GI
paiement de la faim , peste , cl du froid : car la neige esloil sur la terre plus de hauteur de deux pieds , et estoient logés en des cauernes sous terre , couuertesd'vn peu de chaume seulement. Neantmoins que chacun soldat auoit son lit de camp et vne couuerture toute semée d'estoiles luisantes et brillantes, plus claires que fin or : et tous les iours auoient draps blancs, et logés à l'enseigne de la Lune, et faisoient bonne chère quand ils auoient dequoy : et payoien l si bien leur hoste dés le soir, que le matin s'en alloient quittes, secouant les oreilles. Et ne leur falloit nul peigne pour destacher leduuet et la plume de contre leurs barbes et cheueux : et trouuoient tousiours nappe blanche, perdans de bons repas p: r faute de viandes. Aussi la plus grande part n'auoit bottes , ny bottines, pantoufles, chausses, ny souliers : etlplusieurs aimoient mieux n'en auoir point que d'en auoir, pource qu'ils estoient tousiours en la fange iusques à my-iambes : et à cause qu'ils alloient nuds pieds , nous les appellions les Apostres de l'Empereur.
Après que le camp fut entièrement rompu , ie distribuay mes malades entre les mains des Chirurgiens de la ville , pour les par acheuer de penser : puis ie pris congé de monsieur de Guise, et m'en reuins deuers le Roy, qui me receut auec bon visage, lequel me demanda comme i'auois peu entrer en sa ville de Mets. le luy racontay entièrement tout ce que i'auois fait. Il me flt donner deux cens escus , et cent que i'auois eu au partir : et me dist qu'il ne me laisseroit iamais panure. Alors ie le remerciay Ires-humblcment du bien et de l'honneur qu'il luy plaisoit me faire.
VOYAOK DF, IIKDIN. — 1553.
L'Emperem* Cliailcs fit assiéger lavilledeTlierouoiine.où monsieur le ])iic de Sauoye esloit gênerai de toiile l'armée. Elle fut prise d'assaut, où il y eut de iios gens grand nombre de tués et de prisonniers.
Le Roy, voulant preuoir que l'ennemy ne vint aussi assiéger la ville et chasteau de Hedin, enuoya messieurs le Duc de Boiiillon . le Duc Horace, le Marquis de Villars. et vn nombre de Capitaines, et enuiron dixhuit cens soldais: et pendant le siège de Theroïienne, lesdils seigneurs flrcnt fortifier ledit chasteau de Hedin, de façon qu'il sembloit eslre imprenable. Le Roy m'enuoya vers lesdils seigneurs pour les secourir de mon art, si d'aduenlure ils en auoient affaire.
Or tost après la prise de Theroiienne , nous fusmes assiégés de l'armée.
11 y auoit vue viue et claire fontaine à la portée de nostre canon , où il y auoit enuiron quatre vingts ou cent goujats et putains de nos ennemis, qui estoient autour de ceste fontaine pour puiser de l'eau. Festois sur vn rampart regardant asseoir le camp :
et voyant ceste multitude de fainéants autour de ladite fontaine, ie priay monsieur du Pont, commissaire de l'artillerie, de faire tirer vn coup de canon à ceste canaille : il m'en fit grand refus, meremonstrant que toute ceste manière de gens ne vaudroit point la poudre qu'on y despendroit.
De rechef le priay de braquer le canon, luy disant que plus de morts moins d'ennemis, ce qu'il fi^l par ma prière : et de ce coup en furent tués quinze ou seize, et beaucoup de
blessés. Nos soldais firent saillies sur les ennemis , où il en fut beaucoup de tués et blessés do coups d'harquebuses et de main, tant d'vne part que d'autre : et nos soldats faisoient sonnent des saillies sur les ennemis, auparauant que leurs tranchées fussent faites, là où i'eus beaucoup de besongne taillée : de façon que n'auois repos ny iour, ny nuit, à penser les blessés.
Et diray cecy en passant, que nDu.s en auions mis beaucoup en vue grosse tour, couchés sur vn peu do paille : et leurs oreillers estoient do pierres , leurs couuertures estoient manteaux, à ceux qui en auoient.
Lors que la batterie se faisoit , autant de coups que leurs canons tiroient, les malades disoient sentir douleur en leurs playes, comme si on leur eust donné des coups de baston : l'vn crioit la teste, l'autre le bras, et ainsi des autres parties: et à plusieurs leurs playes resaignoient, voire en plus grande abondance qu'à l'heure qu'ils furent blessés, et lors c'estoit à moy à courir pour les estancher. Mon petit maisire , si vous eussiez esté là , vous eussiez esté bien empesché auec vos fers ardens. Il vous eust fallu beaucoup de charbon pour les rougir, et croy qu'on vous eust assommé comme vn veau pour ceste cruauté.
Or par ceste tempeste diabolique de l'echo de ceste machine canonique, et grande et véhémente agitation de la collision de l'air, retentissant aux playes de ces blessés , plusieurs mouroient : et d'autres parce qu'ils ne pouuoieiit reposer, à cause des clameurs et cris qu'ils faisoient iour et nuit , et aussi faute de bons alimens , et autres traitemens nécessaires aux blessés. Or mon petit maisire, si vous cussiyz oslé là , vous eussiez bien peu
7!0 APOLOGIE
leur donner de la gelée, restaiirans, coulis, pressis, panade, orge-inondés, amandes, blanc-manger, pruneaux, raisins de damas , el autres viandes propres aux malades : voslre ordonnance eust esté seulement accomplie en papier, mais à l'effet ils n'eussent sceu autre chose auoir que de la chair de vieilles vaches em-" preintes, qui furent prises autour de Hedin pour nostre munition , salées et demy cuites : en sorte que qui la vouloit manger, il la falloit tirer à force de dents, comme font les oiseaux de proye leur viande.
le ne veux laisser leurs linges dont ils estoienl pensés , qui estoient seulement relaués tous les iours et seichés au feu, partant endurcis comme parchemin, le laisse à penser comme leurs playes se deuoient bien porter.
Il y auoit quatre grosses putains de haute graisse, à qui fut donnée la charge de blanchir le linge , qui s'en acquittoient à coups de baston : et aussi qu'elles n'auoient l'eau à commandement, ny moins le sauon. Voila comme les pauures malades mouroient, par faple d'alimens et autres choses nécessaires.
Vn iour nos ennemis feignirent de nous donner vn assaut gênerai, pour attirer nos soldats sur la brèche, à fin de reconnoistre nostre eonlenan ce : tout le monde y courut : nous auions fait grande prouision d'artifl ces de feu pour défendre la bi'eche Vn preslre de monsieur le Duc de Boiiillon print vne grenade, pensant la ielter sur les ennemis, et y mit le feu plustost qu'il ne deuoit •• elle se creua|,'et^le feu se mit en nos artifl ces qui estoient en vne maison prés la brèche, qui nous fut vn merueilleux desastre, pource qu'il brusla bitup de pauures soldats : mes
mes se print en la maison, et eussions esté tous bruslés , n'eust esté le secours qu'on Ot pour l'esteindre. Il n'y auoit qu'vn seul puils là où il y eust de l'eau en nostre chasleau , qui fut presque du tout tari, et en lieu d'eau on prit de la bière pour l'esteindre. Puis après eusmes grande disette d'eau : et pour boire le reste qui demeura , il la nous falloit passer au Irauers des sergietles. Or l'ennemy, voyant ceste foudre et tempeste de ces artifices qui ietterent vne merueilleuse flambe et tintamarre , eslimoient que nous eussions mis le feu exprés pour la défense de nostre brèche, pour les brusler, et que nous en auions bien d'autres.
Cela leur fit prendre autre opinion de nous auoir par autre voye que par assaut : ils firent des mines , et sapperent la plus grande partie de nos murailles : tellement que cela estoit pour renuerser entièrement nostre chasteau s'en-dessus-dessous : et lors que les sappes furent acheuées de faire , et que leur artillerie tiroit , tout nostre chasleau branloit sous nous , coiiime vn tremblement de terre, qui nous estonna fort. D'auanlage, ils auoient braqué cinq pièces d'artillerie qu'ils auoient assises sur vne petite colline pour nous donner à dos , lors que fussions allés pour la défense de la brèche.
Le Duc Horace eut vn coup de canon à vne espaule, qui luy emporta le bras d'vn costé et le corps de l'aur tre, sans que iamais sceust dire vne s^gle parole. Geste mort là nous fnt vn grand desastre, pour le rang qu'il lenoit en ceste place. Semblablement monsieur de Marligues eut vn coup de boulet qui luy perça les poulraous : ie le pensay, comme ie diray cy après. Alors nous demandasmes à