ce nonobstant elle deceda. Aussi An tboniiis Beniuenius, Médecin florentin, au liure 1. cbap. l. dit auoir conneu vn homme assez robuste, aagé de trente six ans, lequel tous les mois suoit le sang- par les porcs du cuir, lequel fut guari par section de veine

Or pour retourner à nostre propos, ce qui s'ensuit, estant pris intérieurement, sera bon pour prouoqiier la sueur.

"if. Rad. chinae in talleolas (llssectœ § . j. fî, . Gaiaci 5 . ij, Corticls larparisçi 5 , j.

Rad. angelicae 3, ij.

Rasurip fiornu cerui 5 j.

Baccarum iuniperi 5. lij,

Le tout soit rais dang vne phiole de verre, tenant de cinq à six pintes, et soient mises dans ladite phiole quatre pintes d'eau de riuiere , ou d'vne claire fontaine: et soit estoupée, et laissé en infusion toute la nuit sur les cendres chaudes, et le lendemain soit bouilli in balneo Mariœ : et au cul du chauderon sera mis du fojn ou feutre, de peur que ladite bouteille ne touche au fonds, et que par ce moyen elle ne se rompe. L'cimllilion se fera iusqu'à la consomption de la moitié , qui se pourra faire en six

1 Celle hlsloîre de Benivcnlus est une addillon do 1585.

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heures : puis sojl passé par dedans la chausse d'iiippocras, (îl après repassé aucc six oiic(!s do succre rosat, et vn peu de theriaciue : et d'iccUo eau estant vn peu chaude, en sera donné plein va verre, ou moins, à boire au malade pour le liiire suer. D'auantagc, on pourra asseurémenl prendi o de la pondre suiuanle, laquelle c^i fort singulière.

Foliorum dictamni , rula;, radicis tor^ mciiUllaî, bclonicaî ana g. fii.

Doli armenia; pncparali g . j.

Terra; sigillatîe 3. iij.

Alocs , myrrliœ ana § . fi , Croci orienlalis 3. j.

Mastiches 3. Ij,

Le tout soit puluerisé selon l'art, et soit faite poudre , de laquelle on baillera au malade vne dragme dissoute en eau rose, ou de vinette saunage : et après auoir pris ladite poudre, il se pourmenera, puis s'en ira coucher, et se fera suer, ainsi qu'auons dit. Pareillement ceste eau est tres-excellente.

"îf. Radicum gentianœ et cyperi ana 3. iij. Cardui benedicti, pimpinella;ana m.j. fi . Oxalidis agrestis et morsus diaboli ana P- ij.

Baccarum hederœ et iupiperiana 5. fi.

Florum bugiossi, violarum, et rosarum rubrarum ana p. ij.

Le tout soit mis en poudre grossement, puis le ferez tremper en vin blanc et eau rose par l'espace d'yne nuit seulement, et après on y adioustera :

Boli Armeniœ 5 . j.

Theriaca; §. fi.

Cela fait, on distillera le fout au bain marie, et on le gardera en vne phiole de verre bien bouchée : et lors qu'on en voudra prendre , on y mettra vn bien peu de canelle et saf*

LE VINGT-QVATrtlÉME LIVRE,

fran : el si le malade est délicat, comme sont les femmes et enfans, on y mellia du succre. La dose sera six onces aux robustes , aux moyens trois, et aux delicals deux, plus ou moins, selon qu'on verra eslre nécessaire. El après l'auoir prise, on se pourmenera ol suera comme dessus.

Les eaux Iheriacale et cordiale, cy dessus mentionnées, sont aussi de merueillcux effet pour ceste intention, et en faut prendre quatre, cinq, ou six doigts en vn verre. Semblablement celle qui s'ensuit est bien approuuée.

"if. Oxalidis agrestis minoris m. vj.

Rulœ p. j.

Pistentur et macercntur in aceto xxiiij. horarura spatio , addendo theriaciE § .

iiij.

Fiat distillalio in balneo Mariœ.

Et incontinent que le malade se sentira frappé, il en boira quatre onces, plus ou moins, selon sa vertu, puis se pourmenera et suera, comme il a esté dit cy dessus. Le temps de faire cesser la sueur est, ou qu'elle se refroidisse, ou qu'on ne la peut plus endurer par foiblesse ou autrement :

alors faut essuyer le malade auec linges vn peu chauds. Et note qu'il ne le faut iamais prouoquer à la sueur, l'estomach estant plein i : car par ainsi la chaleur est dissipée , ou pour le moins reuoquée du ventricule en l'habitude du corps , dont s'ensuit crudité.

D'auantage, faut garder le malade de dormir pendant qu'il suera, el principalement au commencement qu'il se sent frappé et atteint de ce mal : parce que nostre chaleur na-

1 La plirasc finissait ici en 1568; le reste est de 1575.

turelle et esprits en ce faisant se retirent au profond du corps, et partant le venin que Nature tasche à chasser hors, est porté au cœur et autres

parties nobles auec iceux : et pour ceste cause faut que le malade fuye grandement le dormir : ce qui se fera en l'enlretenanldeparolles ioyeuses, luy faisant des contes pour le faire rire, s'il peut : et pour ce faire, luy dire et asseurer que son mal n'est rien, et qu'il sera bien tost guari :

pareillement on fera bruit en la chambre, ouurant les portes et fenestres. Et si pour tout cela il vouloit dormir, on luy fera des frictions aspres, et luy liera les bras et iambes assez estroitement : aussi on luy tirera les cheueux par derrière le col, et le nez , et les oreilles. D'auantage on dissoudra du castoreura en fort vinaigre et eau de vie, et on luy en appliquera dedans le nez et les oreilles. Ainsi on procédera par toutes manières selon la grandeur du mal et qualité des personnes, à fin que le malade ne dorme, et principalement le premier iour, iusquesà ce que Nature, aidée par les remèdes, ait ietlé le venin du dedans au dehors par sueur, vomissement, ou autrement.

Donc ne sufût défendre seulement le premier iour, mais aussi iusques à ce qu'ils ayenl passé le quatrième, pendant lesquels ne leur sera permis de dormir que deux ou trois heures par iour, plus ou moins , selon la vertu : car en ce faut tenir médiocrité (comme on doit faire en toutes choses) et considérer que par trop veiller les esprits se dissipent, dont souuent s'ensuit grande debilitation : et Nature, estant prosternée et abbatue, ne peut vaincre son aduersaire. Partant le Chirurgien y aura esgard : car si les sains sont atténués et affoiblis par

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