‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource] (volume 2)Chapitre 430 sur 515 · VOYAGE DE FLANDRES · texte numérisé non relu

VOYAGE DE FLANDRES

Monsieur le duc d'Ascot ne fit faute d'enuoyer vn gentilhomme vers le Roy, accompagné d'vne lettre, pour le supplier humblement luy faire tant de bien et d'honneur, que de permettre et commander à son premier Chirurgien venir voir monsieur le marquis d'Auret son frère , qui auoitreceu vn coupd'harquebuse prés le genouil , auec fracture d'os , il y auoit eiiuiron sept mois, et que les Médecins et Chirurgiens de par delà estoient bien empeschés à sa guarison. Le Roy m'enuoya quérir, et me commanda d'aller voir ledit seigneur d'Auret, et le secourir en tout ce que ie pourrois pour la guarison de sa blessure. le luy dis que i'cmployerois tout le peu de sçauoir qu'il auoit pieu à Dieu me donner.

le m'en allay , conduit par deux gentilshommes, au chastcau d'Auret, qui est à vne lieuë et demie de Mons en Ilainaut , où estoit ledit marquis. Subit estant arriué , ie le visitay, et luy dis que le Roy m'auoit commandé de le venir voir, et penser de sa blessure. Il me dist qu'il esloit bien ioyeux de ma venue , et estoit grandement tenu au Roy, luy ayant fait tant d'honneur de m'auoir enuoyé vers luy. le le trouuay auec vne grosse fiéure, les yeux fort enfoncés , auec vn visage moribonde et iaunastre , la langue seiche et aride, et tout le corps fort emacié et maigre , la parole basse comme d'vn homme fort prés de la mort : puis trouuay sa cuisse fort enflée , apostumée et vlcerée , iettant vne sanie verdoyante et fort fétide. le le sonday auec vne soude d'argent. Par icelle trouuay vne cauité prés l'aine, finissant au milieu de la cuisse , et d'autres autour du genoiiil sanieuses et cuniculeuses : aussi certaines esquilles d'os, les vues séparées, les autres non. La iambe esloit fort tuméfiée, et imbue d'vn humeur piluiteux, froid et humide et flatulent(de sorte que la chaleur naturelle estoit en chemin d'estre suffoquée et esleinle) et courbée et retirée vers les fesses : le croupion vlceré de la grandeur de la palme de la main : et disoit y sentir vne extrême cuiseur et douleur , et semblablement aux reins : de façon qu'il ne pouuoit aucunement reposer iour ny nuit , et n' auoit nul appétit do manger, mais de boire assez. Il me fut dit, que souuent tomboit en défaillance de cœur, et quelqucsfois comme en epilepsie : et auoit souuent volonté de vomir, auec vn tremblement tel qu'il ne pouuoit porler ses mains à sa bouche. Voyant et consi-

r.T VOYAGES.

(lerant tous ces gramls accidcns , et les vertus grandement abballues, véritablement i'cus vn tres-grand reg ret d'eslre allé vers luy, par ce qu'il me scmbloil auoir peu d'apparence qu'il peust reschapper de la mort. ïoutesfois pour luy doiuier courage et bonne espérance, ieluy disque bicntosl ie le mellrois debout, par la grâce do Dieu , et l'aide de ses Médecins et CLirurgiens. L'ayant vcu , ic m'en aliay promener en vn iardin , là où le priay Dieu qu'il me fit cesle grâce, qu'il guarist : et qu'il benist nos mains et les medicamens, à combattre tant de maladies compliquées, le discourus en mon esprit les moyens qu'il me fallcil tenir pour ce faire.

On m'appela pour disner : i'entray à la cuisine,, là où ie vis tirer d'vne grande marmite demy mouton, vn quartier de veau , trois grosses pièces de bœuf, et deux volailles, et vn bien gros lopin de lard, auec force bonnes herbes : alors ie dis en moymesme, que ce bouillon de marmite esloit succulent, et de bonne nourriture.

Après le disner, tous les Médecins et Chirurgiens assemblés, nous entrasmes en conférence, en la présence de monsieur le duc d'Ascot, et quelques gentil>-hommes quil'accompagnoient. le commençay à dire aux Chirurgiens , que ie m'esmerueillois grandement comme ils n'auoient fait des ouuerturcs à la cuisse de monsieur le Marquis , qui estoit toute apostumée, et que la bouë qui en sortoit estoit grandement fétide et puante, qui demonstroit y estre de long temps croupie , et que i'auois trouué auec la sonde carie d'os, et des esquilles qui estoient ja séparées.

Ils me firent response que iamais ne l'auoit voulu consentir, et mesme

qu'il y auoit prés de doux mois qu'on n'auoil peu gaigncr à mettre des draps blancs en son lit , et n"osoit-on qu'à peine touchi-r à la couuerture, tant il senloil de douleurs. Lors ie disque pour le guaiir, il falloit toucher aulrechose que la couuerluredu lie'.

Cliacundi.it ce qu'il luy scmbloit de la maladie dudit seigneur, et pour conclusion, le leuoient tous déploré, le leur dis qu'il y auoit encore quelque espérance, pour sa ieunesso , et que Dieu et Nature font quelquesl'ois des clioses qui semblent aux Médecins et Gliirurgiens cstre impossibles.

Ma con.sultalion fut; que la cause de tous ses accidcns estoient venus par le coup de boulet donné prés la iointure du genoûil, qui auoit rompu les ligamens , tendons , et aponeuroses dos muscles, qui lient ladite iointure, ensemble l'os femoris : aussi nerfs , veines, et arlercs, dont s'en estoit ensuiui douleur, inflammation, aposteme, et vlcere : et qu'il falloit commencer la cure à la maladie qui estoit cause de tous les susdits accidcns qu'il auoit , à sçauoir , faire des ouuerlurespour donner issue à la sanie retenue entre les spaciosités des muscles, et en leur substance f semblablemenl aux os ) laquelle causoit vue grande corruption en toute la cuisse, dont les vapeurs en estoient esleuées et portc'^s au cœur , qui causoient syncope et la fiéjire , et de la fiéure vn feu vniuersel en tout le corps , et par conséquent depraualion de l'œconomie. Pareillement lesdites vapeurs estoient communiquées au cerneau , qui causoient l'epilepsie et tremblement , et à l'estomach nausée , et l'engardoit faire ses fonctions , qui sont principalement de digérer et cuire les viandes , et les conuertir en chyle : lesquelles si elles ne sont bic n

cuiites , il s'eiigciiiire des crudités et obstructions qui font que les parties ne sont nourries, et par.consequont le corps dessniche et maigrit : et pour-ce aussi qu'il ne f'aisoit nui exercice. Et quant à l'œdème de sa iambe, cela estoit prouenu à cause du défaut de l'aliment , et de la cbaleurnaturelle arrestée en toute la cuisse, et aussi faute qu'elle nese pouuoitmouxioir : car toute partie qui n'a son mouuenient , demeure languide et atrophiée : par-ce que la chaleur et esprit n'y sont point enuoyés ny attirés, dont eiTsuit mortification : et que pour refocilier el engraisser le corps, il falloit faire des frictions vniuerselles auec dus linges chauds, en haut, en bas, à dextre, à scneslre, et en rond , à fin d'attirer le sang et esprits du dedans au dehors , et résoudre quelques vapeurs fuligineuses deteinies entre cuir et chair : partant les parties seront puis, après nourries et refaites ( comme i'ay dit cy-deuanl au liure 9. traitant des playes d'harqiubuses). Et les falloit laisser lors qu'on verroit au cuir chaleur et rougeur, de peur de résoudre ce qu'on auroit attiré , et par conséquent le rendre encore plus maigre. Or l'vlcei e qu'il a sur le croupion, estvenuepour auoir esté trop long temps couché dessus , sans se remuer : qui a esté cause que les esprits n'ont peu reluire. A ceste causer s'est faite inflammation , de l'inflammation aposleme, puis vlcere, voire auec déperdition de substance de la chair sujette, auec vne Ires-grande douleur, à cause des nerfs qui se disséminent en ceste partie. Il faut pareillement faire tant qu'on le mette en vn autre licL bien moi, el luy bailler chemise et draps blancs : autrement toutes les choses qu'on luy pourroit faire

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