I.A DERNIERE FEVILLE
Dépéchez-vous , car la jeune fille attend un beau jour ; dépéchez-vous , car à prolonger l'espérance , le bonheur peut venir trop tard. Préparez le voile et les ornemens d'hymen , et la couronne d'épouse à fleurons d'oranger. Hâtez-vous , car le temps va vite , et la vie est trompeuse. Achevez le' vêtement nuptial , car la fiancée peut avoir pour robe de noce le blanc linceul de vierge.
Et toi, joyeuse enfant, toi, dont le présent sourit ayec tant de confiance à Tavenir, épuise-la toute , si tu peux , cette coupe remplie d'espérance et d'amour que tes lèvres pressent encore. Que ton âme brûlante et pure aspire à soi comme un souffle yital tout ce qu'elle pourra contenir de suaves et ravissantés émotions. Dépense ton cœur , jeune fille , replie ta vie sur quelques heures , hâtetoi d'exister avant que la mort vienne , car elle peut venir... Tu es heureuse.
Depuis quelque temps , les fraîches couleurs des joues de Louise se nuançaient de marques blanches et violettes; une teinte noirâtre assombrissait l'incarnat de ses lèvres; ses yeux , qui étincelaient d'un éclat plus vif, avaient des regards plus ardens et plus prolongés ; mais sa voix , moins sonore et moins accentuée, ne laissait échapper que de lentes paroles que saccadait un l^er frémissement. Souvent sa vue se troublait, ses membres tremblaient glacés par un froid subit, sa tète devenait brûlante, le sang se portait
yiolemment au cœur , qui battait à soulever ses Yêtemens ; puis , à cette surabondance d'existence et de force , succédait cet'état de faiblesse et d'anéantissement complet, court sommeil de Tâme, passagère imitation de la mort : Tévanouissement.
Quelque alarmans qoe fussent de pareils symptômes , la nature du mal n'était cependant soupçonnée ni par celle qui l'éprouvait , ni par ceux dont la tendre sollicitude veillait sur elle avec toute la ferveur de l'amour , tout le zèle de l'amitié. Ce qui ne provenait que d'un principe physique fut attribué à une cause morale: on prit les souffrances de Louise pour l'effet du contre-coup de l'ébranlement de l'âme à la veille d'un changement de destinée; et l'on s^attrîsta sans s'alarmer.
Un jour , les moyens ordinairement employés pour la rappeler à la vie restaient sans résultat; son évanouissement se prolongeait; éperdu, hors de lui-même d'inquiétude, Arthur , en imbibant de nouveau le mouchoir imprégné d'essence qu'on lui avait posé sur
les lèvres , jeta dessus un. regard machinal. Il poussa un cri , laissa tomber le flacon d*éther qu'il tenait ; le mouchoir s'échappa de ses mains. , . . il était taché de ^ang !
— « Oh ! ma mère ! s'écrîa-t-îl , ma mère ! voyez- vous? du jsang! mon Dieu! veillez sur elle.... jereviens. »
Et îl s'élança avec violence hors de l'appartement; ses pasi dévoraient l'espace. Il rentra bientôt suivi d'un médecin. Il était temps , le sang venait à flots , une profonde saignée le rappela vers les veines.
Le lendemain, Louise se trouva mieux; mais Arthur avait reçu au cœur un coup terrible.
Il faut avoir vu mourir un être aimé , et aimé d'amour; il faut avoir veillé, assis près de son lit de douleur , avoir senti la vie s'échapper , soupir à spiipîr , d'un sein adoré , -et la mort s'approcher comme aspirée dans chaque haleine , pour comprendre ce qu'est à la pensée une première crainte de mort , surtout lorsqu'étourdi par le bonheur , on
QUATKE ÀMOUflS. 4^
a¥âit cru Jusqu'alors à une éternité, d'axis* tence et d'amour.
Et quand on élK>uffe le besoin de pleurer, et que le sailut même de Toblet aimé yous contraint à rester les yeux secs ^ à renvoyer vers le coeur des larmes acres, brûlantes, s'ai* gï issdnt encore à retourner vers lui. . . c'est horrible ; c'est un supplice atroce^ que de grimacer l'espérance , quand le désespoir est dans Tâme. Arthur le souffrait. Louise ignorait son sort ; elle eût pu l'apprendre d'une larme , d'vm soupir de son amsuit ; le lui révéler, c'eût été la tâche d'un bourreau, ,
Le mieux qu'elle éprouvait n'était qu'une l^re absence de son mal. Le mal revint et fit de rapides progrès ; cependant rien ne le trahissait aux yeux ; on ne voyait pas au front paisible et gai de la jeune fille qu'elle était marquée pour mourir ; toujours fraîche et jolie, c'était une plante, belle de tige, que le ver rongeait à la racine.
On ordonna l'air des champs; madame Dérigny la ramena la maison de campagne
qu'on avait quittée avant l'époque habituelle du retour à la ville , pour s'oecttper à Naptes ^des préparatifs de noces, qu'il fallut suspendre et qui ne devaient pas être repris.
Cet air pur et léger, libre des pesantes vapeurs de la ville , sembla ranimer les forces de la jeune malade. Sa poitrine brûlante le respirait comme un souffle salubre et rafraîchissant. Et, toute joyeuse, souriant à l'espérance d'un prompt rétablissement , elle rêvait d'existence et d'hymen. Le pauvre Arthur en parlait comme elle, mais n'y croyait pas ; il savait que le temps ne devait pas mettre dans sa vie ce beau jour qu'elle appelait de tant de vœux; il savait, hélas! qu'elle serait vêtue pour la tombe avant d^étre parée pour l'autel.
Louise aimait la lecture , celle de la poésie rêveuse et mélancolique. Un matin qu'elle se trouvait avec Arthur dans le cabinet de la bibliothèque, il lui prit envie de lire; elle se leva , son rçgard parcourut quelques titres , sa main s'arrêta un instant indécise ;
enfin, son choix, tomba sur un volume des œuvres de MiUevoie , elle Tôta du rayon : Arthur tressaillit en reconnaissant ce livre.
— < Louise , lui dit-il avec une inquiète « précipitation , remettez , croyez-moi , votre t lecture à ce soir ; prenez mon bras , fait sons quelques tours sur la terrasse ; il fait
« si beau ! voulez-vous ?
— c Non, mes pieds n'ont pas besoin de
c mouvement , ils ont un caprice de paresse, « comme ma pensée une fantaisie d'occu- « pation ; je veux lire. ]
— € Eh bien ! donnez-moi ce livre , Tat- «tention des yeux pourrait fatiguer votre c tête ; je lirai moi-même.
— € Je ne veux pas! obstiné que vous c êtes ; rendez-moi ce volume. Ne dirait-on 4 pas , à vous entendre , que je suis bien « mal ou presque aveugle ? Donnez donc !
« Ah! pourtant. Maintenant vous pouvez c rester ou vous en aller, m'écouter ou vous c boucher les oreilles ; à votre choix , moni sieur le contrariant. »
48 QUATB£ AMOURS.
Et , d'un petit air boudetir, la f<dle enfant s'enfon^ dans un siège auprès de la fenétjre^ et ourrit le livre au hasard.
Les premiers mots qu'elle lut de la page
sur laquelle ses yeux s'arrêtèrent , fçrent le titre de cette immortelle élégie : La Chute des F.euilUê»
Elle lisait haut; Fémotion d'Arthur de^ vînt horrible à contenir.
— c Malheureux vers ! s'écriart-îl en luic même. O mon Dieu! détourne sa pensée « de toute application fatale I »
Vaine prière, c'en était fait; le voile se déchirait , la vérité se montrait nue et terriblCé
« De la dépouitle de nos bois ce L'automne ayait jonché la terre , « Le bocage était sans mystère, fc Le rossignol était sans voix.... »
Elle continua; sa voix, calme d'abord^ devînt tremblante, entrecoupée; son visage se contracta, c'est qu'il lui viztt tout è coup à la mémoire de se rappeler sous quelle in-
<!UATR1S AMoims. 49
«|Sràtion le poète ayait écrit ces lignes su<^ blimes et touchantes dans la simplicité de lein* tristesse , ce double et poétique adieu fait à la terre , à la Tie.
La fenêtre, près de laquelle elle s'était placée était ouverte $ elle avança la tête, regarda. • . . Les branches des arbres du jardin étaient déjà veuves de la moitié de leur feuillage^ la terre portait le deuil de sa ver«dure et de ses fleurs.; et si le ciel, dégagé de nuages, souriait alors, ce n'était que du sourire d'un pâle et froid soleil d'octobre... C'était l'automne.
L^automne!... Elle réfléchit sur les symptômes de son mal. Ce sang arrivant tant de fois à ses lèvres, ce feu dévorant sa poitrine. •.. C'en fut assez, le secret de sa souffrance lui fut révélé par ce subit examen.
-— t Si , moi aussi , dit-elle en se retour- « nant vers Arthur immobile et muet *de «douleur; si, moi aussi, j'étais frappée à «mort, comme l'était Millevoie, lorsqu'il
« chanta de sa voix de poète son hymne de in. 4
5o QUATRE AMOURS.
«mourant! Si ma destinée, comme le fut « la sieune , était attachée au sort 4e la der* « nière feuille des bois ! Si c'était ma derc nière saison !
*— « Louise! que dites^vous? p<Miye2«¥ous c faire une aussi fausse comparaison ?
— « Fausse! Ne souffrait-il pas comme « moi !. .. Je m'en irai comme lui; lé t^sps < du départ est yçnu.
Fatal oracle d'Epidaure
« Oh! oui 9 bien fatal!... Mourir si jeune ! « quitter la Tie lorsqu'elle est si belle, si « pleine de bonheur ! la quitter quand tu « m'aimes ! quand j'allais être à toi ! PauTre « Arthur , tu n'as plus de fiancée ! je. suis <c maintenant celle du tombeau ! Oh I mon «Dieu! mourir!... Il le faudra donc! si « vite.... c'est épouvantable! »
La malheureuse fille pleurait à san^ots sur la main glacée de son amant,. qui ^ plus malheureux qu'elle encore, puisqu'il deyait rester, n'avait, lui, dans TeiLcèsde sa smuf*
QOirTftB AMOURS. 5l
franoe , ni lannes ni sonpirs pour soulager^ en moins , sa douleur à l'exprimer.
Ce ftit en vain qu'on essaya de rallumer dans le cœur de Louise l'espérance é^inte pour jamais ! tout fut inutile. Pour croire encore à la vie , elle savait trop qu'entre elle et le temps , tout allait bientôt finir. Cette certitude, acquise aux dépens de toutes ses illusions, fut peut^tre, pour ceux qui l-en^ touraient , quelque chose d'aussi pénible à subir que la pensée même du sort qui l'at-* tendait.
Quand on est heureux , quel seeret terri» ble à deviner que celui de sa morti Combien ne faut^il pas de courage^ de stoïcisme, pour attendre avec calme l'arrivée de Fin* stant suprême ! Ah ! lorsque, sans espoir de retour, il &ut dire adieu à tout à la fois, à la vie morale comme à l'autre; lorsqu'il faut voir se briser, rompus ensemble, tous les nœuds de bonheur qui vous attachaient à la terre , il faut grande , force à la pensée ^ grande résignation aux décrets du sort^
5a (}UAT1EE AMOURS.
pour ne pas se révolter contre là maia qui frappe. C'est un bien haut paroxisme de Tertu, lorsqu'on est riche de bonheur, que de sj&n aller, sans regret à ce que Toit quitte; que de dire tranquillement à la mort : « Tu viens me chercher , me yoilà , « prends-moi! »
Hélas ! la soumission de Louise n'était pas entièrement pure de regrets , et pourtant il y avait dans son âme une large place au courage! Pauvre enfant, elle abandonnait tant d'avenir au passé , elle avait vu l'horizon s'étendre devant elk si large, si brillant.... Oh ! mon Dieu ! ne l'accusez pas de faiblesse; 9i vous la vouliez plus forte , pourquoi l'aviez* vous faite aussi heureuse ? Ne l'était^elle pas trop pour incliner, toute résignée , sa tète sous ce joug irrévocablement rivé^ celui qui se soude à la tombe ? .
Qu'on ne demande pas une description de la souffrance d'Arthur : comme il est de certains regasrds qui , pour les peindre , ré-* sistent aux pinceaux , et ne peuvent pastec
QtJATRB AMOURS.
da modèle au portrait, il est augsi des sentimeas qui , pour les exprimer, résistent aux paroles. Nous dirons seulement, il Taimait, et la voyait mourir ! C'est au cœur à deviner le sens de ces mots , dans leur profonde acception.
Qu'elle était noble et touchante , lorsqu'en souriant de ce sourire plus triste qu'une plainte :
~^ — c Pourquoi, disait-elle, ami, maudistu Millevoie de m'avoir éclairée? Remerciele plutôt ; ses vers m'ont appris que j'allais mourir : au moins tu peux pleurer. Pleure , mon Arthur , ne retiens plus tes larmes, tu les a trop dévorées devant moi.... Car tu le savais, toi, que je ne verrais pas une autre saison ; et quand je te parlais de bonheur et d'hymen, lorsque je te confiais mille projets d'avenir , mes espérances devaient te faire bien du mal , ma joie devait avoir pour toi quelque chose de poignant et d'atroce«... Tu souffrais terriblement, j'en suis sûre, à m'en*
c tendre te parler ainsi de leodttinain , toi f qui savais que je touchais au soir de mcm « dernier jour.... Je le sais aussi... Pleure c donc maintenant , pleure , tu le peux , tes « larmes n'ont plus rien à m'apprendre ! »
Et quand elle lui donnait ainsi cette liberté de larmes, Arthur les sentait retourner des paujMères au cœur.
— « Oh! pourquoi, disait -elle aussi, c pourquoi la mort ne m'a<-t-«lle pas prise « quand elle est venue chercher ma mère , « quand mon père fut emporté par elle !^ < Alors je n'aurais pas eu regret à la vie , « mon cœur était vide , l'existence m'était c amère et pesante , la mort m'eût été douce « et légère. Je l'appelais , elle n'est pas ve-
• nue. Oh ! je devine pourquoi je l'appelais « en vain ! j'étais pour elle une trop chétive « proie ; malheureuse , j'étais dédaignée , il « lui fallait dans moi , pour me prendre , de c l'espoir , de l'amour, du bonheur enfin I c Maintenant je suis digne d'elle , et la
• voici qui vient me chercher... . la cruelle! »
Chaque parole était acérée et faisait plaie au cœur d'Arthur.
La vie se retirait peu à peu de Louise; ses forces commençaient à s'en aller. Pouvant à peine se soutenir, elle se faisait descendre au jardin ; mourante , elle voulait assister à la mort passagère de la nature.
— < Arthur , j'aime celte pâleur du soleil, cet air froid , ce jour terne. Cette tristesse du ciel s'harmonise avec celle de la terre , elle semble rendre plus facile la pente qui mène è la tombe. Je n'aime plus à voir un beau jour, il y a pour moi dans son sourire une affreuse ironie , une insulte aux larmes. Ah ! mieux vaut , je le sens , en lui disant adieu , voir à la nature un vêtement de deuil qu'une toilette de fête. Il semble qu on perd moins quand on la quitte ainsi. Je ne voudrais pas mourir au printemps ! Oh ! de la neige , de la glace pour mon dernier regard, mais pas de fleurs , mon Dieu ! pas de fleurs ! »
56 QVATltC AMOURS.
La mort avançait , sa course était rapide et ses pas près du but.
Plus elle s'approchait , plus la jeune fille qu'elle Tenait prendre se sentait de courage pour la recevoir. On eût dit que le mal , qui la ployait sous son fardeau, reportait à Tesprit tout ce qu'il ôtait de force au corps. L'or de son âme s'épurait au creuset de la souffrance. La mort produit souvent aux yeux de la pensée un effet tout opposé à celui de la perspective ordinaire ; le lointain la grandit ; elle diminue comme la distance entre elle et l'objet qu'elle attire à soi; et quand le choc arrive , le fantôme géant n'est plus qu'un nain , contre lequel on se heurte , on se brise , sans le voir.
Mais toujours le chant du cygne du poétique et mélodieux Millevoîe , résonnait au souvenir de Louise. Ses yeux agrandis par Famaigrissement de ses traits attachaient des regards inquiets , âcrement douloureux, sur les arbres dont les feuilles jaunissantes, épuisées de sève, tombaient à bruit léger,.
QUATAB AMODRS. 67
mais aigu , inégal » retentissant au oœor. C'était un céleste avertissement, lui disant que sa vie se détachait comme les feuilles , et s'en allait comme elles. Elle les suivait de Tcdil, dans leur course errante au gré du vent ; et , lorsqu*un souffle plus fort les en levait de la terre , les dissipait en tourbillons légers :
— « Où vont-elles ainsi , pauvres feuilles c mortes? Est-ce à l'abîme, aux nuages, que
• le vent les donne?... Mais qu'importe; « d'autres viendront , le deuil des arbres est « d'un hiver ; au printemps , ils dépouille^ c roDt leur manteau de fnmas , ils repren- « dront leur robe de fête , leur voile de
• fleurs!... La nature ne meurt pas, elle « dort ; et, rafraîchie par le sommeil, elle se «réveille belle et parée; mais moi, je ne « me réveillerai pas comme elle ; je ne re- « prendrai pas mon vêtement d^existence!..«
-^ • Non, con|inua-t-elle en regardant fies cieux, non, je ne puis croire à une
QUATRE Âmoxms,
« mort complète. Je sens qu'il y a dans moi
< quelque chose qui ne peut s'anéantir. La c mort, de sa bouche glacée, ne souffle pas € sur rame ; elle ne Téteint pas comme on « fait d'une lampe. Elle n'a droit, pour le « prendre, qu'à ce qui appartient à la terre; f mafis de ses longs bras, elle n'étreint pas, « pour l'étouffer, ce qui vient du ciel , et «l'âme en vient, n'est-ce pas? Oh! oui, « elle en vient , elle y retourne. Le corps est « un voile qui la couvre , comme un nuage
< couvre le soleil. Le voile tombe , le nuage c passe, le soleil et l'âme brillent encore tous <r deux d'une clarté plus pure!.... La vie I la « mort ! étrange problème , dont la solution « résiste à toute sagesse humaine ! impéné- « trahie énigme, dont le mot est encore in- « trouvé ! Quoi ! depuis si long-^temps qu'on c existé et qu'on meurt, on ne sait pas encore c ce que c'est que vivre et mourir! Inféconde a leçon 1 quel esprit te comprendra jamais ? € Doù vient-on? où va-t-on? qui le sait?.. . qui « le dira? Tout et puis rien, terrible doute!
(^ATU AMOURS. Sg
Quai! rhomme tomberait toat entier au gouffre muet du néant! Ahl c'est insulter à la puissance . divine , que de croire que rien ne reste de ce qu'a fait Dieu luimême. Le néant l trompeuse et sombre, image. Que le crime , épouvanté d'une se^ conde existence, châtiment de lajNremière, se berce, dans son effroi sacrilège , de cette chimère impie ; assiedfr*toi , comme un fantôme consolateur, au chevet du lit du coupable, se débattant dans Fagonie des remords, heurtant l'erreur contre la vérité. Mais va^t'en , n'approche pas de celui qui meurt sans avoir renfermé dans son sein un désir, un doute condamné par la vertu , repoussé par la foi ; va*t'en , ne le fais pas chanceler dans sa céleste croyance, dans son espoir d'une autre vie! Que Tathée seul trouve dans le mot de mort le synonyme d'anéantissement; mais que celui qui se confie aux promesses du Créateur , ne voie, dans l'instant suprême que l'heure venue du rappel aux cieux , que l'affran-
6o QUATRE AMOURS.
« chissement de Tâme esclave , sortie du « temps pour rentrer dans Féternité ! »
Qu'elle était attendrissante et belle la jeune mourante, en jetant ainsi la lueur de sa pensée dans la nuit des secrets théoligiques ! Combien il y avait de sublimité dans cette religieuse espérance dont rayonnait son cœur ! Qu'elle est puissante de persuasion, cette éloquence funèbre dont les expressions, quelque simples , quelque vulgaires, quelque étranges même qu'elles puis^ sent être, prennent une signification prophétique et sacrée , lorsqu'elles sondent le grand mystère de la Divinité , celui du but de la création. Il semble , pour ceux qui les entendent, que les paroles d'un mourant s'exhalent de ses lèvres comme une éma* nation d'âme. Oui, souvent sur le crime et l'incrédulité il y a plus d'empire de conviction dans les accens qui montent des bords du cercueil que dans ceux qui descendent du haut de la chaire. La tombe est une tribune où l'orateur ne parle pas inécouté.
QUATRB A]IK)17R$. 6l
incompris. Là , toute parole trouve un écho, toute pensée enfante un souvenir.
Qu'il devait y avoir longue mémoire dans le cœur d'Arthur pour celles que Louise venait de prononcer ! Elle avait dessé de parler, il Técoutait encore, et prétait To* reille comme à une lointaine vibration.
Mais soudain elle trembla d'un froid cou'yulsif, poussa un cri déchirant, se leva, fiit fie jeter dans les bras de madame Dérigny , et, posant sa tête sur Tépaule de sa mère adoptive , les yeux fermes :
— c Sauvez-moi , s'écria-t-^Ue ! ma mère. . . i Arthur , la voyez-*vou8? elle vient , la voilà! 9 défendez-moi ! »
Que voyait-elle? pourquoi se pressait-^Uc ainsi frissonnante contre le sein qui Tabri-^' tait?
Un violent coup de vent avait courbé la cime des arbres , et dépouillé une branche immense de toutes ses feuilles, emportées en mugissant. Louise avait cru entendre la mort accourir.
6 2 QtJATRS AMOURS.
Elle venait effisctivement , mais il lui restait encore quelques pas à faire.
Plusieurs jours s'écoulèrent $ Louise s'affaiblissait d'heure en heure. Elle ne pouvait plus se lever. On avait placé son lit près de la fenêtre de sa chambre , qui donnait sur le jardin. Un épais et haut massif de mai'ronniers se trouvait en face^ Il avait été impossible de détourner la malade de la con^ stante inspection que ses yeux faisaient des progrès du dépérissement de la nature. Il avait fallu satisfaire à cette funeste fantaisie , et la placer de façon à voir les feuilles se détacher et tomber ; elle attendait la chute de la dernière !
Il n'en tombait pas une qu'un soupir amer ne s'échappât de la poitrine gonflée d'Arthur , qu'une larme ne traçât sa route humi<]te sur la joue brûlante du malheureux amant , assis et veillant près du Ut de sd belle fiancée !
— <c Pleure , ami , disait-elle , laisse-les « couler à leur gré , ces larmes que j'aime à
QUATRK AMOURS. 63
tvoir : je me fM» à te regarder pleurer
Oh ! pardoone-moi d'aûner ta peioe, par* donae-moi cet égpiaoïe^ cette j<He criieUe. . . Je ne devras former pour toi que des Yceux de bonlieiir, et je me sens heureuse d'emporter avec moi la certitude de tes r€|^et8 , l'assurance d'un loùg et brûlant souvenir* Tes pleurs soat pour moi le g^e de cette mémoire de l'âme, que tu con^ seryeras jpour ta pauvre Louiae ; et^ Je te le répète « ami, j'aime à te voir pleurer...»
Puis , par la pensée , jetant un coup d'oeil rapide sur l'avenir d'Arthur , elle reprit :
— «G^iendant, je ne demande pas que « tu dépenses à aimer un souvenir tout ce f que tu te de sentîmeufl d'amour. Non;, ce f serai! injustice ou {diiAôt folie de l'attendre^ c Le passé ne peut long«-temps , à lui seul , • aliBjteWitgr un oœwr» Le tien éprouvera t plus tard le besoin d'être rempli par la « réalité du présent , ou la promesse de Tat venir , et sans bsomir mon image , tu y
QtJATRE AMOtmlS.
auras place pour un objet nouveau. Lgi morte et la -vivante s*y trouveront ensemble. Oh ! oui , tu aimeras encore , ce serait une erreur au Giel , que d^avoir mis dans ton sein une âme comme la tienne , et de ne placer dans ta vie que quelques instant d'amour. Ton c^ur ne s'est pas desséché à m'aimer; ma mort te le rend tout entier d'illusions. Si la poésie, la suavité d'un sentiment en est la partie chimérique , tu as du moins conservé cette douce et chère moitié de celui que tu as ressenti pour moi. Je n'ai pas détruit le charme , désanchanté ta vie , vieilli ton cœur ; je ne l'ai point ébranlé dans sa foi. Je meurs , certaine que je ne l'ai point appauvri d'émo* tions , que tu pourras encore aimer avec délire, avec croyance. Puisse celle qui doit le faire battre comme je l'ai Mt pal-^ piter , ne pas lui ôter plus d'élémens de bonheur que je ne lui en ai pris ! » La mort s'approchait toujours.
Un matin, le soldl s'était levé dans un
horizon d^agé des brameoées tapenr» d^au* tomne, sa clarté était daucé et pure, un tent frais respirait dans Tair à peine ému. • . . C'était un beau jour^
Louise , en s'é^iUant » jeta autour d'dle des r^ards afides., mais ser6itts;/sa figue était calme et reposée ; c'était presque de la jde , que l'expression répandue sur son idsage, amaigri par la souffrance.
— < Eh quoii dit-elle y n'aurds*je fait t qu'un songe affreux ? n'aur«is-je craint la I mort que pour mieux apprendre à con« ft naître le prix de la vie? Ah I mille actions « de grâces à Dieu^ si ce n'est qu'une leçon « qu'il m'a donnée ! Arthur , ma mère , « aurai-je encore de longs jours à compter t par le bonheur ? Pourrai-je vivre ? Oh ! c parlez donc 1 dites-moi que je puis vivre ! » Elle se leva , plus forte , aidée par l'espérance, "s
Cette joie, comme elle l'avait dit, était atroce et poignante ; car , cet éclat de la vie,
c'était te dernier jet de la lumière d'une
66 QUATRE . AHOURS^i
lampe qnimeart pli» large et plus brillante qu'elle. n'a vécu.
. i-r^.c Comme la nature est bdtte, dans sa « tristesse même I Arthur , cette douce et te. faible cbaleur du soleil sepible raTiyer «tout mon -être* Je suis mieux, beaucoup « mieux. Hier , la mort m'apparaissait en- « core; aujourd'hui V j^ ne yois que l'exis- « tence... Elle reyient à moi, je la sens ren*^ € trer dans mon sein, je respire; mes soupirs « sont plus faciles. Oh ! si je pouvais vivre. •« « Arthur, j'aime la vie I >
Elle voulut voir le ciel, aspirer Tair. C'était l'adieu du départ ; elle le prenait pour le salut du retour. On la descendit au jardin.
Mais die leva les yeux, regarda les- bran^* ches dépouillées de toutes leurs feuilles ; une seule restait encore , se balançant suspendue à la cime de l'arbre le plus élevé. . . Pour se détacher , elle n'attendait qu'un souffle.
Le regard de Louise , en s'élevant vers^ le ciel, avait rencontré et ne quittait plus
QVATM AMOmS. 67
cette feuille , restée là , pâle , abaadonnée , pauTre orpheline,* près de rejoindre ses «ceurs* Le vent soupira , la feuille tomba , et avec elle la dernière illusi<m de la môurante.
. — c Ahi s'écria-t-elle avec une exprès* ■ sion d*indicfl>le regret , c'en est fidt, la vie t ne tient plus à moi. Non I plus d'espoir ! c mon dernier jour va se coucher sur la < terne ; ma première nuit dans le ciel se « lèvera belle et calme ; elle sera pure comme « ce cœur qui palpite de ses derniers batc temens dans ce sein qui n'a plus , hélas ! « que quelques soupirs à comprimer. . . Em- « menez-moi, je me sens mal. »
Et l'heure de la mort allait bientôt sonner. Son corps affaissé goûta quelques instans de repos; elle se réveilla pour s'endormir après d'un autre sommeil.
Elle se souleva , ses yeux brillaient , ^scs joues étaient pourpres et gonflées par la fièvre , ses mains étaient brûlantes ; elle prit celles d'Arthur 5 de madame Dérigny, les
68 QtTÂTRE AMOURS.
croisa sur son coeur , et dit : — • Ne m^ouc bliez pas ; adieu sur la terre 1 au revoir au cCiel!»
C'était le dernier mot de sa voix, le dernier regard de ses yeux ^ le dernier batte^ ment de son cœur. .
Morte !
ÏV
BBS8BIIBI.Al«Cfi raT8IQUE<
Deux mois après un cercueil sortait eocore de la maison de M. Dérigny,
Ce n'était pas celui d'Arthur, lui devait vivre pour long-^temps , souffirir et pleurer.
C'était celui dé sa mère.
Une seule de ces deux pertes eût suffi pour sillonner d'acres et incurables plaies un cœur aussi profondément sensible que Tétait le sien ; deux coups pareils , et portés pres<}u0 à la fois, rayaient entièrement labouré. >•
70 QUATRE AMOUHS.
Il semble que , ployant 80ug le poids de cette double douleur, Arthur portant en soi, comme nous Fayons dit, le principe du spleen , le fantôme tentateur du suicide aurait dû se présenter à lui , lui montrant la route , et portant à la main, comme une clef de délivrance, le pistolet, le poison ou le poignard.
Eh bien ! non.
Dans une crise violente de la destinée, se tuer ou vivre peut être également preuve de force , ou marque de faiblesse. C'est lâcheté ^ c'est manque de ce courage physique qu'il faut pour accepter une dernière souffrance , en se dirigeant une halle vers le front ou une pointe d'acier vers le cœur^
. Mais quand la vie est rendue horrible par la misère , les infortnnes de l'âme ou l'injus^ tice des hommes , il y a faiblesse de mourir, de ne pouvoir supporter une douleur pure de remords. Il est beau de se décider à vivre, non par une résignation passive, par la crainte de la mort ou le doute de l'existence aurdelà de la tombe, mais par la conscience de sa
QUATAE AMODaS. 7I.
force pour lutter contre la destinée , pour braver le malheur, èa ne se laissant point abattre par ses coups , en tenant la tête toujours plu» haute que le joug- Mais ce ne fiât pas par courage qu'Arthur se résigna à subir la TÎé.
L'indécision él la inélancolie étaient les points dominans de son caractère , et reflétaient une nuance' sombre sur chaque sentiment qui passait par son oœar. Le plaisir , le bonheur même , avait en lui quelque chose de triste, de douloureux, car il ne l'acceptait qu^ayec crmnte. La peine, an contraire, si l'on peat parier ainsi , était saillante à sou âme. La mélancolie est friande, a dit Montaigne, et cda est vrar quelquefois ; il y a bien des cœurs ({ué la douleur alimente et que tue le bonheur. Le séjour de Nantes était devenu pour Arthur impossible à supporter. Il obtint de sen père la permission de voyager; il partit. Il traversa le midi de la France , vit la Na^ varre , le Gave et les Pyrénées , la Provence et ses orangers, dont les fleurs semblent
embaumées d'un parfimi tfOrîent II to priaia «es. pas sur la neige qui revêt de sfHh mant^u blanc les montagnes dé la Suisse ';• il vit le ciel bleu de lltalie , foula sous ses,, pie^s la poussière immortelle de son sol. Mais, dans le chalet du montagnard ^ au^ milieu de ruines sacrées de Rome Téternelle, Arthur ne voyait que Louise et sa mère. Soi^ corps seul avait reçu la salutaire influence de Fair et du temps.
Ayant appris d'une lettre qui lui parvint à Romei que son père venait de mourir d'une attaque d'apoplexie foudroyante, il se hâta de revenir à Nantes^ pour mettre ordre à ses affaires d'intérêt.
Sa première visite fut au cimetière , ou trois tombes furent mouillées de ses lar^ mes* Plusieurs mois s'écoulèrent sans rien prendre, sans rien donner à ton cœur. Re*fusant, dans la stagnation de son désespoir, toutes les distractions offertes, il savourait sa tristesse , c'était un breuvage que son âme se plaisait à épuiser goutte à goutte;
QUATRE AMOURS. 'jZ
en rejetant loin d'elle Comme un poison lont oe qui ne oontenait pas un aliment de douleur. Enfin, ayant une fois cédé, comme à une imporlunité fatigante , aux sollicitations d'un dfô ses amis nommé Emile , il se laissa conduire au spectacle, où depuis ^quelques jours un acteur de Paris attirait, par l'aimant d'un talent distingué, la foule admiratrice et curieuse.
La salle était comble ; Arthur et son ami ne trouvèrent de place qu'à l'orchestre. Dérigny écoutait et regardait, sans plus voir et sans plus entendre, que s'il eût été changé en auditeur de marbre. Pendant un entr'aole , il se leva , se retourna du côté de la salle , et .promena des regards distraits sur les nombreux spectateurs. En passant machinalement en revue les femmes, dont la brillante toilette décorait de sa fraîche ten* ture aux mille nuances, le balcon et les pre* mières Ipges , Arthur tressaillit , changea de couleur , et d'une voix basse , tremUiante ,. violemment émue :
74 QUATRE AMOtaRS.
-~ 9c Qttdle ressemblancei dit-il eô indiqiMint à son ami une jemie personne placée dans nne loge de face.
— Oni, en effet, les mêmes traits, la
même expression.. Mais conteneaMrous,
mon cber, on sortez d'ici... tous allez vous trouver mal.
— Mal?... vous TOUS tiN>mpez , U y a longtemps que je n'ai éprouvé d'émotion qui me fit autont de bien. »
Il se rassit, car le rideau s'était levé, mais la tète retournée , il conMnuait d'attacher un regard fixe , doux et hagard à la fois , sur la jeune personne, dont la ressemblance avec Louise était tellement forte , qu'elle en était atterrante. Dans un temps de superstition , Arthur l'eût prise pour une vision de l'autre monde ^ une apparition céleste, une âme s'enveloppant de formes visibles pour se montrer à lui , celle de Louise venant viriter 90T la terre celui qu'elle avait aimé, et dont elle avait emporté le bonheur avec elle.
Mais ce n'était pas une vision ; c'était bien
qVATÈX AMOURS. 7$
^ iVLùe forme réelle que eetle ima^ TiYante de sa fiancée morle^ Quelle est-elle? se de-* mandait-il à lui-môme. La voir uu instant, doit-ce être le seul point de contact de ma destinée avec la sienne? Ne sera-^tF-elle vernie briller dans ma vie pour ne la colorer que du reflet d'un éclair P.... Est-elle libre ou soumise par le cœur ou par la loi? est-elle mariée ou promise?. . . Cet homme, est«ce son père ou son époux ? Oh 1 malheur si je ne la connais que pour apprendre qull est au monde une autre Louise et faire de le savoir le tourment de toute ma vie.... Mon Dieu! s'il en doit être ainsi , vous vous jouez bien atrocement de ma peine ; c'est une cruelle insulte à ma souffrance, qu'une telle apparition de bonheur.... C'est montrer le ciel â l'enfer.
Une subite espérance vint dissiper en par^ tie la crainte qui l'agitait. Le vieux monsieur ' qui accompagnait la jeune personne se leva pour céder sa place à une dame qui entra dans la loge et qu'Arthur connaissait.
76 QUATRX AMOURS.
Au moins je saurai qui elle psi! C'était beaucoup que cette cl^ance d'obtenir quelques renseignemens sur elle; mais ce qui lui restait de sa peur suffisait encore pour le faire dépenser dix ans d'existence dans une seule nuit d'inquiétude.
Emile et Dérigny sortirent de la salle ayant la fin du spectacle, et furent se placer sur le baut du grand escalier. Le cœur d'Artbur battit à se rompre ; il éprouva un tel frémissement, qu'il crut être toucbé par une baguette électrique , lorsqu'il se sentit légèrement heurté au passage par la jeune in--^ connue, qu'il entendit adresser, en le nommant son oncle, une phrase espagnole au cavalier qui l'accompagnait.
Subjugué comme par le pouvoir de la fas* cination d'un regard magique, anéanti , incapable de faire un seul mouvement , dans cette suspension momentanée d'existence, Arthur ne ressemblait pas mal à Un paladin enchanté; il restait là, sans s'apercevoir que la foule s'était entièrement écoulée.
QUATRE AMOtJKS. ']']
-^ «Les portes vont se fermer, lui dit
Emile en lui prenant le bras Venez
donc I
— Ah oui ! allons. » Et , dans sa stupide obéissance il suivit son ami. Quelle horrible difficulté n'éprouva-t-il pas à vivre les instans qui s'écoulèrent jusqu'au lendemain! quelle nuit d'insomnie dévorante que celle qui passa sur sa tète.», son onde!... que de commentaires sur ce mot... Mais le jourpa* rut ; ciel ! que de lenteur il avait mise à venir dans le temps !
Arthur sortit dès le matin , et se rendit chez madame Yaubrun , c'était le nom de la dame qu'il avait reconnue la veille. Lorsqu'elle s'avança pour le recevoir, il éprouva ce que doit ressentir un accusé en voyant rentrer les juges qui viennent lui prononcer l'arrêt qui l'acquitte , ou celui qui le condamne à mort. Elle sourit en apercevant ^^étigny, car avant qu'il eût ouvert la bouche, eUe savait aussi bien que lui toutes les ques* tions qu'il avait à lui faire.
— - ff A l'embarras de votre conteoiance, lui dit-elle d'un ton de légère gatté, je devine, mon cher Arthur , que vous venez me demander pardon d'un- manque' de mémoire ou d'égard. Si, d'après les lôisde la dievalerie, l'hommage d'un salut est une redevance qu'une dame a le droit d'eiiger de la poli^ tesse de ceux qui la connaissent, je veux bien, pour vbus rendre mdns coupable, re*^ jeter sur le compte d'une distraction la faute de lèse-galauterie, qu'hier au soir vous avez commise envers moi : allons, la prix jcét feite; asseyez - vous , et surtotrt abordei la Question sans détour;
— Cette dame avec qui vous étiez au spectacle n'est-elle pas Espagnole?
-^ Écoutez , Arthur , reprît-elle d'un ton sérieux , cette jeune personne ressemble trop à Louise pour que je n'aie pas, comme vous, été frappée d'une aussi grande ressemblance* Je Vous ai vu hier, et je v&us^ai trop bîeii examiné, j'ai trop bien lu vôtre cœur dans vos yeux pour ne pas comprendre le regard
<2UATM AMOURS. 79
-oontina que tous avez attaché sur elle , pour ne pas deviner quel motif vous amène aujourd'hui éh^ moi , et pour ne pas eonnaltre jusqu'à la moindre émotion qui vous agite
Arthur bdbutia quelques mots.
-^ Eh -bien , tous voilà tout honteux 1 que votre oonscienoe se rassure, il fallait hiett en
venir là.... D^ailleurs ce second amour n'est
au fait qu'une reprise du premier. . . .
— Oui ^ vous avez raison , madame , c^est Louise encore... c'est elle... Hais, de grâce, continuez ! vous prévoyez assez la question. . . la réponse peut la précéder.
— C'est juste ; et , pour ne pas vous faire languir, je vous dirai d'abord qu'elle n'est pas mariée et qu'il n'est question d'aucun engagement pour elle. . . . Vous êtes plus tranquille n'est-ce pas ?
— Oui , oui , achevez.
— Impatient!... elle est Espagnole, née à Barcèlonne , et se nomme Francisca d' Avello ; orpheline et sans fortune , elle a été élevée par son oncle que vous avez vil Uiet , etqui , sans
80 QUATRE AlCOUAS.
bien lui-mèoie , tient cependant sa maison sur un certain pied d'aisance et de dignité, grâce aux rcTenuç d'une place assez impor-* tante qu'il occupe en Espagne. Je l'ai connu pendant mon séjour à Barcelonne. Il est ici depuis peu, maïs il y restera sans doute qfttdque temps, ayant à terminer, un ancien ^psocès contre un parent de sa femme. M. d'Ayello 'a donné une brillante éducation à sa nièce , que vous trouverez, mal^é cela, toute simple et toute naïve. C'est \ine femme ayant en elle de quoi rendre un mari tranquillement heureux. Son oncle a, je crois, grand désir qu'elle en rencontre un; mais elle n'a pas de dot.
— Ah ! qu'importe; si elle a un cœur libre à donner, n'est-ce pas la fortune la plus pré* cieuse?... mais celle-là l'a-t-elle encore?
— Il est assez difficile d'en avoir une sûre garantie. Cependant je penche à croire qu'il n'y aura pas.de créancier mettant arrêt sur ce bien -là ; et je pense, si l'accord s'en passe
QDATRB ASOURS» Si
entre voiis, qoe Tiras pouyes y prendre ai toute assurance ane hypothèque de mari*
— * Qae TOUS êtes benne !
. — Nous voici à là conclusion. Vous Temea m'apporteir voire cause , me prier d'être votre avocat ... ie place vos intérêts sous la sauvegarde de mon amitié ; je plaiderai^ Ar vt>tts avec toute la chaleur et l'éloquence possible. Fiea&-vous à moi, je vous ferai rendre, je Fespère, prompte et bonne justice. Mais comme vous êtes mon client , il est une clause dont je dois vous faire part , c'est qu'il y a dans l'esprit de l'oncle un faible pour le grand monde. Éblouissez-le par l'éclat du luxe ; ne pouvant lui jeter aux yeux de la poussière de vieux parchemins , qu'il trouve en vous l'aristocratie de l'or à défaut de celle du rang; parlez bien haut , devant lui , d'équipages , de livrées , jouez avec sa manie ; votre mise au jeu sera sans doute un peu forte ; mais que voulez-vous , il faut bien payer le bonheur ; on n'a pas de chance de gain sans en *
avoir de perte , et d'ailleurs vous n'avez be« m. 6
Sa QUATEB AHOUJIS.
soiu d'être graftd «^gaeiir que peadaot le séjoiir en Frarn^ de Mé d'Aydlo; une foit I0 bonhomme d'oncle en ronle, tous pourrez, loutà^VDlre aise, redetenir tfn^le bourgeois. -^ Merci de ravertisement, madaitte....
Mais VOUS' me promettez de piarler pour tûoi...^^
— Bien entendu Soyez sans crainte,
retournez paisiblement chez tous et laissezmoi faire , reposeat*TOus sur mon amitié du soin de yotre amour, ayez confiance dans ma diplomatie. . . • tous receyrez bientôt de mes ûouTelIes.... Au reToir, dormez, rérez en paix. >
Ce même jour, Arthur reçut un billet de madame de Taubrun , ainsi conçu :
c M. et mademoiseHe d'A^dlo Tiennent demain dtner chez moi ; je tous attends : Tenez en grande toilette de o^émonie, et surtout les doigts chargés de bagues, tou^ entendez ! Féclat d'un diamant ajoute ^uel^ quefois pour de certains yeux à Tédtat du wé--
rile personnel , et notre onde y voit un peu dece8yeiix4à....âdèmaid..
Comme nous n'ayons reçu, nous, aucune invitation, nous n'assisterons pas au dtner de madame de Yaubrun. Sautons à pieds joints sur deux mois , et nous trouverons la jolie Francisca devenue madame, Dérigny.
H. d'Av6^o quitta sa nièce quelques j^ours après ses noces et retourna à Baroelonnç, oUégi d'un grand poids , celui d'une femme aans dot à marier.
Enfin le voilà donc heureux, allez vous dire» ce sentimental Arthur , ce consciencietix amant ! Gomme vous êtes prompt dans vos conjectures.... heureux! Eh! bon Dieu non) il ne l'est pas !
Et cependant lorsque Frandsca lui avait dit : Athur je vous aime , vous êtes lé seul homme qui me sembliez devoir rendre ma vie heureuse ; c'est d'après cette conviction que je m'engage à vous par un acte libre de ma volonté.... Quand elle lui avait dit cela ^
c'était vrai , et ce n'était pas une vérité d'un moment , née du dépit ou du caprice* Hors à Dérigny, jamais elle n'avait dit à personne de cœur et de bouche , je vous aime , dans une signification à part de l'amitié.
Lorsqu'elle fût à lui pour jamais , elle ne se repentit pas de s'être donnée ; son joug d'épouse ne lui parut pas un fardeau. Elle ne regrettait rien , n'attendait rien ; elle marchait au pas du temps , sans désirer de ralentir ou de précipiter sa course. Son esprit ne franchissait pas le présent , elle était enfin heureuse d'une félicité passive^ et il s'en feUait de beaucoup que le sort de son mari ressemblât au siçn. Cette différence était la faute de tous deux. Pour composer en commun le bonheur d'Arthur, l'un demandait trop, l'autre ne donnait pas assez, quoiqu'elle
donnât tout Mais voici qui devient une
énigme Yite le mot.
Arthur, en épousant une Espagnole, avait cru trouver dans sa femme une âme ardente, passionnée, volcanique comme le ciel de sa
patrie. Et Fraucisca', née sur un sol de fisu, respiraflit «dans une amosphère embrasée, n'avait subi qu'an physique Hofluence du brûlant dimat d'Espagne. Ses traits portaient seuls l'empreinte du cachet national , son ca* ractère n'avait été frappé au coin d'aucun pays. Nonchalante comme une indolente créole, froide comme une fille du nord, insouciante comme une frivole Française, la nature s'était méprise en achevant de for* mer la jeune Catalane ; car, après lui av<rfr modelé le visage sur le type espagnol , elle lui avait ensuite façonné le cœur dans un moule étranger.
Ce fut d'abord à l'effet de la réserve et du doute qu'Arthur attribua la tiédeur et la ti-< midité de l'expression parlée des sentimens de la jeune fille envers lui. Tout en donnant pour motif à la froideur de sa nouvelle fi;an* cée cette cause assez probable, Dérigny s'é* tonnait au dernier point de cette tranquillité d'un amour espi^nol. Louise était Françuse^ avait reçu une éducation imbue de mille pré^
86 Q17ATBK AMOURS*
jugés^,. et 9 grand Dfeu! crafthieD n'était-ce pas awc plus de force; plus d'âan, dtr Terre, et sacoiiBses d'âme qu'ette «mit su patsieniier su vm à lui exprimer ce «qu'dOic ressentait l. . . ^ette différence! *.• et pourtant toutes deiix ataient même tisage. Aussi ne fut-ce q^'aipac un mélange, de crainte et d'espoir qu'Arthur reçut l'arèu de Francisca. Certes quelque paaaion qu'il eût pour elle, il n'eut pentrètre pM hâfé'Ie jour qui devait la lui donner» si lit niort de Louise n'eût été pour lui une leçcw^ téirible, en lui apprenant que le temps est un eiséancier à qui l'on ne doit jamais accorda de sursis pour payer une dette de bonheur. Le départ de H. d'AvoUo lui causa une joie iecrèâ»^ une joie d'égoiste; il espéra que sarfemme n'ayant plus que lui sur qui reverser toutes ses affections présentes , qouterait an sentiment qu'elle lui accordait ceux qu'eUo aTàit -cmi^yés à aimer de près , pays » amis ^ pareuB, et qu'ainsi lui occupant seul l'activité de ' son Ame, finirait par obtenir de cette union de sentimens divers une somme de
seBMtlons tiiffisante pour le payer éeraiBour qu'il donnait. . . . Errevr de calcul : en édheogeaiit contre4a lendréise de aea ttiari la totalité de Ms aflections, la jeune fenine naia «noore bien eu anJàre de eompleaTœ luil
Ou peut comparer roi^anitatiou de regpril humain à celle d'un clavier ; le cœur cet un instrument oompeisé de dittrentoa coudeB i^)ondant à des touches eiSérieurM, dont le »oinrefn<mt ou Timmolniité leur impose la sil^ioe , ou leur x»mmaiide la parfrfa Chaqae borde rend ua sou diatineti une note seule, et chaque note est une passion* Gomnie c^est jj^esque toujours le hasard qui fait ré*sonner le cœur , aussi existe«t-ài des touches que sa main effleute à peine , d'autres quil rompt à les frapper louidem^it , ou qu^ lise aies Jienrter trop de fois , ou à lea âip* tor trop longtemps, d'autres enfin anr.les- ^eUes ses doits capricieux ne se posent jaimais. Et quand la mt^rl en étouSant tous kf sons qu'il peut rendre Tient briser Tiustruttenty il est souvent des oordes qui n'ont pas
encore rendu leur note, et qu'elle rompt sans les laisser résonner.
. Dans le coeur d'Arthur , la corâe de la va- «té resta muette jusqu'à l'époque de son mariage. Ce fut le hasard, on ne peut le nier, qui en obtint le son prolongé qu'elle rendiL Sk Dérigny, en déployant un faste ridicule dans un simple bourgeois comme lui , s'engagea dans cette voie ée foliés dissipations^ qui tôt ou tard ne pouvait manquer de le mener de la fortune à la misère, ce ne fut j d'après les conseils de madame de Yaubrun^ que pour flatter l'orgueil du vieux d'AvcAo et obtenir le succès de ses vœux de la réussite de ce charme... Mais en voulant séduire il fut séduit ; et, oubliant bientét de se con^former à la seconde partie des instructions qu'il avait reçues, loin de rétrc^rader, il avança. Ainsi il entra dans ce chemin, guidé par l'intérêt ; il y fut ensuite tonduit par le plaisir, puis entraîné par le besoin.
Cependant, avouons-le, si Fraacisca eût été ce qu'il la rêvait , Espagnole â l'âme
eomme aux yeux, lui, Arthur, eût été hornule à s'appliquer dans un. sens vrai oe vieil et langoureux adage». presque toujonn mensonge , um eJummUre et w^é emmr; omés il fallait pour cela un coeur large, compact, plein de mille sentimens, tous colorés d'un reflet d'amour; et, ne trouyant qu'un cœur étroit , presque vide , il fit une variante au sentimental proyerbe, et, jpour s'en arranger, mit le mot paJlai$ à la place de ehamMère.
S'appliquant , se fatigant à étudier sans profit le caractère de sa femme, ne rencontrant rien du c6té de la passion, il chercha du côté du caprice; à défaut d'amour, il demanda de la coquetterie, mais de la coquetterie de tête seulement, de celle qm fait sourire une jeune femme à la vue d'une parure nouyelle , comme une petite fille à la vue d'une poupée. Eh bien! le croira-t-on, rien encore, pas plus de vanité que d'amour. Oh! c'était désespérant, cela, c'était à faire naître de cruels soupçons dans l'esprit d'un mari. Espagnole et une telle apathie de tète
go QUATRE AMOURS.
et de Gosur! C'était un étrange problènie dont la salntion pouTait être une vérité fn*
■esK^. N'importe !••• Arthiiff se rejoint à la chercher. L'oblint41 enfin? Nous yerrona! patience I
DIFFiBENGE MOBALB.
Nous Toici reTenu$ dans là route du temps^ au même point d'où nous sommes partis.
ÀTançons maintenant de quelques heures, et nous nous trouverokis au lendemain du jour où Dérigny câébra, par un bal, TannÎT»* «aire de sa femme.
Francisca était seule dans sa chambre 4 coucher; quoiqnll fÙt déjà tard , elle était encore yétue en négligé du matin. Ses bon-
des de cheveux renfermées dans leur prison de papier se trouvaient retenues sur son front par un petit bonnet de mousseline des Indes, garni de malines, qu'attachait sous le menton un nœud de ruban satin rose hortensia. Une redingote de basin couleur de neige , qu'un simple cordon retenait autour de sa taille , laissait à cette taille de sylphide , aux formes élégantes et réelles» une gracieuse liberté de souplesse. A demi couchée sur un lit de repos, la tête appuyée sur un de ses bras qui la soulevait , les yeux tournés vers le plafond » Francisca était plongée dans cette espèce de sommeil où l'on dort en veillant , et dont les songes dociles obéissent à l'imagination qui les évoque et qui a soin , comme on le présume étant maîtresse du choix, de n'appeler à elle que le plus doux rêve dont elle se berce comme d*une suave méditation.
Quel était le songe occupant alors la pen* sée de la jeune femme? Calme et pur,' la caressait-il comme un baiser maternel?
s'exhalait-il comme un souffle embaumé de
QUAT1I£ AMOUKS. 9$
patrie? goupirait-il auprès de son cœur comme un accent d'amour? reculait-il yers le passé ? s'élançait-il vers ravenir, ou se re^ posait-il sur le présent? était-ce souvenir,
espérance ou réalité ? Mystère!... De tels
songes ne se révèlent pas, on les garde dans le secret de Tàme; on sait trop bien ce qu'ils signifient pour appder une interprétation étrangère au secours dé l'explication qu'on leur donne.
Mais quelle que soit la nature de cette sorte de rêves et quel que fût celui dont se berçât la belle dormeuse éveillée , ce qu'il y a de certain, c'est qu'effrayé par un léger bruit, celui de la porte ouverte et refermée , il déploya ses ailes et s'envola. Madame Dérigny se souleva sur son séant : c'était Arthur.
Ce visage si pâle était plus pâle encore ; sur ses traits retirés et livides se peignait une émotion profonde, amère, comprimée. Il s'approcha de sa femme , déposa sur son front un baiser froid , glacé comme le contact du marbre, et, sans rien dire, se plaça près
94 QUATRE ÂMDimS.
d'elle , prit nhe de ses mains quil laissa retomber aussitôt; puis , la tête penchée sur la poitrine, les regards baissés vers la terre, marquant avec ses doigts la mesure sur ses lèvres et se rongeant les ongles , il restait là muet , immolrite , absorbé , paraissant du» sa morne contenance affaissé de corps et d'ei^ prit sou« le poids d'une pensée lourde et sombre. Francisca lui heurtant légërcwent la joue, il tressaillit, frissonna presque; ^et^ répondant à ce geste comme A une question sans parole :
-^ c Que disiez «-vous? lui demanda- t-il àprèé un instant de réflexion.
— Moi?... je ne parlais pas.
— Ah ! pardon je croyais.. . »
Et, reprenant sa même attitude, ses dents continuèrent à aiguisa ses ongles , ses yeux à passer rexamen du tapis sur lequel ses pieds croisés B*iqppuyaient. Etonnée de ce silence^ de cet air abattu , de cette extrême pâleur :
— « Qu*avez«vous , mon ami ? lui dit sa iemtne. . . Et, dans sa voix si peu souvent émo*
QUATRE AMODM. 96
tkumée^ w trônndt Htm une «q[>feMion de tendreMe «K de trainte» *^ Qa'nmr^cfùÈl continlUflH-tidle.
— Cela n'est pas, tous souflft^ezl
— Peut-être mais que tous importe?
— Quelle réponse I
— Sans doute!... Si je souffre, quelle nécessité de vous confier le secret de ma souffrance , à TOUS qui n'avez d'écho dans l'âme pour aucune de mes sensations? Triste ou joyeux, vous ne prenez votre part ni dans ma joie, ni dans ma peine. Yous raconter mon cœur, c'est vous fatiguer d'un récit inutile»
ennuyeux Ainsi, je vous le répète, que
TOUS importe ?
— Yous n'êtes pas aimable, Arthur; il y « dans vos paroles une ironie cruelle» une amertume glaçante. 4 • • . Ce mot vou$. ... 4 voua ne me parlez pas ordinairement ainsi.
— Pwsqtie votre boof^e me peut appren* are le mot toi^ il faut bien que la
,' Ml
g6 QUATRE AMOURS.
essaie de l'oublier. Ne pourant le pit^ioncer^ ildoit TOUS être pénible de Tentendre.
— Allons !..r des reproches encore !
— Des reproches! vous vous trompez, je ne TOUS en fais pas , je ne veux pas tous en faire.
— Vous m'en adressez donc sans le youloir ; car il y en a dans cç que tous dites , dans ce ton que vous prenez avec moi.
— Ecoutez!.... Et, se retournant vers elle, lui saisissant le poignet sur lequel il appuyait fortement l'index, il attacha sur elle un de ces regards qui font froid , dont la sévère in-r terrogation, dont la fixité vous épouvante d'une indicible et vague frayeur.... de ces regards qui font chercher dans la conscience, fouiller dans tous ses replis, et qui, lorsqu'on n'y trouve rien, vous arrachent cette exclamation involontaire : Qu'y a-t-il, bon Dieu! de quoi s'agit-il?.,. Ce fut celle qui s'échappa des lèvres de la jeune femme.
— Ce qu'il y a, Franciscal... voulez-vous le savoir ?
QUATRE AMOUKS. g^
— Oiri,pttlez!.... »
Et, CFaintive, agfitée d^un indéfinissable trouble , ployée sous rimmobile regard de son mari, elle^outa , n*osaht faire lin mouyement pour d^ger sa main renfermée dans celle d'Ardiur, et pourtant , il la pressait à lui Saine tnal.... C'est qu'elle était aussi bien facile à la douleur, cette petite main toute emprisonnée sous les doigts nerveux et contractés qui la serraient , -sans se douter de la violence de leur pression.
— « £h bien!... jignore, si tous souhaitez réellement de connaître le svjet de ma souf^france; mais moi , Francisca, moi , j'éprouve le besoin de vous le dire, j'éprouve celui d'épmicher devant vous ce superflu d'émotion qui alourdit ma charge à m'écraser sous son poids. Il faut que j'arrache enfin de mon cœur ce doute qurl'obsède, le ronge, le serre d'une étreinte infernale... Mais pour cela, Francisca , il faut me répondre avec la plus entière sincérité , me parler comme on parle à
Dieu Me le promettez-vous ?
gS QUATRS AMOURS.
— Je ne sais dire quç ce que je pense , Arthur , et quelles que soient les questions que TOUS m'adresserez, tous pourez compter d'aTance sur la Térité des- réponses. . • Inlerrogez^QK>i donc , je tous écoute. • •
--—Eh bien! Il s'arrêta, se passa la
main sur le front , dont la fièTre qui l'agitait commençait à gonfler les Teines ; sa bouche entr'ouTerte semblait indécise sur le choix de ses paroles Enfin , profitant d'une résolution subite :
— Francisca, aTant de me connaître....
en Espagne. . . . sous le ciel de la patrie
aTi^^Tous aimé? »
A ces mots , qui paraissaient aToir épuisé les forces de la Toix qui Tenait de les .prononcer, madame Dérigoy dégagea brusquement sa m^n d'entre celles d'Arthur ^ se recula ; et , le contemplant à son tour de ce regard qui altère :
— < SaTez-TOUs bien que tous m'insul*
llîZ . • « a ^
Etourdi de la réplique , Arthur se sentit
QUATRE AMOinUS. 99
inonter le sang au risage , une yvrè rougeur prit un instant , sur ses joues , la place de leur pâleur accoutumée.
— tTous Insultet! s'écria-4-il. Mais non, non , je ne vous insulte pas ! non , ce n'est pas 'à toi que ce que je viens de dire doit sembler une phrase d^injure. Qu'une Fran-^ çaise se croie ou se prétende outragée par
une telle question bien Mais toi,
Francisca , foi Espagnole , toi qui , tout éd-faut , as dû être endormie, bercée au' bruit d'un refrain d^amour , toi qui , dané tes premières paroles, as dh bégayer le mot amour; qui, plus tard, quand tu l'as compris, as d^ Tentendre résonner dans l'air comme une vibration habituelle , le trouver dans toutes les bouches comme un accent national, un
vieux mot du pays toi, qui as dû respirer
l'amèur dans tolis les parfums, rééoutfer dans tous les sons, le voir dans tous les ob*'^
jets ce n'est pas toi que j'outrage en te-
demandant si tu avais aimé, en doictant' qu'tuti seSn de la patrie, dfit-néuF ans d'und-
kOO QJPAWE AUOUIIS*
vie d'EspiKgnole,^ se ^eat écoutés sans
amour.»
Il se tut, attendant une réponsç, la demandant du regard. Mais Francisca^ muette » étonnée d'une pareille question , s'interrogeait elle-nnéme, et me trouv^nl; rien à se dire, gardait le silence à la voix comme à la
pensée^ .
-^ c £t TOtre réponse 9 vous ne me la faites pas? vous voyez bien pourtant qn*îl mêla faut
— Arthur!
— Ah! si tu as aimé, ne crains pas de Lavouer, ne rovgis pas d'un tel aveu. Je t'ai hien dit, moi» que j'avais adoré une autre femme; je t'ai dit que cette passion., toute faite dans mon cœur avant dp te connaître^ tu ne lavais obtenue , ou plutôt prolongée^ que parce qu'en t'aimant, c'était elle encore que j'aimais en toi.; que tu Ja rendes â. mon ânle comme tu la rendais à mes yeux. Et quand je t'ai dit cela , eu m'écoutant^ tu n!as pas ressenti pour moi du mépris^ de la haine.... Ne craips donc fias de me ]^a}^e
QUATRE AHOURS. 101
plus crimmelle d'un autre amour , que je ne f ai selnblé coupable du nrîen. Eh bien ! tu te tais encore ; parle, réponds-moi ; de grâce, avais-tu aimé ?
— Non,
— Et depuis?
— Que Youlez-Yous dire?
— Tu ne me comprends pas ?
— Non.
— Peut-être finiras-tu par m'entendre.
Voyons*. •• Ici sa voix fit une légère pose. Il reprit : Francisca, depuis que tu m'appartiens, n*as-tu jamais regretté d'être à moi? n'as-tn jamsfis , pleurant en secret ta liberté perdue, senti le poid du joug et désiré de voir rompre la chaîne qui lie ton sort au mien P. . . ton cœur ne m'a-t-il rien ôté de ce qu'il m'avait donné d'affeclion? ne s est-il jamais détourné de moi pour aller vers un
autre? enfin, depuis que tu m'aimes,
m'as-tu toujours aimé ? m'aimes-tu encore?. . . m'aimes-tu seul ? «
Une aussi singulière conclusion eut, ccrfcs„
i09 Q0ATRJS AMOUaS.
excité daaa une autre femme un acc^si ijk colère lur^ente, impétueuse, bovillcnwfuil^i brisant du choc de a^a flots débo|:4és |oute|^ le» digues de la retenue; mais chez 1» pr^ que impassible madame Dérigny , toute émotion , quelque violente qu'elle fût ^ qe pouvait se communiquer au-dehofs ayec la force d'un torrent , la promptitude d'une commotion électrique. Cependant elle était émue , un léger tremblement dan# sa yqix témoigna seul de son agitation.
— € Arthur, avant de vous répondre, vqu» me permettrez, je l'espère, dç vous inter-r roger à nion tour , de vous demander quel motif vous porte à m'adresser l'ipsultante question que vous venez de me faire.
— Insultante !
— Oui, elle l'est, et vous m'«n expliquerez la cause ; vous m'avez donné le droit de l'exiger, en me contraignant à vous entendre. Maintenant , Arthur , c'est à vous de répondre. Je vous écoute. Tâchez, si vous pouvez, d'abaisser votre esprit au niveau de ma fai-
ble inteU%aace; car, je vous le répète , je ne TOUS comprends pas.
— Oh! comprends -moi doncl conçois tout te qu'il y a de trouble , de tourmens , d'angoisses dans mon âme!... Deyine donc ma pensée , puisque je ne sais pas de mots qui l'expriment. Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! oe saura«t"«lle jamais ce qui se passe en moi, ou plutôt ne Youdrar-t-elle jamais l'apprendre?»
Il se leva , fit quelques tours à grands pas dans la chambre , marchant avec agitation , murmurant de sourdes paroles et paraissant faire uti violent effort de raison pour surmonter son trouble et reprendre un peu de calme : il vint se rasseoir auprès de sa femme :
— « Tu ne m'as pas répondu , lui dit-il.
• — Je ne me croîs pas obligée de le faire. Quoique vous sembliez jouer auprès de moi le rôle d'un juge ou d'un confesseur, je ne me figure pas être assise sur la sellette d'un accusé ou agenouillée au pied du tribunal de
IMeu. D'ailleurs , ce que je vous dirsôs porterait-il bien à vos yeusL le cachet de la vé^ rite? On ne croit guère entièrement qu'à un aveu libre, Arthur ^ et le mien, fait dans cet;instant, vous semblerait-il dépoulHé de toute contrainte ;] non* J'attendrai j donc à vous le faire que, par la tranquillité de votre esprit , vous soyez en état de m'accorder la croyance due à ma franchise. Cependant, dussé-je encore redoubler l'inconcevable agitation dans laquelle vous êtes, dussé-je même exciter votre fureur, comme l'étrange interrogatoire que vous me faites subir n'est pour moi qu'une impénétrable énigme, vous
aurez la bonté de m'en donner j le mot.... vous me le devez. »
Il y avait du commandement dans le ton
de cette dernière phrase, Arthur le comprit;
il seii^t qu'en effet sa femme avait le droit
de se croire^offensée et de demander raison
de l'outrage. Il lui prit la main ,. l'approcha
de ses lèvres , malgré reffort^qu'elle fit pour
la retirer ; et , d'une voix d'abord embarras.-
tée , 4 demi craintive , OMdfl s'afifermitsant par degré et finissaat par arriver à un ton d'exaltation profonde :
— aPardonne^moi, lui dit-il, pardonne â ce qu'il peut y avoir d'insulte dans mes paroles. En tç demandant si tu n'en aimes pas un autre que moi, sois persuadée , Francisca, qu'il ne m'est pas venu dans la pensée de soupçonner ta vertu , de douter un seul instant que tu sois restée fidèle à ton devoir; non, je puis croire à ton inconstance , et non pas à ton avilissement. Je ne t'accuse pas d'avoir manqué à l'honneur, d'avoir trahi ta foi d'épouse. Si je te soupçonnais d'infamie , je t'aurais apporté des preuves , je t'aurais confondue, abîmée dans ta honte. Je ne serais pas venu, m'en rapportant à ton seul aveu , me soumettant d'avance à la jdus entière conviction, te prier de vouloir bien confirmer ou détruire le doute afTreux qui me ronge... Mais, Francisca, comment veuxtu que je me croie aimé, ou du moins aimé seul? £st-il possible que tu m'aimes de tout
lo6 QUATRE AMOURS.
ton amour et que lu piiisses conBerTor cette hisoueiance, cette apathique froideur de sensations qui repousse et glace les miennes en lesr renvoyant vers mon âme? Non, ce n'est pas une Espagnole qui peut jeter sur sa passion ce voile épais d'indiflfiirence. Chez toi', le cœur doit subjuguer Tesprit et non Tesprit dominer le cœur. L'amour doit être un sentiment- roi commandant à tous les autres, leur imprimant, dans sa volonté de despote, le mouvement ou FimmoUKté... Toilà ce qu'il doit faire , et non se laisser maîtriser lâchement, par une réserve inutile, une timidité nonchalante. Que veux-tu que je pense de la tiédeur du tien? sinou qu'il existe un rempart de glace entre mon image et ton cœur, qu'une image plus chère, un être plus heureux obtient de toi cette exaltation de pensées, cette ardente ferveur d'amour, ce bien <pxe tu me refuses , ce trésor que tant de mes vœux sollicitent et contre lequel j'échangerais tous les autres biens de la terre, si Dieu me les eût donnés... Non! je le dis
QUATJW AllOUW. 107
avec npe amère et déc)iiraDte certitude , lu ne m'qimet pas, et tu dqû eu aimer un
autre.
— Ahl mou ami , pouvea-vous. . .
— ProuT&inei le contraire. St je m'abuse, détrompe-moi d'une erreur qui me tue ; n'attends pas que l'habitude de la souffrance m'ait rendu le bonheur impossible en lui fermant à jamais toutes les voies de mon âme: Âh ! si tu le peux, Francisca, persuademoi que je suis aimé... mais tu ne veux pas même l'essayer !
— Et le puis-je, Arthur, quand mes paroles, quelque vraies qu'elles soient, n'ont sur vous aucune puissance de conviction ?
— C'est qu'en me disant je vou9 aime, ces mots ne s'impreiguent pas d'amour en passant par tes lèvres ; c'est qu'ils ne reçoi* vent de ton cœur et de ta voix aucun reflet^ aucun accent de passion. Ces mots ne paraissent dans ta bouche que des sons machinalement articulés et jetés dans l'air au ha-
108 QUATRte AMOURS.
sard... Âh! dans la voix de Louise, ihf ne si^gnifiaient pas ce qu'ils expriment dans la tienne !
— Je ne sais pas les dire autrement,, interrompit Francisca d'un air confus et légèrement boudeur. Si vous ne • me croyez pas , ce n'est pas ma faute , mais la vôtre.
— La mienne , est-ce bien sûr ? Un triste sourire passa sur ses lèvres et n'y resta que le temps d'un éclair. Ah ! continua-t-il , si tu parviens à me convaincre d'injustice, avec quelle reconnaissance ne t'offrirai-je pas l'hommage de mon repentir !
— Aurez-vous enfin , ajouta-t-elle avec une insouciance ironique, la bonté de m'apprendre comment vous avez découvert cet amour que j'éprouve, sans me douter que je le ressens ? pourrez-vous aussi me nommer celui que j'aime? Ce sera me rendre service; ce sera sortir mes vœux du vague dans lequel ils se perdent, ne sachant à qui s'adresser. »
•Dérigny, déconcerté par ce ton moqueur, s'aperçut alors qu'il avait beaucoup parlé sans
QCATAE AMOURS. 109
rien diir^ ; et, comoi^içaiit é ae fatiguer luimême ée la longueur de cette étrange scène, il réfléchit quelques instans , reprit ensuite la parole, fit rapidement Texposé de ses doutes , d^ aa pénible déoeptlo^ sur sdn caractère , lui peignit la tristesse de son désap-^ pointement lorsqu'en prodiguant miUe dons à sa vanilé de femme , il ne recevait que dé dédaigaoux remerd^smens aifi lieu de trans>p0rfi9.de joie et d'oi^ueil. . • Une fois qu'il en fut arrivé «là.:
— c Lorsqu'il me fut-bien démontré que tu ne m'aimais pas, ne pouvant soupçonner dans ton cœur l'absence du sentiment que tu me r dosais, alors ce f^itmoii dont je. passai l'examen; j^xa^ regardai, je me via ce qiie j'étais, je Diçine;trouvai pas grandement fidt pour plaire-; je me dis qu'ayant été aimé de Louise, top. amour n'était pas ui^e conséquence inévitable de ^qelw qu'elle avail eu pourimoié
— laQuis^, tcfnjours Louise! ]N'âivei&-voits que té nom sw les lèvres ?
112 QUATRE AMOimS.
Le soir Tint, le bruit et la foule m'étourdirent. Saurais voulu être seul , ne rien entendre, me cacher la léte dans les mains et 'pleurer; il me fallut prendre sur moi, rassembler toutes . mes forces pour jouer tant bien que mal mon rôle de maître de mai«son. Te le dirai-^je? moi , fier de toi, orgueilleux du moindre triomphe que tu peux:
remporter ; moi qui t'avais parée comme on pare une idole , pour éblouir, pour fesciner les yeux de la foule à genoux devant elle ; eh bien ! en te voyant l'objet de l'admiration , en intendant les éloges prodigués à ta beauté comme à ta parure, je me sentais contrarié, mécontent. Chaque louange qu'on te donnâdt me retentissait péniblement à la pensée. L'éloge qui m'était le plus insupportable, était celui que l'on faisait de tes yeux, tes yeux si beaux , si expressifs , si pétillans d'âme, si menteurs en me parlant. Oh! si j'avais pu^ dire à tous ceux qui les admiraient : Taisez-vous donc ! Mais, contraint à les entendre , je me mis à .contempler aussi ,
QUATRE AMOURS. 1 4 i
moi , ces yeux qui me faisaient mal à les voir édnceler de tant de feux 1 Alors , mari jaloux, je suivis des miens chacun de tes regards i hélas ! j'étais le seul point vers lequel ils ne se dirigeaient pas. Enfin , quelqu'un s'avança vers toi ; l'accueil que tu lui fis , l'expression qui se répandit sur ton visage fut un éclair pour moi; je me dis : le voilà, lui. Et quand vos deux voix unies laissèrent échapper de si purs, de si doux accens , oh I il y avait de ramour , de l'amour partagé dans les sons qui sortaient de vos lèvres et semblaient s'élancer de vos cœurs. Vous chantiez bien, beaucoup trop bien, et moi, j'étais horriblement malheureux de vous entendre ; bon Dieu , que j'ai souffert à vous écouter !
— Ainsi, c'est M. Roger qui
— Oui, Roger. II est beau, aimable, habile à plaire. ... Et tu l'aimes , n'est-ce pas?
— Que le ciel ait pitié de vous , Arthur , vous avez grand besoin de son aide.
— Tu l'ainiesP
'—Et non , non , je ne l'aime pas.