CHAPITRE XI
DE l'ame*.
L'ame est vn esprit diuin, inuisible et immortel, respandu en toutes les parties du coi'ps, infuse par la puissance de Dieu le créateur sans aucune vertu delà semence génitale, quand les membres sont desia formés et figurés au ventre de la mere , qui est le 40. iour au masle (d'autant que sa chaleur est plus grande, et sa matière plus vigoureuse) et le 50. à la femelle, quclquesfois plus lost, quelquesfois plus tard. ïoulesfois à l'instant qu'elle est infuse, ne peut faire ses fonctions ou opérations, à cause
' La plus grande partie de ce chapitre date de 15CI , cl avait été publié dans^'^nniomic de la Teste. J'ai rapporté dans une longue note sur le 3' livre de L' Anatomie , tome l' ' , p. 217,1e commencement de cette longue digression sur la psychologie; j'aurai soin, dans le courant du chapitre actuel, de signaler les emprunts faits par Paré à son ancien texte, elles changements les plus importants.
' S. Augustin en la defiiiilioii de lajotj. — A. P. — Celle citation existait déjà en 1573 et 1575; mais alors le chapitre commençait un peu dilTéremment :
L'ame se itnyiiuni au corps soudain qit'ice- Inij est formé an veûlrc de la mere , qui est le quaraiiiieiiie loin' au vunle , etc.
J)E LA GKNERATION-
qu'en l'enfance les organes ou instrumens ne sont encores capables pour Iny seruir : mais auec le temps, et à mesure que lesdits organes se parfont et que le corps croist, alors commence à agir en ses opérations, lesquelles, à la vérité, manquent quand iceux organes ne sont en bonne disposition.
Or ils peuuent estre viciés dés la première conformation , comme à ceux qui ont le sommet de la teste csleué eu pointe, comme l'auoient Thersités Grec, Tri boulet et Toniu :
tels n'ont iamais bonne ratiocination, et partant sont naturellement fols, à raison que les ventricules du cerueauet autres organes sont augustes et pressés : partant l'ame ne peut faire ses œuures K
Pareillement iceux organes peuuent estre viciés par mauuais régime, comme par trop boire et s'enyurer : ou par vue fiéure chaude qui aura causé vne phrenesie, ou autre accident : par autre intempcrature , comme à ceux qui par trop grande humidité du cerneau tombent en léthargie : ou auoir receu quelques coups sus la teste, ou par autres choses semblables fortuites aduenues: ou par la faute de la sage-femme, en tirant de force l'enfant, qui naturellement présente la teste : ou de la nourrice, en donnant mauuaise conformation ou situation aux os tendres et délicats, dont soroit venu em-
'Ce paragraphe est presque textuellement extrait de YAnalomie de la Teste, folio 33, verso ; Paré y citait également Thersités et Triboulet; mais il appelait Tonin Tonnij; en 1575 et 157'J il écrivait 27jo)ii(i. L'édition latine dit au dalil' Tonino. Je ne sais quand vivait Tonin : Triboulet était le fou de François l'r. Voyez ce passage t. 1", p. 219, dans la note.
peschement és organes et instruraens de l'ame.
Or Dieu a distribué, après la création et infusion d'icelle , certains dons particuliers à vn chacun , à mesure et proportion! : à l'vn de prophétie, à l'autre l'exposition des Escritures saintes , aux autres d'estre constitués Koys, Princes, et grands seigneurs : aux vns de suiure la Médecine, aux autres d'embrasser les loix : à quelques-vns denauiguer sur la mer, aux autres de labourer la terre , les autres seruans d'aides aux maçons , autres à autres choses : de sorte que les vns sont subtils , les autres grossiers, et s'adonnent à choses diuerses : ainsi ont les autres animaux leurs diuerses propriétés et nature, selon que sa sapience infinie ordonne, et qu'il luy plaist : et ne fiiut que nul conteste contre son Créateur.
Et ne faut estimer qu'elle soit vne partie de la diuinité , et que Dieu Paye créée de son essence, comme le pere l'enfant selon le corps : ce seroit grand blasphème. Car il s'ensuiuroit que la nature de Dieu seroit suiette à mutation et passion : ce qui n'est nullement. Car les choses que Dieu fait par sa prédestination , il n'est pas licite ne possible à l'homme de les sçauoir : et pariant l'ignorance en est docte , et l'appétit de les sçauoir est vne espèce de rage : pour-ce que si nous attentons de pénétrer et entrer en son conseil sacré et éternel , ce nous seroit vn abysme pour nous engloutir. Gardons-nous donc sur toutes choses de ce rocher auquel on ne peut heurter sans malencontre
' i . Cor. 12. — 2. Cor. 2. — A. P. ' Tout le commencement du paragraphe jusqu'en cet endroit a été ajouté en 1585.
l'E cix-Hvn
car la ôhôse forttiéè dira-elle à celuy qui l'a formée , Pourquoy m'as tu fait ainsi » ? Le potier de terre n'a-il point de puissance d'vnc mesmc masse de terre faire vn vaisseau à honneur , et vn à deshonneur? Or ce n'est icy de ma vacation rendre la cause de tels hauts secrets de Dieu, lequel a voulu que fussions curieux , non de les sçauoir et comprendre , mais seulement de les admirer en toute humilité : et partant ie ne veux ny ne puis entrer plus auant au cabinet du conseil priué et sacré de Dieu : maisie diray que la bonne ame contemne les choses élémentaires, c'est à dire , corporelles et sensibles, et prise les choses hautes et célestes pour contemjpler la béatitude éternelle : laquelle sortie du corps, se peut dire heureuse , estant hors de toute ignorance et de tous maux, et en estât de demeurer à iamais en repos : l'entends l'ame de ceux qui par la grâce spéciale de Dieu sont faits dignes et capables de telle condition et félicité ^.
Geste ame est l'entelechie, ou perfection intérieure , donnant mouuement et causant l'action naturelle et volontaire: qui est la vraye forme de l'homme, appellée l'esprit céleste, d'essence supérieure, incorporée, inuisible , intellectuelle et immortelle , extraite comme de l'idée de la diuinité, diuinement communiquée et transmise en l'homme extérieur : laquelle tout ainsi qu'elle esi viue, aussi donne-elle au corps vie et mouuetnent, quand elle est coniointe et vnie à iceluy : c'est le réceptacle d'illumination diuiue, attendu que
' S. Paul au\ i\om., ch. 8. — A. P.
' L'édition de 1578 disait seulement: i'enténs l'ame de ceux qui sont esclaues de Dieu.
ÎME LtVRÊ,
par la présence d'icellfi , le corps ne meurt point : créée par la puissance de Dieu, qui n'est point corporelle ny composée d'aucune matière: faite pour viuifier le corps humain , et le conduire à tout œuure de vertu et piété, à l'honneur de son Créateur, et à l'aide de son prochain D'auantage , outre qu'elle est vn esprit inuisible , espandu par toutes les parties du corps, toutesfois elle est toute entière en vne chacune partie d'iceluy, et vue en soy, ayant plusieurs facultés, puissances , vertus et opérations en diuerses parties du corps, comme imaginer, entendre, iuger, memorer, et régir les monuemens volontaires :
elle voit , oit , odore , gouste , et ra-
■ Gabriel du Preau , au Hure de la coymissance de soy-mcsme , dit que telle description est apprise par oracles célestes, et non par disputes des Philosophes. — A. P.
Celte citation se retrouve non seulement dans l'édition de 1573, mais bien auparavant, dans VAnatomie de la Teste de 1561, avec la majeure partie de ce chapitre. Ainsi le long morceau qui commence avec le paragraphe actuel , et qui s'étend jusqu'à la page G57, au paragraphe : Or pour ce que nous auotis dit cy dessus , avait été presque en entier publié dans VAnaiomie de la Teste , fol. 34 à 37. Le début en a été un peu changé en 1679; voici ce que portait le texte de I5G1 , reproduit en 1573 :
« Geste asme est vn esprit ou substance incorporée , inuisible , intellectuele , qui tout ainsi qu'elle est viue, aussi donne elle au corps vie et mouuement, quand elle est vnie et coniointe à iceluy. C'est le réceptacle d'illumination diuine, immortelle et perpétuelle , créée par la puissance de Dieu, faite de rien pour viuiflcr le corps humain.»
Je noterai dans ce passage une curieuse ressource de l'orthographe ; dans tous les féminins en ce, cette édition omet constamment l'accent, mais dans le mol créée il y aurait eu trois e muets , et elle a mis l'accent sur le deuxième.
îfÈ L'A 'i&KÏ^MllAtlON.
Hdcîne : de sorte qui; notls voyons qu'elle contient le ciel et lïi terre, sans qu'ils sV'enlr'empeschent : le passé et le ■présent , sans qu'ils s'entre-nuiseiit : inflnis lieux, personnes, villes, sans qu'il y ait presse en nostre entendement : que les choses gran <des y sont selon leur grandeur , les petites selon leur petitesse , les vues et les autres toutes entières en toute entière , et non partie d'elles , ou en vne partie d'elle seulement. D'auiantage plus elle se remplit ét'plus elle est capable, plus elle loge de choses et plus en appete-elle : et plus grandes elles sont , et plus propre est-ëlle à receuoir les Ires-grandes. S'ensuit <lonc que ceste ame, qui est en quelque façôn infinie , ne ..peut eslre vn corps : et d'autant moins le peut-elle estre , que logeànt tant de choses et si grandes en elle , elle loge soymesme en vn si petit corps K Derechef, comme mille lieux divers se Irouuent en elle sans tenir place, aussi sans changer de place se trouueelle en mille lieux , et non par succession de temps , ni par interualles, mais bien souuent tout en vn mo- "ment. Exemple : commande à ton esprit d'aller en Constantinople , à l'heure même de reuenir à Eome, et derechef à Paris ou à Lyon : commande luy de passer le trauers de l'Amérique , ou de circuir l'Afrique :
il fait tout ce chemin en vn instant, et entantque tu commandes, il y est, et premier que Payes r'appelé,en est reuenu
Selon lesquelles opérations elle db-
' Philippesde Mornay, liu. de la Religion Clirestienne , ch. 14, parlant de l'immorlalité de l'àme. — A. V.
' Toute la fin de ce paragraphe depuis les tnots :'De sorte quà nous votjons'qu'eilc con-
vient plusieurs noms. Elle est appellée Ame, pour ce qu'elle anime et viuiUe le corps Elle est dite Esprit, pour-ce qu'elle aspire au corps. Elle est appelée Raison , pour ce 'qu'elle iuge et sépare le vray d'auec le faux. 'Elle est dite Pensée, parce qu'elle recelé les choses passées. Elle est dite Courage , pour l'opération de ia volonté.-Elle est dite Sens, parce qu'elle sent ies choses sensibles : et d'auttn- 'IHge elle est inuisible , intactible , et ^de nature intellectuelle. Et pour .ce ■aussi qu'elle est incorporée , n'occupe point de lieu par extension corporelle : et estant de simple nature , ne croist ne diminue : car elle n'est point plus grande en vn grand corps qu'en vn petit, ny plus petite en vn petit qu'en vn grand : et est .aussi grande en sa nature dés le commencement de la vie d'vn petit enfant , qu'elle sera iamais, selon la distinc tion qui sera cy après touchée.
Autre définition. — L'ame est vne partie principale et plus excellente de l'homme, créée de Dieu , vn esprit par lequel non seulement nous sentons, mouuons, et viuons, mais aussi voulons et entendons : habitant au corps comme en vn domicile , pour auoir primauté , régir et gouuerner la vie de l'homme, donner vigueur aux membres, rendre les organes ou instrumens extérieurs propres et vliles àleurs actions, non seulement és choses qui concernent la vie corporelle , mais aussi la vie spirituelle et éternelle ^.
Autre définition. — t,'ame est vn
tient le ciel et lu terre, a été ajoutée en 1686, avec la citation de Plillippes de Mornay qui s'y rapporte.
' Cette deuxième détinilion de l'àme date sdulemeut de iô86.
656 LE DIX-HVIT
esprit orné de raison et d'inlellect ( comme escrit Moyse en son liurc de la Création du monde) laqnelle est céleste et diuine , et n'a rien de conuenance auec noslre corps terrestre :
mais il luy sert seulement d'habitation , auquel il faut qu'elle demeure iusques au temps qu'il plaira à Dieu la r'appeller >.
Or il y a trois manières de corps qui ont ame , par laquelle ils viuent : le premier et le plus imparfait est celuy des plantes : le second, des bestes :
et le tiers , des hommes. Les plantes viuent par l'ame vegetatiue , qui est cause de trois choses, à sçauoir, mourir, croistre et engendrer : les bestes par l'ame sensitiue : et les hommes, outre ces deux , par l'ame raisonnable et intelleclTielle. Les bestes qui ont l'ame sensitiue, ont pareillement les actions de l'ame vegetatiue, qui est és plantes: mais l'ame humaine qui est inleilecluelle, emporte toutes les perfections et vertus des autres :
et partant, tout ainsi que Tame vegetatiue donne vie aux plantes et les lait croistre, aussi fait l'ame intellectuelle au corps humain : el comme lesbestes ont mouuement et sentiment par l'ame sensitiue qui est en elles, aussi l'ame intellectuelle (au moyen de la portion sensitiue, par laquelle elle participe auec lesbestes) donne sentiment et mouuement au corps humain : mais par dessus ces deux portions , elle a la ratiocination , qui est la vraie connoissance des choses, laquelle procède d'vne lumière diuine , et par spécial priuilege a esté faite à l'image et semblance de Dieu 2. Et y
J Celte autre déliiiilion est encore postérieure à la précédeiilc, et se lit pour la première l'ois dans l'édition posthume de 1698.
' Dans VAmlomie de la Teste , Paré citait
[ÉMIÎ LIVRE,
a différence entre l'ame cl l'esprit.
Car l'ame est commune à toute chuse ayant vie , comme nous auons dit cy dessus : mais l'esprit est immortel et susceptible de raison et science, et est seul propre et particulier à l'homme. Et pour conclure, l'ame humaine a toutes les trois puissances susdites, non séparément, mais vnies en vue seule
ici en marge Platon; cette citation avait déjà disparu dans l'édition de 1573.
' Ici se termine le deuxième emprunt fait par le ctiapitre actuel à VAnuiomie de la Teste. Seulement le texte primitif, suivi encore par l'édition de 1673, ajoutait ces derniers mots : Vnies eu une seule, laquelle ne peut nullement cstre cugneuë [pur l'intelligence el raison humaine, parce qu'elle est celeste el diuine.
Ce texte avait été fort amplifié dans la première édition des œuvres complètes ; on y lisait :
)) .... vms en vue seule, et lesquelles se- . parées font espèces d'ame , coiointes en l'homme font trois parties de l'ame humaine et parfaite, desquelles la principale est l'cnlendcmcnt ou esprit, rayon de la diuine clarté, qui est la partie la plus noble (dy-ei) immorlelle. susceptible el capable de raison et religion, se déclarant telle par ses effets, qui se raporlent aux deux autres parties essentielles dudil esprit, qui sont l'Intelligence et la Volonté. Par le moyen de cest esprit l'homme est fait sage, prudent, surmontant par sou artifice, vertu el dextérité tous autres animaux : vsant de ses membres, comme d'instruments conuenables à domler tous les autres animaux : fabricant tousoutils, vstensiles et ouurages pour l'vsage de cesle vie : faisant de tout poinclceque les autres animaux font par l'inslinct naturel, en partie pour la commodité de viure. Somme que l'excellence de l'ame est telle, qu'elle ne peut nullement eslrc cogneue par rinteliigence et raison humaine, parcequ'elle est céleste el diuine. »
Ce passage n'existe que dans l'édition de 1576, eta été relranclié des la suivante. U
DK LA GRNKUATJON.
Or pour ce que nous auons dit. cy clt>ssusque rame a plusieurs lacullés , puissances, vertus, et opérations eu diuerscs parties du corps, il seroit besoin de dire de chacune en particulier : mais laissans cela à ceux qui voudront philosopher plus ample ment, nous nous contenterons , pour
suppression ne s'est pas bornée là. En effet on lisait dans l'édilion de 1673 un assez long passage, copié dans celle de 1675 à la suite du précédent, et qui fut également retranché en 1579; le voici d'après le texte primitif, p. 51 :
«Toutefois à fin que ne fussions ignorans comme les besles , Dieu a voulu qu'en quelque partie de nostre corps nous contemplions nature (par laquelle i'entens le Dieu viuant facteur de l'vniuers) en cherchant les choses qui se peuuent grossement demonstrer. Et de fait pour eclaircir icelles choses hautes et obscures, les antiens ont faictcinqsens inlerieurs. correspondants aux extérieurs, qui sont voir, odorer, goutter, ouir, et toucher.
» Des Sens Inlerieun.
» Or donc les sens intérieurs sont cinq, à sçauoir la faculté et puissance animale, enuoyee aux parties du corps qui ont besoing de sentiment et mouuement volontaire, desquels les instruments sont les nerfs et les muscles ; mais deuant que passer plus oultre à déclarer les autres sens, nous dirons que c'est que sentir, qui n'est autre chose qu'aperceuoir quelque chose auec les sens : et auparauant que le sentiment extérieur puisse estre faict, quatre choses sont requises, lesquelles concurrent ensemble, à sçauoir, la faculté ou puissance de l'ame, par laquelle sont faictes quelques œuures ou fondions qui viennent à l'esprit animal conduit par les nerfs : la seconde, c'est l'organe ou instrument tempéré et idoine à receuoir les fonctions, en laquelle, comme à son subiecl, la puissance de l'ame faict son opération : la troisiesme l'obiect, qui est la chose sensible et perceptible, ou ce qui est
acheuer ce discours, de parler seulement du Sens commun , do la fantaisie , de la ratiociualion , et de la mémoire.
Du Sens commun K Le Sens commun est ce qui reçoit les images et formes à luy offertes et
obiecté et présenté à l'organe, et enuers lequel la faculté ou puissance de l'ame exerce ses opérations : la quatricsme est le moyen qui rfiçoit l'obiect de la qualité sensible et l'a porte à l'organe. Exemple, sans la faculté animale sensitiue on ne pourroit nullement sentir, pareillement sans son organe, qui sont les nerfs dont le vray cuir est lissu, par lesquels l'esprit et faculté animale sont portez, on ne pourroit sentir : aussi sans le moyen, qui est la vole ou paulme de la main, et des doigs, principalement estans en leur température naturelle, car autrement ne peut estre idoine à recepuoir les fondions de l'ame. Par quoy la main estant trop refroidie, ou eschauiree, ou calleuse (comme peuuent auoir les charpentiers, forgerons, et autres semblables manouuriers) on ne pourroit auoir certain iugement du tact. L'obiect du tact c'est la chose sensible ou perceptible, qui est obiedee et présentée â l'organe, enuers lequel la faculté sensitiue exerce son opération : et ce dict obiect est toute qualité ladile, faicte desqualitez premières, comme chaleur, froideur, humidité, siccité, et autres qui les accompagnent, comme dureté, molesse, aspérité, leulté, pesanteur, légèreté, espesseur, rarilé, friable, onctueus, et encore d'autres adiointes ;i icelles, comme grandeur, petitesse, figure, nombre, motion et repos. »
Après quoi venait l'artide intitulé Du sens commun.
On peut d'ailleurs comparer les idées émises dans les passages retranchés avec celles du chap. 9 de Vlntrodiiciion, t. l'>-, p. 66.
' Ici commence entin pour se continuer presque jusqu'à la fin du chapitre, le dernier emprunt fait par l'édilion de 1673 à VAnatomie de la Teste de 1.561 , fol. 27 à 33.
6<58 LE DIX-HVlTIléME LIVRE,
apportées parles cinq sens extérieurs, et discerne les objets d'iceux, c'est à dire qu'il comprend et reçoit les operations, espèces , ou seinblafices des choses matérielles , qni ont esté receuës par les cinq sens extérieurs , lesquels sont^culement comme messagers aù sens commun, pour-cequ'il n'y a rien en l'entendement ou sens commun qui premièrement n'ait esté aux sens extérieurs : et partant le sens commun nous est donné pour receuoir les actions des sens extérieurs.
Car l'œil ne counoist point le blanc, ôu noir, parlant ne peut discerner des couleurs : ny la langue ce qu'elle gouste , ny le nez ce qu'il odore , ny l'oreille ce qu'elle entend , ny la main ce qu'elle touche et palpe, soit chaud ou froid : par- ce que telles actions appartiennent au sens commun, quiiuge l'œil auoir veu blanc , rouge ou noir, ou auoir veu vn homme ou Va cheual, ou autre chose matérielle, comme vn chasteau ou nauire , ou autres choses semblables : et nonobstant qu'on ne les voye plus, on aura neanlmoins connoissance que lachose estoit blanche ou noire , grande ou petite : ou auoir senti vne odeur si elle est bonne ou mauuaise, ou après auoir gousté vne chose douce ou amere , ou auoir ouy vn son estre graue ou agu, ou ayant palpé ou touché vne chose si elle est chaude ou froide : car toutes les actions des sens extérieurs finissent au sens commun comme à leur centre, ainsi que d'vn cerclé toutes les lignes viennent de la circonférence finir au centre, qui est le point commun, comme il te peut estre demonstré par ceste petite figure.
Et pour ceste cause est appelé iceluy Sens commun , et prince de tous les sens extérieurs, pour-ce qu'il en vse comme de ses seruiteurs en diuers négoces et manières, iugeant et discernant les cboses qui luy ont esté offertes et portées. Et pour conclusion,, l'intention de Nature a esté seulémeirt , que les sens extérieurs ne receussent sinon que superficiellemens les obiets, comme vn miroir fait, non pour autre fin sinon que pour les présenter au Sens commun, comme à leur centre, prince et seigneur, à fin de les discerner et communiquer à l'ame: le siège duquel, selon Auicenne et Auerrois,est en la partie antérieure du cerueau ». Partant le senscommun est comme vn réceptacle vniuerseldessensexteiieurs.
De la fantasie ou imagination 2.
Apres le sens commun vient l'imagination , appellée des Grecs Phanlasia , à cause que d'icelle viennent les idées et visions qu'on appelle fantasies, laquelle n'a point d'arrest, si ce n'est en dormant : eucore le plus souuent est occupée en songeant et resuant plusieurs choses, qui nont esté et iamais ne seront. Iceluy sens a grande seigneurie en nous , tellement que le corps naturellement luy obéît en plusieurs et diuerses cboses, loisqu'il est fort arreslé en quelque imagination.
' Avicenne et Avcrrlioès n'étaient point cités dans X'Amaomie de la 'J'este; ils l'ont été seulement en 1679. Et quant à la dernière plirase : Partant le sens commun, etc., clic a été ajoutée en 1585.
' h'Anatomie de la Teste met ici en titre: Du sens imaghialif, estimatif ou pliantaaie; et ce litre se Ut encore dans les éditions de 1573 et 1576.
.• • t)È LA G:
Qu'il soit vray, les histoires font mention qu'Alexandre le Macedon estant à disner, son harpeur ïimdthée ioiianl de sa harpe vn assaut • de guerre , luy fit abandonner la table et demander ses armes, et alors qu'il chang-eoit et adoucissoit son jêu , se t'asseoit : et par telle admiration d'harmonie de ses sons Ibrls et concilés, ses esprits demeurans vaincus estoient contraints y obéir, le rendant audacieux, tranquille et ioyeux , selon la mutation du son de sa harpe.
D'auantage , ceste imagination donne effroy et peur , lors qu'on voit quelqu'vn en quelque péril eminent.
Exemple, lors qu'vn certain Turc i dançoit sur vne corde en ceste ville de Paris les pieds dans vn bassin , plusieurs le voyant en péril de se rompre le col, bras et iambes , tremblotent de peur, ne l'osans bonnement regarder.
Pareillement quelquesrois ceste vertu imaginatiue fait cheoir la personne de dessus quelque planche , ou quelque lieu haut, pour la grande appréhension et timidité qu'elle a de tomber. Et parlant auec les choses déliant dites, nousauons encore besoin d'vne plus haute faculté pour sauoir discerner si les c'aoses imaginées, veuës, oiiyes et senties par dehoi s , sont bonnes ou mauuaises. Et pour ceste cause. Nature nous a donné autre puissance, qui discerne du bien et du mal , à cause dequoy est appellée Raison ou cogitation, que déclarerons bien tost.
Or ceste faculté imaginatiue a son
' Les éditions de 1561 et 1573 disaient tout simplement, et comme d'une chose t)ien connue : Lorsque le Turc.
VEiiATiûN. 65 g
siège pareillement aux ventcicules antérieurs du ccrueau, auec Je Sens commun .: mais le Sens commun est situé ("comme nous auons dit) en la partie antérieure dcsdits ventricules, etrimagiualiue plus derrière.
De la Ratiocination
Apres l'Imagination , est la faculté nommée Raison, qui gist en l'entendement, laquelle est comme vne lampe prouenante de la puissance de Dieu , pour conduire toutes nos délibérations, et modérer nostre volonté 2; qui est la principale partie de l'ame, laquelle peut ratiociner, composer et diuiser , et iuger en dernier ressort : et pour ceste cause a esté nommée des anciens intellectuelle , qui est une puissance suprême , non suielte à aucun organe ou instrument, ne chose corporelle, mais au contraire, en toutes ses actions est libre et pénétrante iusqu'aux profondités des choses : se treuue sans bouger en mille lieux , trauerse les mers, pénètre les cieux , perce iusques aux abysmesde la terre, et fait vne inûnilé d'œuures admirables que nous ne pouuons connoistre , qui se font par vn haut secret caché en la sapience diuiue, qui ne peut tomber en la petitesse de nostre entendement humain : parquoy nous les deuons admirer. Car l'homme n'est pas proprement ce que nous voyons , mais bien l'ame et l'esprit, lequel nous ne voyons pas , et qui a le
' L'Anaiomie de la Teste et les éditions de 1573 et 1575 portaient ici en titre : Da sens appeltà cogiicUion, raliocination ou enlemieinent.
' Celte comparaison de la lampe n'a été ajoutée au texte qu'en 1585.
LE DIX-HVITIJÉMR LIVRE
6Go
corps pour son logis '. En somme , icelle seule inuenle le vray , iug-e le faux , et dislingiKî ce que de l'vn ou de l'autre s'ensuit ou répugne , en rapportant les circonstances des choses veuës et imaginées, les comparant les vues aux autres: et ainsi discerne la chose se deuoir faire ou non. Et pour conclusion , ceste ratiocinalion nous est plus que nécessaire, et vn grand bien à vn homme de n'estre trop soudain à faire ou parler, sans que premièrement Raison ait discouru et discerné le bien d'auec le mal. Car plusieurs se laissent aller par leur subite appréhension , n'attendans le iugement de Raison pour penser et discourir aux circonstances particulières : par ce moyen tombent en plusieurs inconueniens , dont puis après s'en repentent.
Le siège de ladite Ratiocination est au ventricule moyen , tesmoin Galien au 3. liure de Placitis ^ , comme la plus haute et seure forteresse de toute la teste , à cause de sa principauté.
De la mémoire ^.
Apres la ratiocination descrite , nous faut parler de la Mémoire , laquelle comme fidèle tutrice , retire et garde ce qui a esté aux trois ventricules du cerueau réceu et élaboré. Et pour ceste cause à bon droit elle a esté des anciens accomparée au greffe, auquel (comme après vn procès debatu ) ce qui est décrété
' Les lignes qui précèdent a partir des mots : se (l euue sans bouger en mille lieux, «ont encore une addilion de 1585.
' La citation de Galien n'a été intercalée dans celle phrase qu'en 1579.
3 L'Aiiaiomie de la Teste et les éditions de 1573 et l575portaienl:/?K«eHsfnemora<i7.
■ est enregistre : car par mesrae raison , ce qui a esté longuement en doute et controuerse , par la Ratiocination en la fin le tout est conclud et arresté en l'esprit, et cela s'imprime en la Mémoire, à fin qu'il soit reuoqué et qu'on s'en puisse aider quand il sera requis et nécessaire. Qu'il soit vray, que vaudroit d'auoir tant de conceptions en son esprit , et tant de diuersités , si elles n'estoient en quelques lieux gardées? Et pour ceste cause, le grand Architecteur, facteur de toutes choses, curieux de nostre perfection , nous a donné ce singulier remède prompt et commode contre l'ignorance et oubliance des choses, qu'à l'aide de la mémoire, nous pouuons de ce que nous auons veu (comme de choses enregistrées ) remémorer, et des appréhendées ratiociner.
Aucuns philosophes appellent la mémoire le thresor de science : de là vient que Sapience est fille de la mémoire et d'expérience : d'autant que la mémoire est vn cabinet de tout ce que nous apprenons et voyons ' .
Le siège et domicile d'icelle est au ventricule postérieur, situé au cerebelle , moins humide et plus solide que nulle autre partie du cerueau , pour ceste cause apte et idoine à receuoir les choses qui ont esté aux trois ventricules receuës et élaborées 2.
Et outre toutes ces choses , l'arae a encores six autres facultés , par les-
' Celle phrase a élé ajoutée en 1575 ; elle a d'ailleurs éf.é reproduite au dernier chapitre du Liure des animaux, que Paré publia en 1579.
' Ici s'arrêtent les emprunts faits à 1'^/nalomie de la Teslc, non pas que celle-ci s'arrête dans ces doctes divagations , mais
J)E LA GENERATION
quelles chaque partie de nostre corps est conseruée : la première a ttractrlce, qui attire sou alimcut : la seconde retentrice, qui le retient : la tierce concoclrice , qui le cuit : la quatrième assimilatrice, ou génératrice el augmentatrice, c'est à-dire , qui le rend semblable à la pariie : la cinquième expultrice, qui iette hors les excremens qui pèchent en quantité ou qualité , ou tous les deux ensemble , et toutes les choses qui luy sont contraires, comme le fer d'vne flèche, vne balle, une esquille d'os, et autres choses estranges ' : la sixième séparatrice, qui sépare les choses qui doiuent estre séparées : exem-
Paré n'a pas jugé à propos de reproduire tout ce qu'îl avait écrit d'abord. On retrouvera d'ailleurs ce texte complet dans la grande note déjà citée de la page 217 du t'.me I".
' Jusqu'ici, le paragraphe est exactement reproduit d'après le texte de l'édition de 1573; mais la dernière phrase n'a été ajoutée qu'en 1585. II s'ensuit que jusqu'en 1685 Paré n'admettait que cinq facultés; et il ne parle même que de ces cinq facultés dans le premier livre de son anatomie (Voyez t. , p. m ). Mais en 1585 aussi il avait ajouté la sixième aux cinq premières dans le chapitre 8 de son Introduction. Voyez dans le 1. 1" le texte et les notes des pages 54 et 55.
Il faut dire encore que cette édition de 1573 ne s'arrêtait pas là , mais avait fait son profit d'un long passage de \' Analomie de la Teste déjà reproduit dans V Anatomie générale.
Voyez pour les diverses reproductions de ce morceau la note de la page 229 du t. b--; et le morceau lui-même se lit en entier p. 75 et suivantes du même volume. Toutefois, comme l'édition de 1573 n'en avait donné qu'une analyse très rapide, el qu'elle y avait joint quelques autres idées, je donnerai tout le passage qui, dans celle édition, terminait le cha])itre :
« Uauanlagc l'ame a quelques passions,
pie , comme le laict dans le sang , ou le pus ou les humeurs de la masse sanguinaire, comme la cholere qui est enuoyée à la follicule du fiel , la melancholie à la ratte, l'vrine à la vessie . et autres choses qui se font par le bénéfice de Nature.