‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 280 sur 515 · VESTE · texte numérisé non relu

VESTE

toufCoit , et le froid de la nuit les morfondoit et leur amenoit d'autres morlelles maladies. Et qui plus est, n'a on pas veu csdiles loges , que lo pere et la mere cstans griefuement malades, et ne pouuans aider à leur enfant, l'ont veu suffoquer et manger aux mouclu s guespes, et la merecuidant le secourir, se leuer , puis tomber morte entre l'enfant et le mary ? Plus , on n'est recormeu des vassaux , suiets , ou seruKeurs qu'on ait : chacun tourne le dos , et personne n'y oseroit aller ; mesmes le pere abandonne l'enfant , et l'enfant le pere : le mary la femme , et la femme le mary : le frère la sœur , et la sœur le frère : voire ceux que vous pensez les plus intimes et feables amis, en ce temps vous abandonnent pour l'horreur et danger de ceste maladie. Et s'il y a quelqu'vn qui , meu de pitié et charité chreslienne, ou pour la consanguinité, vueille s'auancer pour secourir et visiter vu malade, il n'aura après parent ny amy qui le vueille fréquenter ny approcher.

Qu'ainsi soit , on a veu à Lyon , lors qu'on apperceuoit seulement és rues les Médecins , Chirurgiens et Barbiers esleus pour panser les malades, chacun couroit après eux à coups de pierres pour les tuer comme chiens enragés, disans qu'il failoit qu'ils n'allassent que de nuit , de peur d'infecter les sains.

Combien de panures femmes grosses, sans estre aucunement malades de peste (pour-ce qu'en tel temps toutes autres maladies sont suspectes) ont esté pour le seul souspçon délaissées et abandonnées à leur enfantement, dontestprouenuela mort des mères el des enfans.' le puis véritablement dire auoir trouué aux I mammelles d'vne femme morte de

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peste, son enfant tcltant oncorcs le venin mortel, qui le deuoit tuer bien tosl après.

Si la nourrice d'vn enfant vient à décéder, cncores que ce ne fust de la peste , il ne s'en Irounera point d'autre, pour le souspçon qu'on a que elle soit morte de peste : tant est ceste maladie effroyable et espouuentable , que si tost que quelqu'vn en est surpris, il ne trouue secours de personne, ains attend seulement la mort misérable. Qu'il soit ainsi, entre vne infinité d'autres exemples que l'on en voit ordinairement, nous lisons' qu'vne ieune femme, son mary estant mort et deux de ses enfans , se voyant frappée , commença a s'enseuelir elle-mesme, et fut trouuce à demy enseuelie , ayant encore le fil et l'aiguille entre ses mains. Outre-plus, vn homme fort et robuste ayant la peste , est allé au cimetière , et en sa présence a fait faire sa fosse, et auant qu'elle fust paracheuée, il mourut sur le bord.

Au contraire il y en a qui ont eu telle appréhension de la mort , estans frappés de ceste maladie pestilente, que pour se secourir eux-mesmes , se sont appliqués des fers ardens sur la bosse, se bruslans tous vifs: autres auec tenailles l'ont arrachée, se pensans garantir. Aussi aucuns par la ferueur et rage de ceste maladie se sont iellés dedans le feu , autres dans les puits, aucuns és riuieres : autres se sont précipités par les fenestres, autres se sont heurtés la leste contre la muraille iusqu'à en faire sortir la ceruelle, ce que i'ay veu : autres aussi se sont tués eux-mesmes à coups de dague ou de cousleau.

Lucrèce , poëte Latin , a remarqué

i K\i\iarQ des Histoires prodigieuses.— K.V.

RllÎMÉ LIVRK ,

la peste auoir esté aulresfois si furieuse au pays d'Athènes, que plusieurs surmontés de la véhémence de la maladie se precipitoient dedans l'eau. On raconte que la peste, il y a enuiron quatre \ingts ans , auoit de telle rage couru par la Gaule Lyonnoise, que les femmes principalement, sans apparence d'aucun mal en leur corps, se ieltoienl dedans leurs puits, surmontées de la fureur de telle maladie '.

Et à ce propos m'a esté asseuré que depuis n'agueres, vn Preslre de la paroisse sainct Eustache en ceste ville de Paris , estant malade de la peste en l'Hoslel Dien , de furie se leua du lict , et prit vne dague , de laquelle il frappa plusieurs despauures malades couchés dedans leur lict, et en tua trois : etn'eust estéqu'il fut apperceu et empoignédu Chirurgien dudit hostel (qui récent de luy vn coup de dague dedans le ventre , le voulant saisir, dont il cuida mourir) il en eust occis autant qu'il en eust trouué :

mais si tost qu'il fut retenu , et que ceste furie diminua, il rendit l'esprit.

Vn autre cas non moins horrible est aduenu à Lyon, rue Mercière, où la femme d'vn Chirurgien nommé Amy Baston (quiestoil mort de peste) six iours après estant esprise de la mesme contagion, tomba en resuerie, puis en frénésie, et se mist à la fenestre de sa chambre, tenant et tourmentant son petit enfant entre ses bras ; ce que voyans, ses voisins l'admonestoient de ne luy faire mal : mais au lieu d'auoir esgard à leur aduerlissement, le ietla incontinent en terre, puis tost après elle s'y précipita : ainsi la mere et l'enfant moururent.

Il y a vne infinité d'autres sembla-

1 Ce paragrnpbe a été intercalé ici en 1670.

DE LÀ

blcs exemples , lesquels si ie voiilois raconter, iamais la matière :ie me (lefaiidroit : mais tant y a, que le tout adulent le plus souuenl aux malades par faute qu'on n'ose conuerscr, ny estre alentour d'eux pour les secourir : ce qui ne se fait aux autres maladies , mesmes en lèpre , car cnicelle les malades sont secourus: mais en ceste-ey on est decbassé de ses parens et amis , voire de sa propre maison , comme nous auons dit : dequoy se faut d'autant moins esmerueiller , veu que la charité des hommes est auiourd'hui tellement refroidie, que ceux mesmes qui ont toute liberté, encore qu'ils ayent or et argent pour satisfaire , ne peuuent en temps do peste auoir secours d'auli uy

Icy ne veux encore passer que ne recite ce que le bon vieillard Guidon a escrit, qu'en l'an mil trois cens quarante et huit, vint vne mortalité, dont ceux qui esloient espris de peslc mouroient en trois iours ou en cinq au plus : et estoit si contagieuse , que non seulement en conuersant ensemble , mais aussi en regardant l'vn l'autre se prenoit : et les personnes mouroient sans seruileurs , et esloient enterrés sans près 1res, et mouroit de iour en iour en vn si grand nombre de pestiférés, que nepouuant suffire à les enterrer, on estoit contraint faire de grandes fosses aux cimetières et les istler dedans à monceaux, les vns moris , les autres estans encore en agonie. Leperenevisitoit l'enfant, ny l'enfant le pere, ny la femme lemary.ny lemary la femme, comme auons dit cy dessus : toute charité

' Le Icxtc corrcspondaiU au cli.ipilrc actuel, dans Sédition de 15GH, n'allait pas plus loin, cl le long cxirail de Guy de Chauliac qu'on va-lire a iH(i ajouiô çn 1575.

estoit morte", et espérance abbatue.

Geste maudite pestilence fut quasi par (ont le monde, et n'en laissa presque la quarte [jartie. Elle fut fort honteuse et non profilable aux Médecins et Chii urgiens , lesquels n'osoient visiter les malades, de peur d'estre infectés : ioint aussi que tous leurs remèdes iKî profiloient en rien : car tous ceux qui esioiciil frappés de ceste peste mouroient. En aucunes contrées de pays, on eslimoit que les luifs eussent enucnimé le monde , et à cesfc cause on leur couroit sus et les assommoil. Les autres cuidoient que ce fussent les panures manchets, pour laquelle occasion estoient chassés. Les autres en sou pron noient les Nobles, et pource n'osoient aller par le monde. Et finablenient les portes des villes furent gardées, cl ne laissoient nul entrer dedans s'ils n'estoient bien conneus- El si quelquesvns auoienl poudre ou onguens, pensoicnt que ce fussent poisons, qui estoit cause de leur faire auailer. Ladite peste dura sept mois sans cesser.

Voila ce que le bonhomme de Guidon en escrit, chose à la verilé de grande remarque, louchant Tire de Dieu.

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