VOYAGE DV HAVRE DE GRACE
Encores ie ne veux laisser à parler du camp du Haure de Grâce. Lors qu'on faisoit les approches pour asseoir l'artillerie, les Anglois qui estoienl dedans tuèrent quelques vus de nos soldats, et plusieurs pionniers qui gabionnoient : lesquels lors qu'on voyoit eslre tant blessés qu'il n'y auoit nulle espérance de guarisou , leurs compagnons les despoiiilloient , el les mettoient encores viuans dedans les gabions, qui leur seruoient d'autant de remplage. Les Anglois voyans qu'ils ne pourroient soustenir vn assaut, par-ce qu'ils estoient fort
altainls de maladies, el principalement do la pesle, ils se rendirent bagues saunes. Le lloy leur Ht bailler des vaisseaux pour s'en retourner en Angleterre , bien ioyeux d'estro hors de ce lieu infecté de peste. Il en mourutlaplus grande part: etporterent la peste en Angleterre , qui depuis n'en j ont esté exempts. Le capitaine Sarlabous, maislre de Camp, y fut laissé en garnison , auec six enseignes de gens de pied, lesquels n'auoient nulle peur de la peste : et furent bien ioyeux d'y entrer, esperans y faire bonne chère.
Mon petit Maistre , si vous y eussiez esté , vous eussiez fait comme eux.
VOYAGE DE EOVEN. — 1562.
Or quant à la prise de Roiien , ils firent mourir beaucoup des nostres deuant l'assaut , et à l'assaut : le lendemain mesme qu'entrasmes en la ville , l'en trepanay huit ou neuf qui auoient esté blessés à la brèche , de coups de pierre. Il y auoit vn air si malin , qui estoit cause que plusieurs mouroient , voire de bien petites blesseures, de façon qu'aucuns estimoient qu'ils auoient empoisonné leurs halles. Ceux du dedans disoient le semblable de nous : car encore qu'ils fussent bien traités de leurs nécessités dedans la ville , ils ne laissoient point à mourir comme ceux du dehors.
Le Roy de Nauarre fut blessé quelques iours deuant l'assau t d' vn coup de boulet à l'espaule. le le visilay, et aiday à le penser auec vn sien Chirurgien nommé maistre Gilbert, vn des premiers de Montpellier, et autres.
On ne peust trouuer la balle : ie la
ET VOYAGKS. 7 9, 3
cherchay bien exactement, i'appcroeu par coniecture qu'elle estoit entrée par la teste de l'os du haut du bras, et qu'elle auoit coulé en la caultédudit os, qui faisoit qu'on ne la pouuoit pas trouuer. La plus grand' part la disoient estre entrée, el perdue dedans le corps. Monsieur le Prince de la Roche-sur-Yon , qui aimoit intimement le Roy de Nauarre , me tira à part , et s'enquist si le coup estoit martel : ie luy dis que ouy , par-ce que toutes les playes faites aux grandes ioinlures, et principalement des playes conluses, esloient mortelles, selon tous les auleursqui en ont escrit. II s'enquist des autres ce qu'il leur en sembloit, el principalement audit Gilbert : qui luy dist auoir grande espérance que le Roy son maislre guariroit, et fut ledit Prince bien ioyeux. Quatre iours après, le Roy et laRoyne mere, et monsieur le Cardinal de Bourbon son frère, et monsieur le Prince de la Roche-sur-Yon , et monsieur de Guise , et autres grands personnages, après que nous eusmes pensé le Roy de Nauarre, voulurent faire faire vne consultation en leurs présences , où il y auoit plusieurs Médecins et Ciiirurgiens. Chacun en dit ce qu'il luy en sembloit , et n'y eut pas vn d'iceux qui n'eussent bonne espérance (disoient-ils) que le Roy guarir'jit :
et moy persistois lousiours au contraire. ]\Ibnseigneur le Prince de la Roche-sur-Yon , qui m'aimoit, me retira à part , et me dist que i'eslois seul contre l'opinion de tous les autres, et me prioitde n'estreopiniastre contre tant de gens de bien. le luy respons , que lors que ie connoislrois bons signes de guarison, iechangeroismon aduis. Plusieurs consultations furent faites , où iamais ne changeay de pa-
rolo, et prognoslic (el que ie l'auois fait an premier appareil, ctdisois toiisiours que le bras lomberoit en gangrené : ce qu'il fit, quelque grande diligence qu'oïl y peust mettre : et rendit l'esprit ù Dieu le 18. lourde sa blessure.
Monsieur le Prince de la Roche-sur- Yon, ayant entendu la mort dudit Roy, enuoya vers moy son Chirurgien et Médecin nommé le Féure, à présent Médecin ordinaire du Roy et de la Royne mere , me dire qu'il vouloit auoir la balle , et qu'on la cherchast à quelque endroit que ce fust.
Alors ie fus ioyeux, et leur dis que i'estois bien asseuré la trouuer bien tost : ce que ie fis en leurs présences, et de plusieurs gentils-hommes : elle esloittoutau beau milieu de la cauilé de l'os du haut du bras. Mondit seigneur Prince l'ayant, la monslra au Roy et à la Royne, qui tous dirent que mon prognostic estoit Irouué véritable. Le corps fut mis reposer au cliasleau Gaillard : etie m'en relournay à Paris , où ie trouuay plusieurs malades qui auoient eslé blessés à la brèche de Rouen, el principalement des Italiens, lesquels me desiroient fort pour les penser : ce que ie fis volonliers. Il y en eut pUisieursquiguarirent, les autres moururent.
le croy, mon petit Maistre , que fastes appellé pour en penser quelques-vus , pour le grand nombre qu'il y auoit.