‹ Œuvres complètes d'Ambroise Paré [electronic resource]Chapitre 71 sur 482 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

HiSToir.ES memohables ^.

Souvent telles playes sont accompagnées de plusieurs indispositions, comme tumeur œdémateuse , fracture aux os.

Or en faneur du ieune Chirurgien, pour exemple raconteray ceste histoire de la blessure de monsieur le Comte de Mansfelt,Gouuerneur de la Duché de Luxembourg , Cheualier de l'ordre du Roy d'Espagne : lequel fut blessé à la bataille de Moncontour d'vn coup de pistole , à la iointure du coude au brasdextre, qui luy fractura les os , dont en auoit qui estoient comminués, comme si en les eust rompus sur vue enclume , parce que le coup luy fut donné de fort près. Et par la violence et force de ce coup, luy

1 L'édition de 15G4 ajoutait ici : Pource il le suffira pour le présent de ce que nous auoiis traiué des playes faiclcs par hacquebiUles , cl t'app resteras à L'intelligence de celles qui sont faites pur fleclies, traicts d'arbalestes, dards, lanceselaulres semblables inslrumens,au discours desquels maintenant nous proposons d'entrer.

Cette phrase ne pouvait rester dans les éditions postérieures , dans lesquelles Paré ajoutait toujours de nouveaux chapitres.

Toutes les observations contenues dans ce chapitre datent de la bataille de Moncontour qui se livra en J569 : et naturellement on n'en trouve pas la moindre trace dans l'édition de ib^VA. On les trouve dès la première édition des OEuvres complètes en 1575; seulement je ne sais si déjà elles n'auraient pas été publiées dans la petite édition de 1572 que je n'ai pu me procurer. Voyez la note relative au chapitre suivant.

DES PLAY ES l)'j

suruintlrent plusieurs acciilens : à sçauoir, dmilours extrêmes, inflammalioii , Heure , tumeur œdémateuse, flatueuse de tout le bras , voire iusques à l'extrémité des doigts, et la grande préparation de gangrené. Et l)Our obuier àicelle, et à la totale mortification , maislre Nicole Laml):'rt et maistre Richard Hubert, Chirtirgiens ordinaires du Roy, auoient lait plusieurs et profondes scarifications.

Or par le commandement du Roy , ie l us enuoyé vers luy pour le penser : et estant arriué , voyant ces accidens accompagnés d'vne grande feteur et pourriture, fusmes d'aduis luy faire des lauemens faits d'Egyptiac fortifié et dissoult en vinaigre et eau de vie , et autres remèdes escrits au chapitre de Gangrené. Et outre ces accidens, ledit seigneur eut vn flux de ventre, par lequel il iettoitdela boue qui venoit des vlceres de son bras : ce que plusieurs ne peurent croire , attendu (disoient -ils) que pour descendre par le ventre, il faudroit par nécessité que ladite bouë fust meslée auec le sang , et aussi qu'en passant près le cœur et par dedans le foye elle feroit plusieurs accidens, voire causeroit la mort.

Toutesfoisil me semble que i'ay assez amplement demonstré en mon liure De la suppression d'vrine, comme telle chose se fait. Partant si quelqu'vn désire en sçauoir la raison , on aura recours audit liure

Mesmes ledit seigneur lomboit quelquesfois en syncope, à cause des vapeurs putrides qui se leuoient des

' Ce lAure delà suppression d'vri ne éla'il le dixième des Dix Hures de Chirurgie publiés en 15G4;il a été depuis reporté à la fin du livre Des operniions. Voyez au chapitre 51'.

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vlceres : lesquelles vapeurs par les artères, veines et nerfs, estoient commxmiquées à l'estomach et aux parties nobles. Et pour y remédier, ie luy donnois par fois à aualler vne petite cuillerée d'eau de vie , en laquelle i'auois fait dissoudre vn peu de theriaque. Monsieur Bellanger , Médecin ordinaire du Roy, et monsieur le Bon , Médecin de monsieur le Cardinal de Guise, sçauaiis et experts en la Médecine et Chirurgie , le secoururent pareillement de tout ce qui leur estoit possible , à contrarier contre la fiéure et autres accidens. Or quant à la tumeur œdémateuse et flatulente, qui occupoit entièrement tout le bras, l'y appliquois des compresses imbues enoxycrat, auec du sel et vn peu d'eau de vie , et autres remèdes que ie diray bien tost:puis auecdes linges en double, ie les cousois le plus fort et dextrement qu'il m'estoit possible , c'est-à-dire, tant que ledit seigneur les pouuoit endurer. Telle compression seruoit de contenir les os fracturés en leur lieu , et à expeller la sanie des vlceres, et rcnuoyer leshumeui\s vers le centre du corps. Et où l'on desistoit à serrer et lier le bras, la tumeur s'augmentoit si fort , que i'auois peur que la chaleur naturelle de son bras ne fust sutToquée et esteinte. Or de faire autre manière de ligature , il estoit du tout impossible, pour l'extrême douleur qu'il sentoit lors qu'on luy remuoit tant soit peu son bras. Il luysuruint aussi plusieurs apostemes autour de la iointure du coude , et en autres endroits de son bras. Et pour donneur issue à la sanie, ie luy feis plusieurs incisions, lesquelles ledit seigneur enduroit volontiers, me disant s'il n'y en avoit assez de deux, qu'on en fist trois, voire quatre,pourle désir auoit d'eslre hors

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de ses douleurs , et guari. Et lors en souriant ie luy dis, qu'il meriloil Gstre blessé, et non ces délicats, qui plustost se veulent laisser pourrir voire endurer la mort, que de souffrir quelque incision nécessaire pour leur guarison. Et pour abréger la cure, il vsa de la potion vulnéraire, et par foison iettoit auec la syringue dedans ses vlceres, de l'Egyptiac dissoult en vin ou auec ladite potion , ou bien de miel rosat au lieu de l'Egyptiac , pour les mondifier et corriger la pourriture, auec d'autres remèdes qui seroyent trop longs à reciter : et entre les autres, la poudre d'alum pour desseicher les chairs spongieuses, laxes et molles. Aussi après la mondiflcation desdites vlceres , i'vsay long-temps de charpie seiche , et ne luy en falloit pour chacune fois qu'on l'habilloit gueres moins gros que le poing. Et vn iour voyant qu'il estoit sans douleur , et que la chair se regeneroit , ie luy dis qu'il s'en alloit gualir : alors il me dit en riant , qu'il ie connoissoit bien, pource qu'il ne falloit plus à sa playe de charpie non plus gros qu'un œuf.

Or pendant ladite curation , ie te puis attester luy auoir osté plus de soixante pièces d'os , entre lesquelles y en auoit de grandes comme vn doigt , rompues en estrange tigure :

ce nonobstant ledit seigneur (grâces à Dieu ) a esté guari : reste qu'il ne peut, et ne pourra iamais plier ny estendre le bras.

Monsieur de Bassompierre, Colonnel de douze cens chenaux, le iour de ladite bataille fust blessé d'un pareil coup , et eut grande partie des accidens susdits : lequel aussi i'ay pensé iusques à guarison, grâces ^1 Dieu : vray est qu'il est demeuré impotent comme l'autre seigneur.

îiWE LIVRIv,

Apres auoir pensé le.sdits seigneurs Comte de Mansfelt et Hassorapierre , l'eus commandement du Uoy d'aller Irouuer en diligence Charles Philippes de Croy, seigneur de Ilavret, frère de monseigneur le Duc d'Arscot, près Mons en Haynaut : lequel y auoit ja sept mois et plus qu'il estoit détenu au lil, à cause d'un coup d'harquebuse qu'il auoit receu trois doigts au dessus du genoiiil , lequel ie trouuayauec les accidens qui s'ensuiuent:

sçauoir est, douleurs extrêmes, tiéure continue, sueurs froides, grandes inquiétudes , le cropion vlceré de la grandeur de la palme de la main (pour auoir esté trop longuement couché dessus) ne pouuant reposer ny de iour ny de nuit, sans appétit de manger, mais de boire assez. Il ressentoit par fois dedans son lit des accès epileptiques , et auoit sonnent volonté de vomir, auec vn continuel tremblement, ne pouuant porter la main à sa bouche sans aide d'autruy : tomboit souuent aussi en syncope ou défaillance de cœur, à cause des vapeurs putrides qui estoient communiquées à i'estomach et aux parties nobles par les veines, artères et nerfs, qui estoient esleuées de ses vlceres et de la corruption des os. Car l'os de la cuisse estait fracturé etesclatc en long et en travers, auec esquilles, dont les vues estoient ja séparées , les autres non. Il auoit vne ulcère cane près l'aine, finissant au milieu de la cuisse : d'auantageilen auoit d'autressinueuses et cuniculeuses autour du genoiiil.

Tous les muscles, tant de la cuisse que de laiambe, estoient extrêmement tuméfiés et imbus d'vn humeur pituiteux, froid, humide, et Haineux, de façon que la chaleur naturelle estoit presque suffoquée et esteinte.

Voyant donc tous ces accidents ,

DES PI. A y ES D

et les vérins prosternées et grandement abbatuufi, i'cus vn très grand regret auoir esté enuoyé uers ledit seigneur, pouree qu'il y aiioit bien peu d'apparence qu'il en peusteschapper, et praignois qu'il ne mourust entre mes mains. Toutesfois considérant sa ieunesse , l'eus enoor quelque espérance ; car Dieu et Nature font quelquesfois des choses qui semblent an Cliirurgien estre impossibles. Et parlant ie demanday audit seigneur s'il auoit bon courage, et luy dis s'il vouloit bien endurer luy faire quelques ^ incisions, lesquelles pour sa guarison estoient plus que nécessaires, que par ce moyen bien t ost ses douleurs et autres accidens cesseroient. Alors il me (i t response qu'il endureroit tou t, voire à luy amputer la iambe s'il en estoit besoin. A donc ie fus bienioyeux : et tost après luy fis deux ouuertures pour donner issue à la matière qui estoit autour de l'os et en la substance des muscles, par lesquels en sortit grande quantité. Et après fut syringué auec du vin et vn peu d'eau de \ie où il y auoit bonne quantité d'Egyptiac, pour corriger la pourriture, et desseicher la chair spongieuse,! axe et molle, et pour résoudre et consommer la tumeur œdémateuse et flatu- Icnte, et seder la douleur , et refocil- 1er et fortifier la chaleur naturelle, qui ja estoit grandement préparée à estre suffoquée, parce que les parties ne pouuoient cuire ny assimiler le nutriment à elles nécessaire , pour la trop grande quantité de matière. Son Chirurgien, nommé maistre Antoine Maucler, homme de bien et grandement expérimenté en la Chirurgie, demeurant à Mous en Haynaut, et moy, fusmes d'aduis luy faire des fomentations d'vne décoction faite de sauge , rosmarin , thym , lauande ,

HARQVEBVSES. I7I

fleurs de camomille, melilot, roses rouges cuites en vin blanc et en lexiue faite de bois de chesne, et quelque portion de vinaigre , et vne poignée de sel. Ceste décoction ainsi faite auoit vertu et puissance de subtilier, atténuer, inciser, résoudre, et seicher l'humeur gros, froid, et pituiteux , et roborer les parties blessées. Lesdites fomentations se falsolent longuement, à fin que la resolution fust plus grande : car estant ainsi faite longuement , resoluoit plus qu'elle ne pouuoit attirer, en liquéfiant l'humeur qui estoit au profond : et rarefioit le cuir, voire la chair des muscles!.

Et pour ceste intention nous luy faisions des frictions , auec couurechefs chauds , en toutes nianieres ; à sçauoir, de haut en bas , et de bas en haut, à dextre, à senestre, et en rond, et fort longuement : car les briefues, c'est à dire , faictes en peu de temps , font attraction sans aucunement résoudre. Semblablement par iours interposés luy fut appliqué tout autour de la cuisse et de la iambe, et à la plante du pied, des bricques eschautfées et arrousées de vinaigre et vin blanc, avec une portion d'eau de vie : et par ceste euaporation on voyait sortir des porosités du cuir plusieurs aquosités par sueur , et l'enfleure se diminuer . et la chaleur naturelle estre reuoquée. Apres on luy appliquoit des compresses trempées en vne lexiue faite de cendre de chesne, en laquelle on auoit faict boiiillir sauge, rosmarin, lauande, sel, eau de vie, clous de girofle : et faisoit-on les ligatures si dextrement , que le malade les pouuoit bien endurer : au reste auec tel proufit, que où on les laissoit vn iour,

■ Galien au 6. de la Meihodc — h. P.

LK NRVFIliMT: LTVRF,

la tumeur accroissoit. Aussi on appliquoit de grosses compresses au fond des sinus des vlcercs, pour chasser et expurger la sanie : et encor pour mieux ce faire, les orifices des vlceres esloicnt tenues ouuertes par le beneficcdes tentes cannulces. Par fois aussi pour résoudre la tumeur, on luy appliquoit vn cataplasme fait ainsi.

if.. Far. hord. fabar. et orobi ana 5 . vj. Melliscomm. et terebenlhinic ana 5 . ij. Pul. llorum camomil.meliloti et rosarum

lubrarum ana 5 . fi .

Piil. radicum ireos Florentiœ , cyperi ,

njast, ana 3. iij

Oxymelis simplic. quantum sufficiat.

Fiat catap. ad formam pultis salis liquidîe.

l»areillement il luy fust appliqué des emplastres de de Vigo sinemerciirio, qui luy donnèrent grande aide à scder ses douleurs, et à résoudre ladite tumeur: toutesfois c'estoit après auoir eschauffé les parties sur lesquelles elles estoient appliquées, par les fomentations, frictions, et euaporations : car autrement ladite emplastre n'eust peu estre réduite de puissance en effect, pour la grande intemperature froide des parties. Or pour la mondification des vlceres, on appliqiioit remèdes propres , en les changeant, comme nous voyonsqu'il en estoit besoin. Aussi les poudres cala gmatiques , pour faire séparer les os, et corriger leur pourriture, ne luy lurent espargnées. Il vsa aussi par l'espace de quinze iours de la potion vulnéraire. le ne veux encore laisser en arrière les frictions que luy faisois faire au matin vniuersellesde tout le corps, qui estoit grandement exténué et amaigri, pour les douleurs et autres accidens qu'auonsdit, et aussi par faute d'exercice. Lesdites friclions reuoquoient et atliroient le

sang et les esprits, et resoluoient quelques humeurs fuligineuses, détenues entre cuir et chair : et partant les parties estoient puis après mieux nourries , succulentes , et refaictes :

ioint aussi qu'après ses douleurs passées et la fiéure , commença à bien dormir, et auoir bon appétit : et partant lui faisois u.ser de bonnes A'iandes, et boire de bon vin et de bonne bierre, et desieunions luyetmoy tous les matins de potage de soupe chaudière : et par ainsi deuint gras, refait, et potelé et guari, reste qu'il ne peut bien ployer le genoiiil.

Or i'ay bien voulu reciter ces histoires , pour tousiours conduire le ieune Chirurgien à la pratique , et non pour m'en preualoir et attribuer gloire, mais la rendre à Dieu, connoissant que toutes bonnes choses procèdent de luy, comme d'une fontaine qui ne se peut espuiser , et rien de nous, comme de nous. Par ainsi luy faut rendre grâces de toutes nos bonues œuures, lesquelles ie luy supplie vouloir continuer, et de plus en plus augmenter en nous par sa bonté infinie.

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