‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 426 sur 515 · I ET V · texte numérisé non relu

I ET V

parlementer, et Hit enuoyc vne Irojnpede vers le Prjiice de Piémont , pour srauoir quelle composition il hiy plaisoit nous faire. Su response l'ut que tous les Chefs, comme Gentilshommes, Capitaines, Lieulenans, Enseignes, seroifnt pris à rançon , et les soldats sorliroient saiis q;ri|>es : et que s'ils refusoient ce beau et honneste party, le lendemain nous dénions estre asseurés qu'on nous auroit par assaut ou autrement. Le conseil fut tenu , où le fus appellé , pour sçauoir si ie voulois signer, comme plusieurs Capitaines, Gentilshommes , et autres , que la place fust rendue. le fls response qu'elle n'estoit pas tenable , et que ie le signerois de mon propre sang , pour le peu d'espérance que i'auois que l'on ne peust résister aux forces des ennemis, et aussi pour le grand désir que i'auois d'estre hors de cest enfer et grand tourment : car ie ne dormois ne nuict ne iour, pour la grande quantité des blessés, qui pouuoient estre en nombre de deux cens. Les morts rendoient vne grande putréfaction, estans entassés les vns sur les autres comme fagots , p'estans point couuerls de terre , à cause que n'en auions pas. Et si i'entrois en vn logis, il y auoit des soldais qui m'attendoient à la porte lors que l'en sortirois, pour en penser d'aytres : c'estoit à qui m'auroit, et me portoient comme vn corps sainct , ne louchant du pied en terre, malgré les vns des autres, et ne po^uois satisfaire à ce grand nombre de blessés : joint que ie n'auois ce qui m'estoit nécessaire pour les medicaraenter. Cor il ne suffit au Chirurgien faire son deuoir enuers les malades, mais il faut que le malade face le sien , et les assistans, et les choses extérieures, lesmoin

rAGES. 7 1 1

Ilippocrales , Aphorisme preniier.

Or ayant entendu la resolntion de la reddilion de noslre place, ie co^ineu que Dostre affaire n'allpit pas bien: et do peur d'estre conne», ^e donnay vn saye de velours, vn pourpoint de salin, vn manteau d'vn fin drap, paré de velours, à vn soldat qui me donna vn meschant pourpoint tout deschiré et deschiqucté d'vsure, et vn GoUet de cuir bien examiné , et vn jneschant chappcau , et yn petit manteau : ie barboiiillay le collet de ma ciiemisc auec de l'eau où i'auois deslrempé vn peu de suye. Pareillement i'vsay mes chausses auec vne pierre à l'endroit des genoiiils et audessus des talions, comme si elles eussent longtemps esté portées : l'en fis autant à mes souliers, de façop qu'on m'eust plustost prins pour vn ramonneqr de cheminée que pour vn Chirurgien de Roy. le m'en allay en cest equippage vers monsieur de Marligues : où ie le priay qu'il flst en sorte que ie demeurasse auprès de luy pour le penser, ce qu'il m'accorda bien volontairement : et auoit aussi grande enuie que ie demeurasse auprès de luy que moy-mesme.

Tost après les Commissaires qui auoient charge d'eslire les prisonniers, entrèrent dedans le Chasteau, le di?^-sepliéme iour de luillet mil cinq cens cinquante trois : où ils fi rent prendre Messieurs le duc de Bouillon, le Marquis de Villars, de Roye, le Baron de Culan, monsieur du Pont, Commissaire de l'artillerie :

et de Marligues, et moy auec luy (par la prière qu'il leur en fit) et lous les Gentils-hommes qu'ils peurent reconnoistre pouuoir payer quelque rançon , et la plus grand'part dos soldais et chefs des compagnies, ayaus des prisonniers tant et tels

APOLOGIE

qu'ils voulurent. Après, les soldais Espagnols entrèrent par la brèche sans aucune résistance ; les noslres estimoient qu'ils tlendroient leur Iby et composition qu'ils auroient la vie sauue : ils entrèrent dedans d'vne grande furie pour tout tuer, piller et saccager : ils en retindrent quelques vns, esperans en auoir rançon, leur lièrent les coiiillons aiiec leurs cordes d'harquebuses , qui esloient iettées par dessus vne pique que deux tenoient sur leurs espaules, puis tiroient ladite corde par vne grande violence et dérision , comme s'ils eussent voulu faire sonner vne cloche, leur disaus qu'il falloit qu'ils se meissent à rançon , et dire de quelles maisons ils estoient : et s'ils voyoient n'en auoir aucun profit, les faisoient mourircruellement entre leurs mains:

ou tost après leurs parties génitales toraboient en gangrené et en totale mortification. Et les tuèrent tous à coups de dagues, et leur coupoient la gorge. Voila leur grande cruauté et perfidie : qui s'y fie qui voudra.

Or pour retourner à mon propos, estant mené du chasteau en la ville auec monsieur de Martigues, il y eut vn gentilhomme de monsieur de Sauoye qui me demanda si la playe de monsieur de Martigues se pourroit guarir : ie luy dis que non, et qu'elle estoit incurable. Promptement s'en alla le dire à monseigneur le duc de Sauoye. Or ie pensois bien qu'il euuoyeroit des Médecins et Chirurgiens pour visiter et penser monsieur de Martigues : cependant ie fis vn discours en mon ame, si ie deuois faire le niais, et ne me donner à connoistre estre Chirurgien, de peur qu'ils ne me retinssent pour penser leurs blessés, et qu'en fin ie fusse conneu estre Chirurgien du Roy, et qu'ils ne me

fissent payer vne grosse rançon. D'autre costé, ie craignois que si ie ne me mon trois estre Chirurgien et auoir bien pensé le seigneur de Martigues, qu'ils ne me coupassent la gorge : subit ie prins résolution de leur faire paroislre qu'il ne mourroit pas par défaut d'auoir esté bien pensé et secouru.

Tost après voicy arriuer plusieurs Gentilshommes, accompagnés d'vn Médecin et vn Chirurgien de l'Empereur, et ceux dudit seigneur de Sauoye, auec six autres Chirurgiens suiuans l'armée, pour voir la blessure dudit seigneur de Martigues, et sçauoir de moy comme ie l'auois pensé et medicamenté. Le Médecin de l'Empereur me dit que i'eusse à déclarer l'essence de la playe, et comme ie l'auois traitée. Or toute l'assistance auoil l'oreille fort attenliue,à sçauoir si la playe estoit mortelle ou non.

le commence à leur discourir, que monsieur de Martigues regardant par dessus la muraille, pour reconnoistre ceux qui la sappoient, receut vn coup d'harquebuse au trauers du corps , où tout subit ie fus appellé pour le penser : ie vis qu'il ieltoit le sang par la bouche et par ses playes.

D'auantage, il auoit vne grande difficulté de respirer et expirer : et ieltoit le vent par lesdites playes, auec vn sifflement, en sorte qu'il eust peu es teindre vne chandelle : et disoit auoir vne tres-grande douleur poignante à l'entrée de la balle, l'eslime et croy que ce pouuoient estre quelques esquilles , qui piquoient les poulmons lors qu'ils faisoient leur systolé et diastolé. le luy mis le doigt dedans, où ie trouuay que l'entrée de la balle auoit rompu la quatrième coste en son milieu, et des esquilles que ladite balle auoit

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poiisscics au doilans : ol la sorlie auoit scMiiblablenient rompu la cinquième coste.auec des esquilles qui auoienL esté chassées du dedans au dehors, l'en tiray quelques vues, et non toutes, à cause qu'elles csloient trop profondes et adhérantes. le mis à chacune playe vne tente ayant la teste assez grosse, attachée par vn filet, de peur que par l'inspiration ne fussent attirées en la capacité du thorax : co qu'on a conneu par ex perience, au détriment des panures blessés : car eslans tombées dedans, on ne les peut retirer, qui est cause qu'elles engendrent vne pourriture, comme chose eslrange à nature. Lesdites tentes furent ointes d'vn médicament fait de iaune d'oeuf et térébenthine de Venise, auec vn peu d'huile rosat. Mon intention d'y mettre lesdiles tentes esloit pour arrester le sang , et pour garder que l'air extérieur n'entrast dans la poitrine, qui eust peu refroidir les poulmons, et par conséquent le cœur : lesdites (entes y csloient mises aussi à fin de donner issue au sang respandu dedans le thorax. le mis sur les playes vne grande emplastre de diachalciteos.en laquelle i'auois fait fondre de l'huile losat et vinaigre, à fin d'e(jiter l'inflammation : puis après ie mis de grandes compresses trempées dedans de l'oxycrat, et le banday, non pas fort, à fin qu'il respirast à son aise. Cela fait, ie luy tiray cinq pallettes de sang de la veine basilique du bras droit, à fin de faire reuulsion du sang qui decouloit de ses playes dans le thorax , ayant premièrement prins indication des parties blessées, et principalement des vertus, considérant sa ieunesse etson tempérament sanguin.

Tost après alla à ses affaires, et par ses vrines et selles ielta grande quan-

titédesang. Et quant à la douleur qu'il disoil sentira l'entrée delà balle, comme s'il eust esté piqué d'vn poinçon : cela se faisoit à cause que les poulmons, par leurs mouuemens, battoient contre les esquilles de la coste rompue. Or les poulmons sont couuerts d'vne tunique venant de la membrane pleuretique, estant issue des nerfs de la sixième coniugaison du cerneau , qui estoit cause de la douleur qu'il sentoit.

Pareillement auoit vne grande difficulté de respirer et expirer, qui prouenoit du sang espandu en la capacité du thorax et sur le diaphragme, principalinstrument delà respiration:

et de la dilaceration des muscles qui sont entre chacune coste, qui aident aussi à faire la respiration et expiralion : et pareillement à cau>e que les poulmons estoient vulnerés, et rompus et dilacerès par la balle, qui a fait qu'il a lousiours craché vn sang noir et pourri en toussant.

Lafîéure le print tost après qu'il fut blessé, auec défaillance de cœur.

Ladite fléure me sembloit prouenir des vapeurs putredineuses esleuées du sang qui est hors de ses vaisseaux, qui a découlé et découlera encore. La playe du poulmon est aggrandie et aggrandira, parce qu'il est en perpétuel mounement , soit en dormant ou en veillant, et se dilate et comprime pour attirer l'air au cœur et ielter les vapeurs fuligineuses dehors. Par la chaleur eslrange est faite inflammation : puis la vertu expulsiue s'efforçant à ietter par la toux ce qui luy nuit. Car le poumon ne se peut purger qu'en toussant , et en toussant la playe se dilate tousiours et aggrandit d'auantage : dont le sang en sort en plus grande abondance , lequel sang est attiré du cœur

par la veine arlerieuse, pour leur donner nonrrilure, et du cœur de la veine cauo. Son manger esloit de l'orge mondé, dos pruneaux auec du succre , autrcsfois de la pannade : son boire esloit de la plisane. 11 ne se poul tenir couclié que sur le dos : qui demonslre auoir grande quantité de sang espandu en la capacité du tiiorax : et s'espanchant au long de l'espine, ne comprime tant les poumons comme il se fait, estant couché sur les costes , ou assis.

Quediray-ie plus ? c'est que mondilf seigneur de Marligues, depuis qu'il fut blessé, iamais n'a sceu reposer vne seule heure , et a tousiours ietté ses selles et vrines sanguinolentes. Ces choses considérées , Messieurs, on ne peut faire autre prognostic, sinon qu'il mourra en briefs iours,qui est auec mon grand regret.

Ayant acheué mon discours, ie le pensay comme i'auois accoustumé.

Ayant descouuert ses playes, les Médecins et Chirurgiens, et autres assistans presens, conneurent la vérité de ce que ie leur auois dit. Lesdits Médecins ayans touché le pouls , et Gonneu ses forces quasi prosternées et abbattues, concluren t auec moy qu'en peu de jours il mourroit. Et de ce pas s'en allèrent tous vers mondit seigneur de Sauoye, où ils dirent que ledit seigneur de Martigues mourroit en brief temps. Il leur Ht respoase , que possible s'il eust esté bien pensé, il en eust peu reschapper. Alors tous d'vne voix dirent , qu'il auoit esté tres-bien pensé et sollicité de tout ce qu'il appartenoit, pour la guarison de ses playes, et ne pouuoit estre mieux : et qu'il estoit impossible de le pouuoir guarir, et que sa playe esloit mortelle de nécessité. Alors monseigneur de Sauoye monslra

APOLOGIE

estre fort desplaisant, et pleura, et leur demanda de rechef si pour certain ils le tenoient tous pour déploré.

Ils respoiidirent que ouy.

Là se présenta vn imposteur Espagnol , qui promit sur sa vie qu'il le guariroit , et s'il failloit à le guarir , qu'on le meist en cent pièces : mais qu'il ne vouloit auoir nuls Médecins, ny Chirurgiens, ni Apothicaires auec luy : et sur l'heure ledit seigneur de Sauoye dit aux Médecins et Chirurgiens qu'ils n'allassent aucunement voir ledit seigneur de Martigues.

Aussi m'enuoya vn genlilhomme me défendre, sur peine de la vie, de ne toucher aucunement à monsieur de Martigues : ce que ie lui promis faire : dequoy ie fus fort ioyeux, voyant qu'il ne mourroit pas entre mes mains : et commanda à cest imposteur de penser ledit seigneur de Martigues , et qu'il n'y auroit autres Médecins ny Chirurgiens que luy. Il arriua bien tost après vers ledit seigneur de Marligues, qui luy dist :

Senor Caucillero , el scnor Duque de Saboya me ha mandado que viiiiesse à curar vosira herida, yo'os iuro à Bios, que antes de'ocho dias yo'os haga suMr à cauallo conlalansa, en puno con'tal que no ayo que yo qu'os toque Comereis y hebereis todas comidas que fuereii de vosiro gusto, y yo liare la dicta pro V. m y desto' os de vêts aseguirar sobre demi-.yo he sanadomunchos quetenian mayores heridas que la vosira. C'est à dire : Seigneur Cheualier , Monseigneur le Duc de Sauoye m'a commandé de te venir penser de ta blesse ure. le te iure Dieu , que deuant huit iours ie te feray monter à cheual , la lance au poing, pourueu qu'il n'y ait que moy qui te touche. Tu mangeras et boiras toutes viandes qui seront à ton goust: le feray dietle

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poxir loy, et de ce, tu te dois asseurer sur ma promesse. l'en ay giiari plusieurs, qui auoient déplus grandes playes que la lienne.

Et les seigneurs luy respondirent :

Dieu vous en donne la grâce.

Il demanda vne chemise dudit seigneur de Marligues , et Ja mit en petits lambeaux, qu'il posa en croix , marmotantet barbotant certaines paroles sur les playes : et l'ayant habillé, luy permit manger et boire tout ce qu'il voudroit , luy disant qu'il feroit dielle pour luy: ce qu'il faisoit , ne mangeant que six pruneaux et six morceaux de pain pour repas, ne beuuant que de la bière. Neantmoins deux iours après ledit seigneur de Mar ligues mourut : et mon Espagnol le voyant en agonie s'éclipsa, et gaigna le haut sans dire à Dieu à personne : et croy que s'il eust esté attrappé, il eust esté pendu et estranglé, pour la fausse promesse qu'il auoit faite à monseigneur le Duc de Sauoye et à plusieurs autres Gentils-hommes.

Il mourut sur les dix heures du matin : et sur l'apres - disnée ledit seigneur de Sauoye renuoya des Me^ decins et Chirurgiens , et son Apothicaire, auec quantité de drogues pour l'embaumer. Ils vindrent accompagnés de plusieurs Gentils-hommes et Capitaines de l'armée.

Le Chirurgien de l'Empereur s'approcha de moy, et me pria bien affectueusement d'en faire l'ouuerture :

ce que ie refusay, luy remonslrant que ie ne meritois pas de porter son estuy après luy : il me pria de rechef que ie le feisse pour l'amour de luy, et qu'il l'auroit fort aggreablc. le voulusencore d'auantage m'excuser, que puis qu'il n'auoit cesle volonté de l'embaumer, qu'il donnast ceste charge à vn autre Chirurgien de la

compagnie. Il me fit encore response qu'il vouloit que ce fust moy, et où ie no le voudrois faire , que ie m'en pourrois bien repentir. Connoissant cesle sienne affection , de crainte qu'il ne me fist quelque desplaisir, ie prins le rasoir , et le presenlay à tous en particulier , leur remonslrant que ie n'estois bien stilé à faire telle opération : ce qu'ils refusèrent tous.

Le corps posé sur vne table, véritablement ie meproposay de leur nions^ trer que i'eslois anatomisle, leur déclarant beaucoup de choses , qui seroienticy trop longues à réciter. le commençay à dire à toule la compagnie, que i'auois tenu pour asseuré que la balle auoit rompu deux costes et auoit passé au trauers des poulmons , et qu'on trouueroit la playe fort aggrandie , parce qu'ils sont en perpétuel mouuement , soit en dormant ou en veillant, et, par ce mouuement , la playe se dilacere d'auantage : aussi qu'il y auoit grande quantité de sang respandu en la poitrine et sur le diaphragme : et des esquilles des costes fracturées , que l'entrée de la balle auoit poussées dedans , et la sortie les auoit poussées en dehors. Or véritablement tout ce que ie leur auois dit fut trouué en ce corps mort.

L'vn des Médecins me demanda par où pouuoit passer le sang , pour estre ietlé par les vrines, estant contenu au Ihorax. le luy fis response qu'il auoit vn conduit manifeste : c'est que la veine Azygos, ayant nourri toutes les cosles, son reste descend sous le diaphragme, et du Gosté gauche se conioint auec la veine emulgenle , qui est la voye par laquelle la matière de la pleurésie, et la bouë des empyemes, se vuident manifestement par les vrines et par le siège : comme on

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voit pareillement le laict pur des mamelles des lommes noiiuclloment accouchées , descendre par les veines mammillaires , et esire vacuo embas par le col de la nialricc , sans se nioslerauecle sang»: et telle chose se fait (comme par vn miracle de Nature)par sa vertu expulsiueetsequestrice. Ce qui se voit par expérience de deux vaisseaux de verre , appelés Monte-vins, que l'vn soil rempli d'eau et l'autre de vin clairet , et soient posés l'vn sur l'autre , à soauoir celuy qui sera rempli d'eau, sur l'autre rempli de vin : on voit à l'œil le vin monter au haut du vaisseau au Irauers de l'eau , et l'eau descendre au trauers du vin , et aller au fond du vaisseau, sans meslange des deux. Et si telle chose se fait ainsi extérieurement et aperleraent, au sens de noslre veuë, par choses inanimées, il faut croire en noslre entendement que Nature peut faire passer la bouë et le sang ayant esté hors de ses vaisseaux , par les veines , voire au trauers des os , sans qu'ils soient meslés auec le bon sang 2.

Noslre discours fini , i'embaume le corps , et fut posé en vn cercueil.

Après cela, le Chirurgien de l'Empereur me lira à part, et me dist que siie voulois demeurer auec luy, qu'il me traiteroit bien , et qu'il m'habilleroit tout à neuf : aussi qu'il me feroit aller à cheual. le le remerciay bien fort de l'honneur qu'il me faisoit, et que ie n'auois aucune enuie de faire seruice aux estrangers de ma patrie^ : alors il

' Galion , de Decreiis, et Hippocrates, de Locis affeclis. — A. P.

2 Cette comparaison était familière à Paré; nous l'avons vue employée à diverses reprises: t. I, p. 55; t. 11, p. 501, etc.

5 Braue response. — A. P.

me dist que i'estois vn fol, et que s'il esloit prisonnier comme moy, qu'il seruiroit vn diable poureslre mis en liberté. En fin ie luy dis loul à plat que ie ne voulois point demeurer auec luy.

Le Médecin de l'Empereur s'en retourna vers ledit seigneur de Sauoye, où il déclara la cause de la mort dudit seigneur de Martigues, et luy dist qu'il esloit impossible à tous les hommes qui sont au monde de l'auoir peu guarir : et luy confirma encore que i'auois fail tout ce qu'il esloit nécessaire de faire, et le pria me relirer à son seruice , et luy dist plus de bien de moy qu'il y en auoit.

Ayant esté persuadé me prendre à son seruice , il donna la charge à l'vn de ses maistres d'hoslels , nommé monsieur du Bouchet , ^ne dire que si ie voulois demeurer à son seruice , qu'il me Iraiteroit bien : ie luy fis response que ie le remerciois bien humblement, et que i'auois délibéré de ne demeurer auec nul estranger.

Cesle mienne response entendue par le Duc de Sauoye , se colera aucunement, et dist qu'il me falloit enuoyer aux galères.

Monsieur de '^audeuille , Gouuerneur de Graueline.el Colonel de dixsept enseignes de gens de pied, le pria de me donner à luy , pour le penser d'vne vieille vlcere qu'il auoit à vue iambe, il y auoit six ou sept ans. Monsieur de Sauoye lui dist, pour ce que ie vallois , qu'il estoil content : et que si ie luy metlois le feu à la iambe, que ce seroit bien f'ait.Illuyrespondit que s'il en apperceuoit quelque chose, qu'il me feroit couper la gorge.

Bien lost après , ledit seigneur de 'V^audeuillem'enuoya quérir par quatre hallebardicrs AUemans de sa

KT VOYAGES

garde, lesquels mVsloiuicrent bien fort, ne sçacharil où ils me menoient : ils ne parloient non plus François que moy Alleman. Estant arriué à son logis, il me dit que i'estois le bien venu , et que i'estois à luy : et que si tost qneie l'aurois guarl d'vn vlcere qu'il auoit à la iambe , qu'il me donneroit mon congé sans prendre aucune rançon de moy. le luy dis que le n'auois nul moyen de payer aucune rançon.

Lors il fit appeler son Médecin et Cliirurgien ordinaire, pour memons- Irer sa iambe vlcerée. L'ayant veuë et considérée, nous retirasmes à part en vne chambre, où ie commençay à leur dire, que ladite vlcere estoil annuelle, n'estant simple, mais compliquée, à sçavoir de figure ronde et obstracqueuse , ayant les bords durs et calleux , caue et sordide, accompagnée d'vne grosse veine variqueuse, qui perpétuellement l'abreuuoit :

d'abondant, vne grosse tumeur et intemperature phlegmoneuse et douloureuse en toute la iambe, en vn corps de température fort colérique, comme le poil de sa barbe et son visage le demonslroient. La méthode de la giiarir (si guarir se pouuoit) est qu'il falloit commencer aux choses vniuerselles, à sçauoir à la purgation, et à la saignée, et à sa manière de viure: qu'il n'vsast nullement de vin, ny de viandes sallées et de haut goust , et généralement de celles qui eschauffent le sang. Après, qu'il falloit commencer la cure en faisant plusieurs scarifications autour de ladite vlcere : et couper totalement les bords calleux, et donner vne figure longue ou triangle. Car la ronde ne se peut que difficilement guarir, comme les anciens ont laissé par escrit , ce qu'on voit par expe-

rience. Cela fait, il falloit mondifierbi sordicie et chair pourrie del'vlcere, qui se feroit auec l'onguent egypliac, et par dessus vne compresse trempée en jus de planlin et de morelle et oxycrat : et falloit bander sa iambe , commençant au pied et finissant au genoiiil, et n'oublier à mettre vne petite compresse sur la veine variqueuse , à fin qu'il ne fluast rien do superflu à ladite vlcere. D'auantage, qu'il se tint à repos sur le lict, ce qui est commandé par Hippocrates, qui dit que ceux qui ont mal aux iambes ne se doiuenl tenir debout ny assis, mais couchés. Et après ces choses faites, et l'vlcerebien me ndifié, on luy appliqueroit dessus vne lamine de plomb, frottée et blanchie de vif-argent. Voila les moyens par lesquels ledit seigneur de Vaudeuille pourra guarir de son vlcere.

Tout cela trouuerent-ils bon. Lors le Médecin me laissa auec le Chirurgien , et s'en alla vers le seigneur de Vaudeuille, luy dire qu'il s'asseurast que ie le pourrois guarir, et luy dist tout ce que i'auois délibéré de faire pour la guarison de son vlcere , dont il fut fort ioyeux. Il me fit appeler, et me demanda si i'auois opinion de la cui'e de son vlcere : ie luy dis que ouy, pourueu qu'il fust obéissant à faire ce qu'il falloit : il me fit promesse qu'il feroit entièrement ce que ie voudrois luy faire et ordonner, et que si tost que son vlcere seroit guari, qu'il me donneroit liberté de m'en retourner, sans payer aucune rançon. Alors ie le suppliay venir à vne meilleure composition auec moi , luy remonslrant que le temps me seroit trop long, lîour eslre en liberté, iusquesà ce qu'il fusl entièrement guari, et que dedans quinze iours i'esperois l'aire que son vlcere seroit diminuée

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de plus de moilio , el seroit sans douleur : et ce qui resteroit, son Chirurgien etMcdecin paracheueroient de le guarir. Il s'y accorda : el dés lors ie pris vn peu do papier pour prendre la grandeur de son vicere, que ie lu y baillay,elen relins autanl pardeuers moi. le luy priay qu'il me linl promesse lors qu'il connoistroil besogne faile. Il me iura foyde genlil-liomme, qu'il le feroit : adonc ie me deliberay de le bien penser, selon la méthode de Galien, qui fut qu'après auoir oslé les choses estranges de l' vicere, et qu'il ne resteroit que replelion de chair, ie ne le pensois plus qu' vne fois le iour : el trouuoit cela bien eslraûge, el pareillement son Médecin, qui esloit bien doux de sel, lequel me vouloit persuader auec le malade, de le penser deux ou trois fois le iour.

le luy priay qu'il me laissast faire, et ce que i'en faisois n'estoil pour allonger la cure , au contraire de l'abréger, pour le désir que i'auois d'eslre en liberté : et qu'il regardast en Galien , au 4. liure De ia composition des medicamens selon les genres, qui dit , que si vn médicament ne seiourne long temps sur la partie, il ne profile si bien comme lors qu'il y est laissé long temps : chose qu'aucuns médecins ont ignoré , et ont pensé qu'il est mieux de remuer les empl astres souuent : et ceste mauuaise couslume est tant inueterée et enracinée, que les malades mesme accusent souuent les Chirurgiens de négligence, qu'ils ne changent plus souuent les emplastres : mais ils sont deceus. Car comme auez entendu et leu en plusieurs lieux de mes œuures, les qualités de tous corps quis'entretouchenl, agissent l'vne contre l'autre : et tous deux palissent quelque chose, fust l'vnc d'iccUe beaucoup

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plus forte que l'autre : au moyen dequoy lesdites qualités s'vnissent et familiarisent auec le temps, comhicn qu'elles soyent de beaucoup diffe- \ renies : de manière que la qualité du | médicament s'vnit , et qtielquosfois \ deuient semblable à celle du corps , ' qui est chose fort vtile. Parquoy j doit-on beaucoup loiier celuy qui :

premier a inuenté de n'vser si souuent de nouuelles emplastres , d'autant qu'on a conneu par expérience ceste inuenlion eslre bonne. D'auantage, dit qu'on fait encore grande faute d'habiller souuent les vlceres, les essuyant bien fort : car on oste non seulement l'excrément inutile, qui est la bouë ou sanie des vlceres, mais aussi la matière dont est faile la chair. Parquoy pour les raisons susdites, il n'est besoin de si souuent penser les vlceres.

Ledit seigneur de Vaudeuille voulut entendre si ce que i'alleguois de Galien esloit vray, et commanda audit Médecin d'y regarder, et qu'il le vouloit sçauoir : il se fit apporter le liure sur la table, où mon dire lut Irouué véritable, où lors ledit Médecin fut trouué honteux , et nioy bien ioyeux. Alors ledit seigneur de Vaudeuille ne désira plus d'estre pensé qu'vne fois le iour : de façon que dedans les quinze iours son vicere i esloit presque tout cicatrisé. La composition entre nous faite, ie commençay à me resioiiir. Il me faisoit manger el boire à sa table , lors qu'il n'y auoil point de plus de gens de bien que luy el moy.

Il me fit donner vne grande escharpe rouge, qu'il me commanda de porter. le puis dire que i'en estois autanl ioyeux, comme vn chien à qui on baille vn tribal, de peur qu'il n'aille aux vignes manger les raisins,

T.T VOYAGI'S.

Le Médecin et Chirurgien me menoient parmy lo camp pour visiter leurs blessés , où ic pronois y arde que laisoient nos ennemis : ie recontieu qu'ils n'auoionl plus de grosses pièces de batterie, mais seulement vingtcinq ou trente de campagne.

Monsieur de Vaudeuille lenoit monsieur de Baugé prisonnier, frère de monsieur de Marligues qui mourut à Hedin. Ledit seigneur de Baugéestoit prisonnier au chasteau de la Mot le au Bois, appartenant à l'Empereur, lequel auoit esté pris à Tberoiienne par deux soldats espagnols. Ledit seigneur de Vaudeuille l'ayant enuisagé, concluoitdeuoir estre quelque gentilhomme de bonne maison ; le fit deschausser, et voyant ses chausser et pieds nets, avec la petite chaussette bien blanche et déliée , telle chose le confirma d'auantage estre homme à payer quelque bonne rançon. 11 demanda ausdits soldats , que s'ils vouloienl trente escus de leur prisonnier, qu'il les bailleroit présentement : ce qu'ils accordèrent volontiers, par-ce qu'ils n'auoient pas moyen de le garder, et moins de le nourrir , ioint qu'ils ne sçauoient sa valeur: partant liurerent leur prisonnier entre les mains dudit sieur de Vaudeuille, lequel subit par quatre soldats de sa garde i'enuoya audit chasteau de la Motte au Bois, auec autres prisonniers gentils-hommes des nostres. Le seigneur de Baugé ne se vouloit descouurir qu'il esloit , et endura beaucoup, estant au pain et à l'eau, et couchoit sur vu peu de paille. Ledit seigneur de Vaudeuille, après la prise de Hedin , enuoya vers ledit seigneur de Baugé, et autres prisonniers, comme la place de Hedin auoit esté prise , et la liste de ceux qui auoient esté tués, et entre les autres monsieur

de Martigues : et lors que ledit seigneur de Baugé entendit sonner à ses oreilles que son frère monsieur de Martigues estoit mort , commença à s'escrier, pleurer et lamenter. Ses gardes luy demandoient pourquoy il l'aisoit tant de si piteuses lamentations : il leur déclara quec'estoit pour l'amour de monsieur de Martigues sou frère. Ayant entendu cela, le capitaine du chasteau dcspeschasoudain vn homme pour annoncer à monsieur de Vaudeuille qu'il auoit vn bon prisonnier : lequel ayant receu ceste bonne nouuelle, s'en resioiiit grandement, et le lendemain m'enuoyaauec quatre soldats et son Médecin au chasteau de la Motle au Bois, pour sçauoir si son prisonnier luy vouloit donner quinze mil escus de rançon, le ï'enuoyeroit libre en sa maison , et que pour le présent il ne demandoit qu'vne response de deux marchans d'Anuers qu'il nommeroit.

Ledit de Vaudeuille me persuada que ie fisse accorder cela à son prisonnier : voila pourquoy il m'enuoya au chasteau de la Motte au Bois. H commanda au capitaine du chasteau de le bien traiter et mettre en vue chambre tapissée : aussi qu'on renforçast sa garde, et dés lors on luy fit bonne chère , à ses despens.

La response dudit seigneur de Baugé fut, que de se mettre à rançon ilnepouuoit, et que cela dependoit de monsieur d'Estampes son oncle , et de mademoiselle de Bressure sa tante, et qu'il n'auoit nul moyen de payer lelie rançon. le retournay avec mes gardes vers ledit seigneur de Vaudeuille, etluy fis la response de sondit prisonnier : lequel me dit, que possible ne sortiroit il à si bon marché. Ce qui fut vray, car il fut descouuerl :

dont subit la Royne de Hongrie et

APOLOC.Ii;

monsieur le duc de Sauoye mande renl audit seigneur de Vaudeuille que ce morceau esloil un peu trop gros pour luy, et qu'il eust à leur enuoyer (ce qu'il fil), et qu'il auoit assez d'autres prisonniers sans cesluy-là. Il lut mis à rançon à quarante mil escus, sans les autres despens.

M'en retournant vers le sieur de Vaudeuille, ie passay par sainct Orner, là où ie vis leurs grosses pièces de batterie, dont la plus part estoient esuentées et rompues. le repassay pareillement par Theroiienne, où ie ne vis plus pierre sur pierre, fors vn vestige de la grande Eglise : car l'empereur fit faire commandement aux villageois, à cinq ou six lieuës d'alentour, qu'ils eussent à vuider et transporter les pierres : en sorte qu'à présent on y charie dedans la ville. Aussi fait on à Hedin, sans nulle apparence de chasteau et forteresse. Voila le malheur qu'apportent les guerres.

Et pour retourner à mon propos, tost après mondit seigneur de Vaudeuille sa porta bien de son vlcere, et estoit presque guari : qui fut cause qu'il me donna congé , et me fit conduire auec passeport, par vne trompette, iusques à Abbeuille : là où ie pris la poste, et m'en allay trouuer le roy Henry mon maistre à Aufimon , qui me receut auec vne allégresse, et de bonne grâce.

Il enuoya quérir messieurs de Guise, et Connestable, et d'Estrés, pour entendre de moy ce qui s'estoit passé à nostre prise de Hedin : et leur en fis fidèle rapport, et leur asseuray auoir veu les grosses pièces de batterie qu'ils auoient menées à sainct Omer: dont le Roy fut ioyeux, parce qu'il craignoit que l'ennemy ne vint plus auant en France. H me fit donner deux cens escus pour me retirer

en ma maison : et moy fort ioyeux d ésire en liberté, et hors de ce grand tourment et bruit de tonner, e de la diabolique artillerie, ctloingdes soldats blasphémateurs et renieurs de Dieu.

le ne veux icy laisser à dire, qu'a prés la prise de Hedin, le roy fut adueili que n'auois esté tué , et que i'estois prisonnier. Il fit cscrire par monsieur du Goguier son premier Médecin à ma femme, que i'estois viuant, et qu'elle ne se donnas! pi'ino, et qu'il paycroit ma rançon.

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