‹ Œuvres complètes d'ʹElisa Mercœur de NantesChapitre 9 sur 46 · UN BAL · texte numérisé non relu

UN BAL

Un bal ! Oh ! quand la vie est nouvelle , lorsqu'elle n'est point encore défleurie d'illusions, c'est chose ravissante qu'un bail — Cet éclat des flambeaux , ce parfum des fleurs, cette musique , voix humaine du plaisir, ces danseuses, sylphides légères, belles de parure , de grâces et de jeuneste. • • — Oh ! c'est une scène brillante du drame de l'existence; c'est une féerie d'amour, de bonheur et de riante folie !

Mais quand on sait la vie, lorsque, pour la connaître , on a pris leçon du temps ou du malheur ; lorsque l'expérience a déchiré le Toile éblouissant ou sombre que l'apparence

jette sur la réalité eh bien! c'est souYcnt

au bal qu'on se sent le front et le cœur tra- Tersés par les pensées les plus amères , par la plus douloureuse prescience de l'avenir !

En contemplant cette foule animée , cette folâtre jeunesse , on se demande si ces beaux yeux étincelant de regards de joie n'étaient pas, il n'y a qu'un instant, baignés de pleurs, de tristesse ; si ce sourire apparent de bonheur est à l'âme commô il est sur les lèvres. Et même , en croyant à la réalité du plaisir, si l'œil se porte sur la pendule muette , à laquelle une main prévoyante a vainement imposé silence , on sent qu'il est là , qu'on a debout devant soi , un hôte invisible et présent partout : le Temps l — inévitable con* vive de toutes les fêtes, et qui pour l'empor'ter vient chercher sa part de bonheur, comme sa portion de peine ! Le Temps L qui de sa clef

QUATRB AMOURS. 5

magique s'ouvre toutes les portes, passe tous les seuils, celui du pâtre comme celui du prince! Le Temps! qui, d'uuseul pas, franchissant toute une existence, pose un pied sur un berceau d'enlant, l'autre sur une tombe de vieillard i

Et Fon se dit :

Lorsque rhivér en finissant aura désuni ces groupes joyeux, cette chaîne défaite ne perdrait-elle aucun de ses anneaux? Peut-être un soufile du printemps , le même qui aura donné la vie à des roses, effeuillera quelquesunes de ces fleurs humaines , si fraîches , si brillantes aujourd'hui, si parfumées d'espé^ rance et d'amour, et demain peut-être , lan-r guissantes , fanées , tombées sur le sol , entr'ouvert pour dévorer- leurs débris. — Compensation funeste, nature avare, que de roses du monde tu prends en échange des fleurs que tu donnes à la terre ! N'est-ce donc qu'à hauts intérêts que tu sais prêter l'exis-r lence?

Il est bien rare que cette triste image do

la fragilité de la vie s'ofire seule à rima^aation. Lorsqu'elle s'y présente « c'es^t ordinairement accompagnée de celle plus sombre encore de l'instabilité de la fortune. Et celui dont cette dernière image Tient frapper les regards intérieurs , se demande encore à part soi si au bout de quelques années , de quel* ques mois seulement, ces femmes qui passent maintenant déTant lui , éclatantes d'une dou? ble beauté , celle de la nature et celle de l'art , chargées d'or et de pierreries; ces élégans jeunes hommes, dont l'importante fatuité annonce la suprématie du rang ou celle de la richesse; si en un mot , tous ces êtres portant la livrée du: bonheur , lui apparaissant plus tard sous celle de la misère; ne se montreront point à hii à peine recouverts de quelques haillons , le visage , le corps , les membres décharnés , les joues , les mains , les lèvres bleuies, violacées, ou vertes de pâleur ; s'il ne les entendra pas crier d'une voix déchirante : Oh ! par pitié ! du pain, du feu l donnez ! j'ai faim , j'ai froid ! voyez l

QUATRE AMOUHS. 'J

Et ne croyez pas qu'il y ait exagération ou démence à pressentir de telles choses $ non ; il y a un trop grand point de ressemblance entre le passé et Tavenir , pour ne pas confondre , à regard des deux , la crainte et le regretr — Combien de^fois n'en a>t-on pas tu dé ces changemens terribles , de ces meta* morpboaes épouvantablement rapides! La main de la fortune retourne parfois récbelle avec tant de prestesse, la chute est si prompte, qu'on est tout étonné , en abaissant les yeux , de rencontrer au niveau du sol ceux qu'on Tenait de voir montés sur le degré le plus élevé. Combien aussi. n'a-tron pas vu souvent s'opérer avec autant de vitesse d'autres métamorphoses plus effirayantes!

Combien de fois , l'être naguère pur en* core , rdvant un beau songe de vertu , entraîné par l'exemple , la tentation , la misère ou le besoin de sa nature , avili , dégradé , flétri par sa conscience ou par la loi» s'est-il réveillé traînant au pied le boulet du bagne , ou faisant

crier sous son poids la planche raboteuse d'un échafaud !

Toutes ces pensées, dis-je, naissent souvent au milieu d'un bal ; on rêve de mort , d'infortune ou de crime , tandis que l'orchestre marque, avec des sons gais et bondissans, une figure de danse , ou qu'une jeune , belle et douce femme échange peut-être un regard de tendresse , une pression demain , un mot d'amour!

Mais écartons ces lugubres images. Oublieux du passé , insoucians de l'avenir y prenons le temps et la fortune heure à heure et mystère à mystère.

C'était à Nantes un samedi du mois de mai 1817, qu'un mouvement extraordinaire se faisait remarquer au premier étage d'une des plus belles maisons qui régnent le long du port. Les domestiques allant, venant, circulant, empressés sur l'escalier et dans toutes les pièces du vaste appiartement ; le buffet se chargeant d'une profusion de vases

QUATRX AMOURS. g

de Yermeil ; les tapissiers cachant les hautes et larges fenêtres sous les plis onduleux d'une riche tenture, plaçant le long des lambris nouvellement peints à fresque des banquettes de velours pourpre à franges d'or; le tailleur déployant un élégant uniforme d'antichambre ; les lustres , les candélabres se dépouillant de leurs robes de gaze ; les cheminées , les consoles se chargeant de fraîches et élégantes corbeilles de fleurs ; les salons enfin entièrement revêtus d'une brillante toilette de cérémonie; tout semblait annoncer rapproche d'une fête.

Et, en effet, il. y avait bal le soir.

Or ce même jour, long-temps avant le le- . ver du soleil , M. Ambroise Rémi , curé d'un gros bourg de la Haute-Bretagne, après avoir reconmiandé à Marie , sa vieille servante , le soin du ménage et des distributions aux habitans de la basse-cour, ainsi qu'aux pauvres du presbytère, monta dans une carriole que des paysans de la paroisse conduisaient à la fîlle.

:|0 QUATRS AMOUaS.

La route fut loiogue , les chemins étaient mauvais ; pour accourcir le temps, les voyageurs devisaient gaiement ensemble. Ce ne iai qu'après avoir roulé pendant plusieurs heures, et environ vers midi, que le bon curé fit -son entrée dans la belle ville de Nantes.

Nantes , grande et majestueuse cité , puissante reine de la Loire. — La Loire , au manteau de navires , aux flots inspirateurs, tant de fois célébrés par les poètes, dans leurs chants d'amour ! — Doux çt noble fleuve , enlaçant , caressant du baiser de ses ondes de frais et délicieux ilôts. — La Loire, aux sept bras enchaînés d'une chaîne de ponts , aux anneaux d'arches. — La Loire , aux eaux parfois transparentes et pures comité le cristal immobile d'un lac; aux vagues parfois hautaines et fières comme des flots d'Océan.

Nantes! qui reçoit aussi le tribut des eaux de l'Erdre et de la Sèvre : humbles ri-

vières coulant oubliées auprès de leur orgueilleuse rivale, la Loire! Ah! peut-être

QUATRK AMOURS. Il

un jour, égarant sa rêverie soub Tombrage des saules de leurs rives » ou sur leurs flots paisibles, inclioant Içur souplesse sous le poids d*uue barque légère , un peintre , un poète, la mélancolie au eœur, et le génie au front , venant y respirer un parfiim d'amoureuse tristesse , sentira-t-il l'inspiration passer des yeux à Tàme; saisira-^t-ii son crayon ou sa jj^lume , pour transmettre aux regards ou à la pensée un aspect, une description des doux rivages de l'Erdre, des poétiques bords de la Sèvre!

Nantes ! — la ville aux blanches maisons , aux murs de tuf et de granit, aux toits bleus, aux balcons avancés découpant sur le vide

leurs festons , leurs arabesques de fer !

aux places coupées de tant de rues , aux arbres si beaux de feuillage !

Séjour de commerce et d'industrie, Nantes a cependant un air de richesse et de gran* deur, de noblesse et d'élégance. Si elle a ses vieilles rues , sales, sombres et dégoûtantes, son faubourg Saint-Marceau , elle a aussi so»

12 QUATRE AlflOURS.

faubourg Saint-^Germain , sa ChatiSsée-d'ÀfUin. Le quartier du cours dont les ihagnifiques hôtels sont exclusivement consacrés à la de-^ meure des nobles ; le quartier Graslin , ha^ bité par dé riches* négocians ; les boulcTarts, les quais , Tile Feydeau , ont une physionomie vraiment royale ; et si Ton voulait personnifier cette ville, on pourrait dire d'elle : c'est une princesse marchande.

En sortant de Tévéché, M. Hémi traversa la place de la Colonne , ou Louis XYI , qui sépare les deux promenades nommées cours Saint-Pierre et cours Saint-André, dont chacune voit à ses pieds couler une rivière différente , et qu'un même regard peut em-^ brasser.

Le curé suivit le bord de la Loire. Il s'ar^ rèta quelques instans à contempler l'énorme masse de la citadelle dont les meurtrières , noires encore d'une vieille fumée du temps de la ligue , semblent toujours , quoique silencieuses , menacer le fleuve de lui parler

QUATU AMOURS. l3

haut, de l«ncer arec leurs toixia mort au* delà de ses r^ves.

Pendant Texamea que ses yeux faisaient de ce château fort , dont une partie avait été gaelqttes années auparavant emportée par une explosion de la poudrière , mais dont le côté qui j^ardë la Loire est resté intact, rimagiâ^^pÉde M. Rémi se peuplait peu à peu de souvenirs d'étude ; et sa pensée rétrograda dans le temps jusqu'aux jours du moyen-âge»

r Alors il évoqua, pour les faire passer en revue devant lui , les ombres des vieux ducs de Bretagne avec toute leur pompe et leur puissance ; il les entoura de l'élite des principaux seigneurs bretons, suivis à leur tour d'un nombreux cortège de vassaux portant leurs gonfalons de comte ou de baron , et enviant en secret le sort du lévrier chéri , que la main du maître , dépouillée du gantelet de fer , caressait d'un geste amical. *

Sa pensée revenant dans le temps jusqu'à l'époque des guerres des huguenots , il leva

l4 QUATRE AMOURS.

les yeux sur le bastion da Mereœar , décoré partout de la double croix de Lorraine, pendant immobile à de larges cbainons de granit. Il crut voir errer sur les crteeaux , évoquant aussi, lui, le fantdme de toute cette puissance morte , Fâme absorbée dans ses rêves d'ambi^on, les mân^e orispant de rage de ne pouvoir presse^^Pc^tre. . . il crut voir, dis-je, le fier duc de Ifwcœur, Torgueilleux Philq>pe*^ Emmanuel de Lorraine , qui fit élever ce bastion ifui a gurdé son nom, et rappelle ses prétentions à la souveraineté de Bretagne , sa coupable résistance au pouvoir du Navarrois , sa tardive soumission , ce contrat de mariage de ma^ demoiselle de Mercœur et du duc de Yen*dôme, signé comme traité de paix entre Henri lY et lui.

Son imagination revenant toujours , d'au* très souvenirs beaucoup plus jeunes se pré** sentirent à sa pensée. Mais en foulant cette terre qui avait été arrosée de tant de flots de sang, en regardant ce fleuve dont tant

QUÂTRX AMOtrM* l5

de cadayrefl avaient gonflé les ondês , il s'efforça à roaidi; car l'écho qui redisait ces derniers souvenirs » ce n'était plus l'esprit , c'était le ctiêut*, le cœur tout saignant de re« grets ; et le curé , pour lui imposer silence , ne jeta plus qu'un regard sur les firalches gird&ées dont les grappes d'or sortaient de la fente des pierres et continua sa route.

Après avoir traversé le pont sous lequel l'Erdre vient joindre ses eaux bruneis aux flots^verts de la Loire, il longea les quais, et se ifirigea vers 4a Fosse; c'est le nom du port.

X'iKpect de la Fosse a quelque diose i la fois de noUe , de pittoresque et d'animé. De hautes maisons , que Tceil d'un étranger doit prendre aisément pour autant de palais, régnent dans toute sa longueur. Des arbres géâns , aux troncs séculaires , étendent d'un côté leurs vastes branches, au^ssu8;de ces maisons à l'architecture momimentale, et de l'autre , semblent près de heurter au passage les mâts des nombrmix navnres qui

l6 QUATRE AMOUaS.

remontent le fleuTe. C'est lâ , soud . ce long toit de feuillage, que les dimanches, les jours de fête , les soirs d'été se presse , se grossit en foule , l'élite des promçneurs. Là circulent aussi les gendarmes , les commis , les inspecteurs des douanes. Ceux-ci font décharger 9 peser devant de petites tentes de coutil à raies bleues , les marchandises que les matelots descendent des navires , que les porte*faix enlèvent ou rangent dahs de vastes magasins. — Oh ! c'est dors un bruit confus, un concert discordant de voix dures, roques et glapissantes , auxquelles viennent se joindre le bruit de la chute ou du balancement des feuilles , le murmure ou le bruissement de l'eau, que la brise caresse ou que bat Fouragan !

Le terme de la course de M. Rémi était tout juste cette maison où nous avons dit qu'il y avait bal le soir.

Il monta , et demanda au domestique qui lui ouvrit : — M. Dérigny. ^

— Monsieur n'y est pas.

QUÀTlte AMODRS. 1j

— Mais le concierge m'a dit . .

— Lex^ncierge n*ea sait rien. Monsieur ne peut tous receyoir.

fit la porte allait être brusquement r^ermée , lorsqu'un laquais qui traversait Tanth* (Cambre ayant reconnu M. Rémi : — Attendez ) lui dit-il y je vais avertir monsieur. De retour au bout de quelques minutes : — Monsieur va venir, ajouta- t-il, veiûUeK vous donner la peine de passer au salon.

Il fit traverser au curé cinq ou six pièces très richement meublées, et le laissa seul dans tin immense salon , décoré avec le goût le plus exquis, la plus grande magnificence.

Peut-ôtre , en voyant rassemblés autour de lui tant d'objets de luxe , brillans hochets de l'oi^eil , le bon curé faisait-il de sages et profondes réflexions théologiques sur le

néant des vanités humaines Mais M; Dé-

rigny parut.

— Quoi ! vous ici, mon oncle ? dit*-il en s'ef-

fbrçant de déguiser sur sa physionomie l'ex*

pression d'une surprise désagréable ; je suis ra. i^ '

l8 QUATRE AMOURS.

(•léscspéré de n*avoir pas été instruit ûe votre voyage ; j'aurais pu vous offrir uu appartement préparé pour vous recevoir. Mais...

— * Uu cabinet à l'auberge , répon^t froidement M. Rémi , me suffit pour un seul jour que j'ai à passer à Nantes» Je ne voulais que vous voir un momt^it et m'inforner de votre santé. — Comment âllexr«vous?

— Assez mal; vous le s^ves, mon osde, je suis presque toujours souffirant.

— Il vous faudrait de l'air, Arthur, do la fatigue ; paysan , vous vous porteriez mieux que grand seigneur. — Et votre femme ?

— Fort Wen , je vous remercie.

— Veuillez lui présenter mes Complimens, et permettez-moi de vous donner un âvi^ que je désire qui vous soit inutile, mais que je vous prie de ne pas oublier; — Arthur, continua-t-il en prenant la main du jeuâe homme que semblait gêner sa présence , vous savez qu'il ^t impossible à la (sagesse humaine de prévoir la veille ce qui peut arriver le lendemain ; si jamais vous tom-

QUATRE AMOURS. IQ

])éz dans l'infortune , et si j'existe encore , venez au presbytère d'Ambroise Rémi ; frappez à sa porte , elle yous sera ouverte ainsi qu'à votre femme Adieu, mon neveu.

Et il sortit.

Troublé par ce peu de paroles, qui, quoique bien simples par elles-mêmes, portaient cependant le cachet d'une sentence , interdit par ce ton de froideur inaccoutumé dans son oncle , Arthur resta un moment immobile. Agité d'une vague inquiétude, les chances de l'avenir se présentèrent à sa pensée , et il se surprit à éprouver un involontaire mouvement d'effroi.

Maître de lui-mtoie , d'une assez brillante fortune que son père avait acquise dans le commerce, Arthur, séduit par le succès qu'avaient obtenu plusieurs, entreprises in . dustrielles , avait placé la majeui% partie de son hériti^ en actions sur ces établissemens. Ebloui par une première réussite, se flattant de compter bientôt par millions, et

prenant aisément l'espérance pour la certi-^ tude, 6ôn esprit faible s'était laissé dominer par ce penchant frivole et dai^ereux : la manie du luse ; enfant de la vanité, cousine ou sœur de l'ambition, impression de la tête qui étouffe parfois tous les sentimens du cœur ; qui à comme l'amour et la gloire, ses rivalîtés , ses jalousies ; qui, telle que ces deux passions, lorsqu'elle est ramenée sur soi, n'ayant plus rien où se prendre, s'alimente encore ou s'empoisonne aussi des souvenirs du passé.

Cependant , revenu peu à peu â lui , il se rappela qu'il lui restait quelques ordres à donner pour les préparatifs de la soirée; et quand tout fut prêt , quand l'œil du maître eut passé la dernière revue , il se rendit au cabinet de sa femme, dont la fête du soir célébrait l'anniversaire.

C'était une jeune et séduisante Espagnole, aux cheveux d'ébène , aux yeux noirs et brûlans, aux regards de Castillane, aux épaules de Romaine , et qui de son poids d'existence

QT7ATKE ÂMOI7RS, 21

ne portait encore que vingt ans et quelques heures. Elle achevait alors d'harmoniser, avec sa charmante figure , une fraîche et délicieuse toilette , mystérieusement arrivée de Paris. Sans changer d'attitude, elle tourna lentement ses grands yeux vers son mari, qui , placé derrière elle, avançait la tête pour admirer» dans le reflet de la psyché, l'élé- . gante et gracieuse tocurnure de sa jolie compagne.

— Que tu es belte! lui dit-il, avec une indicible expression de bonheur orgueilleux. Puis, repoussant la main de la femme de chambre, qui présentait à sa maltresse un écrin ouvert : — Pourquoi prendre cette pa^ rure, Francisca? on te Ta déjà vue, amie; celle*ci te siéra mieux.

Alors, ôtant d'une boite de nacre à fermoir d'or un éblouissant collier et de magnifiques bracelets , il tes attacha lui-même aux bras et au cou de sa femme , et s'éloigna d'un pas , pour jouir de l 'effet de ce complé*ment de toilette.

U était parfait. L'éclat des bougies se répétant daas les facettes brillantes de l'or et des pierreries de son collier, on eût dit que des vagues capricieuses et chatoyantes se jouaient sur les belles épaules de Francisca , et entouraient son cou charmant d'un lien de feu liquide.

— En ràciîé , Arthur, dit la jeune femme, il y a folie à yous de me faire ujq sefnblable présent. Mais tous restez là comme un boudeur. •*. Allons, monsieur, approqhes-vous et embrassiez-moi ; je ne vous gronderai que demain.

Un bal de province , fi ! ailes^-vous dire , vous qui ne connaissez de salons que c^ux de la Cbausséen^'Aiitin. Et déjà regardant à travers le télescope de votre critique : — Pitié ! vousécriez-youa. Des robes de grand'mères , qui, exhumées du fond d'antiques armoires, viennent d'être ajustées à la taille des petite;s filles, des habits de l'autre siècle, des tournures. Dieu sait! des visages à dormir devant eux. Oh ! pitié! pitîé!

QHATRB AXOURS. 20

En Térilé, il en est de certains préjuges comme des grandes réputations ; ceux-ci et eelfe»4à viTent souvent en yieillissant aux dépens au pasié. M« de Pourceaugoac est

encore pour lé Parisieti Thomlne type du pnmncial : adns se. donner la peine de réflé<^r â cette rcmurque du spirituel Figaro^ qu'en passant par le temps, plus d'une Térité est devenue mensonge , on se dit : c'était, cda dbit être. Etrange logique ! Pour ayoir la ressemUanee d'un viiejyU^rd , pren-* drîea»^0U8 uli0 copie de son portrait d'enfimt?

6i l'habitant de la capitale et celui de la province se trèuvaient jadis plac^ aux deux extrémités du chemin de la civilisation jAysique et morale, réducalîon, comme un fluide Métrique, s'est répandue dans VespaCe , et le temps a produit l'attraction. 4taint€taaht naesiiires^les de.p^uveau sur l'édieUe des êtres, comparer les distances, Vous les trouverez presque au degré du coutdct:

1^4 QUATRE AMÛITRSi

Si , comme l'a dit un penseur par excellence, on polit sa cenrelle en là frottant contre la cervelle d*autrui, la Province 8*est si souvent frottée contre la Capitale , qu'eiUe s'est polie dans le choc ; mais les: dea^^ méidailles y ont également perdu leur cachet d'originalité, et maintenant le Pamsien ne se reconnaît pas plus- en Pro^nce que le Provincial ne se reconnaît à Paris^

Il était dix heures. La foute se pressait dans les vastes et beaux salons de M. Dérigny. La réunion était aussi brillante qfue nombreuse^ Le concert était commencé.

Déjà plusieurs romances avaient obtenu la ritournelle obligée d'^applaudissemens, L'in^tervalle de silence entre la dernière et le morceau qui devait suivre se jH'olongeait; l'attente de ceux qui ne respiraient qu'après le signal de la danse se voyait trompée, car on ne se disposait pas à se lever. Arthur sV gitait, inquiet , impatient. Chaque fois que la porte s'ouvrait : — Pas encore lui! s'écriait- \\l mais c'est incroyable I Oh! le mo naître!

QUATRE 1MOUR8, â5

Enfin , un domestique annonça M. Boger.

— Ah ! pourtant , dit Arthur ; tous êtes bien aimable !

Le retardataire était un grand et beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, taille d'Apollon 9 figure d'Adonis, noble et gracieuse tournure , 'étourdissante réunion de toutes les perfections extérieures.

Roger conjura la tempête de reproches qui allait fondre sur sa tôte , en présentant à Dérigny un petit homme dont la i^ysio* nomie grotesque étincelait d'une ^ritu^e maUgnité.

C'était un rédacteur de journal : son introducteur avait été contraint de l'attendre, à sortir d'un banquet diplomatique. Mais , comme la présentation d'un tel convive était une galanterie de sa part, Roger comptait trop $ur la force de son excuse pour avoir obligation à l'indulgence de Dérigny du pardon qu'il était sur d^obtenin

En effet , l'espérance de lire une descrip^ tien de sa fête dans le feuilleton du journal.

2 6 .QUATB£ AMOUA6.

chanfea en élan de reconaaîs^ance )a colère d'Arthur» qui se coufondit en politesse auprès du petit homme, qu'il ^vàit à peine dajjgné d'abord honorer d'un simple mbuvexent de tête.

Cependant hotire Antinous avait traversé le salon. Moins reconnaissante ou moins généreuse ^ madame Dérigny le reçut ayec uh petit ton de boudeuse ironie; niais la paix Çnt conclue; un humble baiser sur la main la scella, et l'accompagnateur s'étaot r^tnis au piano, un duo italien fut chanté par Roger et Francisca ; et la beauté des deux voix , la justesse et la suavité de l'exécution valurent .une salve d'applaudissemens réels à ce morceiau qui fut le bouquet du concert.

Uans un bal', le moment . le plus propice à la causerie intime , est sans contredit celui où Ton commence à danser. Les jeunes gens occujpés du choix de leurs dfttueu&efi , les danseuse^ flottant iàqiiiètes entre, la -crainte et l'espérance; les joueur^,, les parieurs se i^ang^ult en o^cle autour des tablés

de jeu laisêent toute latitude à ceut qui ne goûtent d'une fête que le plaiêir de la con<*yersation. C'est alors que les groupes se forment , qu'on s'adresse et se réplique 4 voix basse questions malitieuaes et réponses équitoques.

Une conférence de ce genre s'était engagée entre un vieux monsieur et deux dames, dont Tune d'un certain âge, l'autre jeune encore, mais pauvre rose inaperçue ou dédaignée par les papillons du bal, et qui, bien que soupirant profondément après, n'avait point eu le plaisir de recevoir ce respectueux salut d'usage, d'entendre cette douce phrase: — Madame, voulez-vous me faire l'honneur de danser la première contredanse? Enivrantes paroles , surtout lorsqu'on y peut répondre : — Monsieur, je suis engagée !

— Ëh bien, moqsieur Duval, dit la mère, que pense^vous de cette fête? ^

— Que je désire pour Dérigny qu'il . en puisse donner beaucoup ' de semblables , et

5tS QUATRE AUOURS.

qu'en même temps , j'ai peur èe Tinutilité d'un tel souhait.

— Cela se conçoît-îl? quatre voitures

Avez-Tous vu son dernier attelage ?

~* Magnifique ; ce serait dommage de voir crouler une grandeur si brillamment écha-p faudée,

— Dommage ! il est bien insolent,

— Insolent , par erreur ; il prend Timpor** tance de l'orgueil pour l'aisance de la dignité. C'est au fond le meilleur enfant du monde,

— Dites-moi, connaissez«vous cet ami de la maison , ce beau jeune homme , si empressé, si rempli d'attention pour madame Dérigny , et près de qui la belle dame , si fière envers tout le monde , semble s'être si bien humanisée?

— Celui qui a chanté le duo italien? C'est je crois, un officier de la garnison, un élégant, un fat , assez mauvais sujet , mais joli garçon , ma foi.

-r- Oui , pas mal , dit alors mademoiselle

Alphonsine. Âassi a-'t-il obteiui le priTilége d'ouvrir le bal ayec la maîtresse de la mai*

son. Avez*-TOU8 remarqué qu'il n'a dansé

qae cette contredanse ?

— C'est qu'il est passé dans la salle de jeu. Regardez , le voilà là-bas qui parie.

— Pendant le duo, avez-vous fait attention à la parfaite harmonie des deux voix?

— Méchante !

— Tenez, monsieur Duval^ continua la mère , chaque fois que je vois ce pauvre Dérigny auprès de sa femme , en contemplant ce visage si pâle et si froid , et cette figure si vive et si animée , je ne puis m'empécher de croire. ..«

Heureusement pour madame Dérigny, la danseuse qui vint se rasseoir auprès de mademoiselle Alphonsine, et à qui M. Duval rendit sa place , empêcha la fin de cette reremarque faite et communiquée par un esprit de charité chrétienne.

Enfin le temps qui ne s'arrête pas plus sur les heures de plaisir que sur celles de

3o QUATRE AMOURS.

souffrances , amena Taurore. Le silence succéda au bruit, la solitude à la foule. La lueur mourante des bougies luttant contre la clarté naissante du jour, des débris de fleurs flétries , écrasées , de la poussière sur le parquet, les meubles et les draperies* • • . . Voilà ce qui resta de la fête, comme ce qui reste souvent de Texistence et de la fortune dans l'espace d'une nuit au matin.

P0RTBA1T8 DE FAMILLB.

Comme il est possible que nous formions avec Arthur Dérigay une liaison plus intime que celle d'une connuissance de salon , il est bon, ce me semUe^ que nous prenions quelques renseignemens sur son compte , ayant quQ la confiance entre lui et nous soit assez établie , pour qu'il en vienne au point de nous faire lui**môme la confictenGe de ses pensées les plus aecrètqs , de ses émeti<»is les plus voilées.

32 QUATRE AMOURS w

Quant à l'homme extériem*, voici, ou à peu près , ce qu'il est résulté de nos remarques sur lui , dans cette fête où, nous bornant au rôle muet d'observateur , nous avons pu l'exa^ miner â loisir :

C'était un homme de vingt-cinq ans. Sa taille peu élevée au-dessus de la moyenne , mais souplç et bien prise , sa mise simple , quoique riche et soignée, donnaient à ses mouvemens de la noblesse sans raideur , à sa tournure de l'élégance sans fatuité. Mais la fade blancheur de son teint, le blond jaune de sa chevelure , le bleu^ pâle de ses yeux répandaient sur ses traits ^ dont l'ensemble était assez régulier, une expression d'indo^* lence passive , une monotonie fatigante.

Cependant, en l'examinant de plus près, en cherchant sur ce visage inanimé autre chose que l'expression physique, et après avoir sauvé le premier coup d'œil , en le regardant ensuite de ce regard qui passe au travers des yeux de la personne que l'on contemple et voit en dessous du masque, il n'y avait ni

QTTATRE AMOURS. 33

reflet d'm8<mclance, ni froideur sur ce front décoloré, dans ces yeux presque sans lumière, dans cette blancheur de nuance morte.

 rexpression de sa voix faible et voilée , à la difficulté de sa respiration , il était aisé de deYiner en lui une faiblesse de constitution , une lésion d'organes. Et en faisant attention à son geste habituel, à sa main droite presque toujours posée ouverte et fortement appuyée sur son cœur, on pouvait également s'apercevoir que cette main se plaçait là, moins pour faciliter le passage de Fair jusqu'à sa poitrine, que pour aider à celui de ses soupirs jusqu'aux lèvres.

Cette dernière observation nous ramenant

à l'homme moral, pour le mieux connaître^

il est de toute nécessité que nous fassions

marcher sa vie de quelques pas à reculons

dans la route du temps , et que nous exquis*-

sions rapidement les principaux traits des

personnes qu'il retrouvera sur ce chemin m. 3

34 QUATRE AMOUKS*

que nous allons pai^ourir pour la première fois , et que lui va explorer pour la seconde. Son père , d'une constitution robuste ^ d'une santé parfaite, était négociant, et entiè* rement absorbé par les intérêts de son commerce. Celait un bomme froid et passif, métbodique d'âme comme de tête, et dont le cœur , aux mpuvemens aussi réguliers que ceux d'un balancier de pendule gardait, sans jamais ralentir ou précipiter uii seul temps, la plus admirable mesure dans les intervalles égaux de ses palpitations. C'était un de ces êtres comme on en rencontre parfois dans le monde^ qui ayant fait une disposition géométrique de leur âme , casé chaque sentiment , chaque émotion , qui ne sentant le jour que ce qu'ils ont éprouvé la veille, que ce qu'ils ressentiront le lendemain, ne permettant jamais à aucune de leurs sensations d'empiéter sur le terrain d'une auU*e , de fran-^ chir la ligne de démarcation, traçant chaque compartiment où la raison a irrévocablement marqué leur place après avoir une fois pour

QUATAB XaOURS. 35

toutes pesé -dans sa balance et mesuré de soD compas leurs devoirs d'époux, de père, de citoyen et d'homme du monde.

Sa mère , au contraire , chétive et souffre» teuse, était une femme impressionnaUe , expansiye et tendre, souffrant à Tâme d'une plénitude de sensibilité. En veillant sur Fen-fance maladive d'Arthur , en abritant cette fragile plante contre son sein maternel, madame Dérigny avait dû nécessairement projeter sur le caractère de son fils une ombre du sien. Arthur, d'enfant devenu homme, pendu encore au jupon de sa mère , avait pris d'elle cette habitude de tristesse permanente, de douleur , même sans objet , cette mélan^ colie jHH^fonde, amèra et douce, se composant dans le cœur, de l'essence de ce qu'il peut avoir de plus tendres sentimens et qui a'est trop souvent, hélas I que le principe du spleen.

Dans une âme ainsi disposée pour le recevoir, l'amour devait occuper une place immense. Une femme ! oh ! confine à ce mot , à

36 i^ATKE AMOUR».

cette pensée , son sang bouîUoniiait dans ses Veinés ; son cœur frappait sa poitrine à coups précipités, son j^oùls battait dans sesiartèreè tl larges pulsations^! Une feminlê! il en avait une comîne idole d'amitié , sa inère; mâib c'en était une comme idole d'amour qu'il rêvait saris sommeil > (ju^il appelait sans parole , qu'il attetidait , quelle qu'elle fût \

Car son imagiilàtiôn ne s'était pas créé une forme idéale modelée sur ses goûts , un ange à lui, lion! Ce qu'il demandait: c'étmt uHl être à aimer de passion ardente , exclusive $ il n'était pas d'avance arrêté par décision M ce serait un esprit aux yeux noirs, ou une âmê aux yeux bleus , et quand il la vit pour la première fois , il ne crut pas la reconnaître , il rie se douta pas que ce fût elle.

Elle venait de perdre son père, ancien ami de M. Dérigny; celui-ci, choisi poul* son tuteur, l'avait fait venir auprès de Sià femme.

Louise avait dix-huit ans. A son épaisse et longue chevelure d*ébène , à son teint brun

et coloré , à ses yeux noirs et brûlans , on eût dit une fille d'Espagne, une piquante et yive Ândalo'use. Chez elle, toute émotion ne pou- :pait exister qu'à l'extrême , toute pensée touehait à l'exaltation ; et elle avait dix«-huit ans , et n'avait point encore aimé d'Amour !

En voyant Arthur , elle ne se douta pas non plus que ce fût lui : aucun pressentiment n« Tint l'avertir qu'il était trouvé.

Ce ne fut que plus tard, lorsque l'iotimiti' les eut amenés à une profession de foi , qu'iU se reconnurent , qu'ils s'aimèrent.

Il faut bien le dire : toute passion, pour être grande et forte, se compose moitié d'illusions , moitié de réalité ; et ce n'est guère que la première fois qu'on les éprouve ainsi faites.

L'illusion s'use vite , le cœur en est prodigue et la dépense avec une effrayante vitesse ; quand elle est toute dissipée , c'est à peine si le sentiment amoindri, occupe, chétif , une étroite place dans, l'âme qu'il rempKssait à lui seul. Lorsqu'on en est réduit à Bavoir plus que la réalité, lorsque , jpueur

3B QUATMET AMOURS.

habile , on peut calculer froidement toutes les chances possibles du jeu où Ton risque une passion-, il est bien rare, si l'on en inspire une entière, qu'on la laisse telle à Tob* jet qui I^éprouve ; il est difficile de souffrir long-temps dans un autre , sans jalousie ou sans regret à la sienne , cette richesse de sensations qu'on a perdue. Devenu pauvre, il faut qu'on appauvrisse , qu'on fasse de l'âme sur laquelle on a droit , ce qu'on a fait de la sienne , et le succès est prompt et facile. Il y a quelque chose de satanique dans cette influence de désenchantement, qu'un cœur flétri et vieux d'expérience exerce sur jxn cœur jeune et frais d'illusions : — c'est l'ange déchu qui regrette le ciel !

Mais Arthur et Louise s'aimaient de passion complète.

M. Dérîgny ne pouvait calculer ni les rapports de Fâge ni ceux du caractère et du cœur; mais il avait calculé ceux du rang et de la fortune; et, en faisant venir chez lui sa jeune pupille, il avait réfléchi d'avance que^

QUATRE AMOURS. Sq

TU les biens qu'elle possédait , son alliance ne pouvait qu'être avantageuse, et ce fut sans peine qu'il consentit à l'exécution du projet d'union entre elle et Arthur , que sa fenime avait formé dans sa sollicitude maternelle.

La mère songeant au bonheur , le père à la richesse, se trouvèrent donc d'accord sur l'établissement du fils, et il fut décidé, à l'unanimité des quatre voix, qu'Arthur deviendrait l'époux de Louise. Le jour même de cette décision, arrêtée sans opposition aucune, on commença à s'occuper des apprêts du mariage. ^

Les formalités à remplir , les exigences de la loi, retardaient seules le moment que l'espérance des jeunes fiancés avait consacré dans l'avenir par le sceau d'une indissoluble félicité. Pour s'aider à l'attendre, ils se disaient que le bonheur coûte parfois si cher, qu'on l'achète souvent au prix de tant de regrets , de vœux trompés et d'amères douleui^s , qu'il fallait bien qu'ils lepayassent d'un peu de patience ; et ils l'attendaient, ne doutant pas

4o QUATRE AMOURS.

qu'il vint. C'était donc par conscience qu'ils ' se résignaient à supporter sans murmure ces retards toujours trop longs, au gré d'une impatience d'amant.

Page 1