BATAILLE DE SAINCT-QVENTIN
Après la bataille de sainct Quendn , le Roy m'enuoya à laFerc en Tarlenois vers monsieur le Mareschal de Bourdillon , pour me faire donner passeport au Duc de Sauoye, pour aller penser monsieur le Connestable qui auoit esté grandement blessé d'vn coup de pis'.oUe au dos, dont il cuida mourir : et estoit demeuré prisonnier entre les mains des ennemis. Mais iamais le Duc de Sauoye ne voulut consentir que i'allasse vers ledit seigneur le Connestable, disant qu'il ne demeureroit sans Chirurgien : et qu'il se douloit bien que ie n'y fusse allé seulement pour ie penser , mais p!ustost pour bailler quelque aduertisseraent audit seigneur le Connestable, et qu'il sçauoit que ie sçauois bien faire autre chose que la Chirurgie, et qu'il me connoissoit pour auoir esté son prisonnier à Hedin. Monsieur le Maresciial de Bourdillon aduerlit le Roy du relus qu'auoit fait le Duc de Sauoye. il escrit audit seigneur de Bourdillon , que si Madame la Con-
KT VOYAGKS.
iiestjible oiuioyoil qiu'lqu'vn do sa niiiisoii qui fiist Labih; lioinmc, que ie Iiiy baillasse vno lotiro, el que verbalement i'eiisse aussi à luy (lire de boucLe ce que le Roy cl monsieur le Cardinal do Lorraine m'auoiont donné charge. Deux iours après, il arriua vn valet de chambre dudit sieur le Conneslable, qui luy portoil des chemises ol autres linges, auquel mondit seigneur le Mareschal fit donner passeport pour aller vers ledit seigneur Connestable. le fus fort ioycux, et luy baillay ma lettre, el luy fis sa leçon de ce que deuoit faire son maislre estant prisonnier.
le pensois, estant deschai-gé de ma légation, m'en retourner vers le Roy.
Mais ledit seigneur de Bourdillon me pria de demeurer à la Fere auec luy, pour penser vn bien grand nombre de blessés qui s y estoient retirés après la bataille, et qu'il rescriroit au Roy la cause de ma demeure : ce que ielis. Les playes des biessés estoient grandement puantes, et pleines de vers , auec gangrené et pourriture :
où il me fallut ioïier des couteaux pour amputer ce qui estoit gaslé, et ne fut sans couper bras et iambes, et aussi en trépaner plusieurs. Or on ne trouuoit point nuls medicamens à la Fere, parce que les Chirurgiens de nostro camp auoient tout emporté, le descouuris que le chariot de l'artillerie estoit demeuré à la Fere. et n'y auoit-on encore touché. le dis audit seigneurie Mareschal, qu'il me feist deliurer vne partie des drogues qui estoient dedans : ce qu'il fit, et m'en fut donnée la moitié seulement pour vne fois, el cinq ou six iours après il me fallut prendre loute la reste, en core n'y en auoit-il pas à moitié pour penser le grand nombre des blessés, lit pour corriger et arrester la pour-
rilurc, et tuer les vers qui estoient en leurs playes, ie les lauois d'Egyptiac dissout en vin et eau de vie, et leurfaisois tout ce que ie pouuois • neantmoins toutes mes diligences, il en mourut beaucoup.
Il se trouua .'i la Fere dos gonlilshommes qui auoient charge de Irouuer le corps mort de monsieur de Bois- Dauphin l'aisné, qui auoit esté lué en la bataille : ils me prièrent les vouloir accompagner au camp pour le choisir, s'il estoit possible, entre les morts : ce qui estoit impossible le pouuoir reconnoistre, attendu que les corps estoient tous effondrés par pourriture, et deuisagés. Nous veismes plus de demie lieuë autour de nous , la terre toute couuerle de corps morts : et n'y demeurasmes gueres, pour la grande puanteur cadauereuse qui s'esleuoit des corps, tant des hommes que des chenaux :
et croy que nous fusmes cause de faire ' esleuer de ces corps vne si grande quantité de grosses mousches, qui s'estoient procréées de l'humidilé des corps morts et de la chaleur du Soleil, ayans le cul verd et bleu, qu'estans en l'air faisoient ombre au Soleil. On les oyoit bourdonner à grand merueille, et croy que là où ils s'assirent, c'estoit pour rendre l'air pestilen.t, et y causer la peste.
Mon petit Maistre , ie voudrois qu'eussiez esté là comme moy, pour discerner des odeurs, et pour aussi en faire rapport à ceux qui n'y ont esté.
Il m'ennuyoit beaucoup là. lepriay monsieur le Mareschal de me donner congé de m'en aller, et auois peur de demeurer malade, pour le trop grand trauailde puanteur des blessés, qui mouroient quasi tous, quelque diligence qu'on y peust faire. Il fit venir
APOLOGIE
des Chirurgions pour paraclieuer à Irailcr les blessés, el m'en allay auec sa bonne gi ac(\ Il escriuiL vne lellre au Rojs de la diligence que i'auois laile eniieis les paunres blessés. Puis ie m'en reuinsà Paris, où ie Irouuay e:icorc beaucoup de genlils-honinies qui auoienl esté blessés , qui s'y estoient retirés après la balaille,
VOYAGE DV CAIMP d'amIENS. — 1558.
Le roym'enuoya à Dourlan, el me fit conduire par le capitaine Gouast, auec cinquante liommes-d'armes, de peur que ie nefussepris des ennemis :
et voyant que par chemin estions tousiours en alarmes,ie fisdescendre mon homme, el fis qu'il estoit maistre. Car ie montay sur son chenal qui portoit ma malle, et alloit bien du pied s'il eust fallu gaigner le haut, et pris son manteau et chapeau, et luy baillayma monture, qui estoit vne belle et petite haquenée. Mon homme estant dessus, on l'eust pris pour son maislre, et moy pour son valet. Ceux de Dourlan nous voyansdeloin, pensoient que fussions ennemis, et nous tirèrent des coups de canon. Le capitaine Gouast, mon conducteur, leur fit signe auec son chapeau que n'estions ennemis : en fln cessèrent de tiroir, et enlrasmes à Dourlan auec vne grande ioye.
Ceux de Dourlan auoienl fait vne sortie sur l'ennemy, cinq ou six iours auparauant : lesquels tuèrent et blessèrent plusieurs de nos Capitaines et bons soldats, el entre les autres le Capitaine sainct Aubin , vaillant comme l'espée , que monsieur de Guise aimoil fort, el pour lequel
principalement le Roy m'enuoyoit là.
Lequel estant en accès de Heure quarte, voulut sortir pour commander à la plus grande partie de sa compagnie : vn espagnol voyant qu'il commandoit, apperceul estre vn Capitaine, et luy tira vn coup d'harquebuse tout au trauers du col. Mon capitaine sainct Aubin pensoit de ce coup estre mort, et delà peur, ie proteste à Dieu qu'il perdit sa fiéure quarte, el en fut du tout deliuré. le le pensay auec Anthoine Portail, Chirurgien ordinaire du Roy, et plusieurs autres soldats : les vns mou r oient, les autres reschappoient, quittes pour vn bras ou vne iambe, ou perte d'vn œil, et ceux-là disoit-on estre quittes à bon marché : eschappe qui peut.
Lors que les ennemis eurent rompu leur camp, ie m'en retournay à Paris.
Icy ie me tais de mon petit Maislre, qui estoit plus aise en sa maison que moy à la guerre.