III
Il4 QUATRE AMOURS.
. —Si cela est, pourquoi le reçois-* tu
comme tu raccueilles, l'écoutés -tu avec tant d'attention , mets-tu tant d'empressement à hii répondre ?
— C'est qu'il a tu l'Espagne^ Arthur, c'est qu'il en cause souvent et qu'on a toujours une réponse prête pour qui vous parle du pays.
— Yiennent-elles d'Espagne , ces fleurs qu'il t's^porte? Avait^-il été cueilli sous le ciel de Barcelonoe, ce bouquet qu'il te donna l'autre jour et que tu pris avec une folle joie d'enfant? Tant qu'il a conservé sa fraîcheur, tu n'as pas vu une seule personne à qui tu ne Taies montré , à qui tu n'en aies fait respirer le parfum. Tu en étais fière, jalouse; tu n'en aurais pas pour beaucoup détaché la moindre branche, la plus petite fleur. Tu l'as reçu et gardé avec mille fois plus de reconnaissance et de soin que tu ne reçois et ne gardes les parures, les bijoux que je te donne. C'est qu'au fait , il faut être juste ; un collier de diamans présenté par la main d'im mari ne
Q0ATRS AMOURS. Il5
Vaut paê A beaïicoup près une simple rose offerte par la main d'un amaat. »
Francisca devint rouge jusqu'aux pauptè^ res. Ce n'était pas de honte qW^)e se colorait ainêi $ c'était d'un peu de toiève et de beaucoup de pitié.
— cYous êtes fou^ Arthur. J'Êdmelto fleurs, vous le savez. Quand M. Roger m'en apporte^ je les reçois sans distinction de la main qui les donne* D'ailleurs ^ il ne m'^i parle pas sans cesse ( il ne s'inquiète ni du prix que j'y attache , ni de l'usage que j'en fais. Vous , vous me reprochez continuellement les présens que je dois à votre générosité. ... Si je les demandais encore ! mais non , c'est vous qui me forcez à les recevoir. Ah! gardez ceux que vous pourriez me faire'» repr^iez ceux que vous m'avez faits , vos r^roches me les vendent trop cher , je ne veux plus les acheter à ce prÛK.
— Te les reprocher, moi , bon IHéu ! re-» garder comme perdu ce qui peut t'embellir ou flatter ta vanité ! Va, je te voudrais autant
]l6 QUATRE AMOURS.
de joie 4e les posséder que f^ de bonheur ù te les offrir I »
Madame Dérigny biussa la tête et réfléchit.
— « Arthur, voulesB-vous m'enteadre avec toute la patience et l'attention que j*ai mises à TOUS écouter?
-^ Oui , parle , ne garde rien dans ta pensée^ j'ai besoin de la savoir toute.
— Je vous l'avouerai , mon ami , je ne vous ai pas compris d'abord; vous m'avez irritée tant que vous ne m'avez paru qu'injuste; vous l'êtes encore, mais vous êtes malheureux, et ma colère s'en va. Vous me faites sentir la nécessité d'une explication. Je regrette maintenant que vous ne l'ayez pas cherchée plus tôt. Nous nous sommes trompés tous deux, Arthur; vous me pensiez ce que vous êtes , et je vous croyais ce que je suis. Née en Catalogne , élevée par des parens espagnols, ayant reçu d'eux une éducation peut-être un peu plus étendue que celle que mes compatriotes reçoivent d'ordinaire, mais cependant tout-à-fait dirigée
QUATRE AMOimS. 11^
dans Tesprit de' mon pays, ayant vu le monde et passé dix-neuf ans aux lieux de ma naissance, malgré tout cela, je ne sois pas Espagnole , c'est-â-dire dans le sens que vous l'entendez. Si mon visage est catalan , il me serait bien difficile de tous dire de quel endroit est mon cœur.. Ce qu'il y a de certain, c'est que la nature ne l'a pas fait comme celui de ïïnes compatriotes. A-t-^il' l'exaltation de moias où: la raison de plus ? c'est ce que je de déciderai pas. Je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour découvrir cette différence dé caractère. Il y a long-temps , mon ami y que je m'en suis aperçue; dès l'instant où j'ai pu penser par moi , j'ai senti que je ne pensais pas comme les> autres; plus tard, quand je me suis vue forcée par là situation de mon oncle de me heurter à la société, j'ai écoulé le bruit, j'ai regardé l'éclat du monde , et ni mes oreilles ni mes yeux n'ont fait parvenir la. séduction à mon cœur; être à part, je m'isolais dans moi. S'il existe des perspunes dont le corps échappe à l'influence de toute
U8 QUATRE AMOURft.
om^giD^n pestilentielle , il * faut qu'il «u soit de Bdéoafee à Tëgard de certaines âmes*
Vivant sous un ciel enfiévré de passions^ moi , je n'ai respiré qu'un air tiède et calme. Gi^endant , ne croyez pas , wi¥)n ami , qu'au* cune affection ne puisse trouva place dans mon cœur ; les sentimens y pénètrent peut*^ être avec moins de bruit, mais ils s*y établissent avec plus de solidité que dans beaucoup dTautres. A la vérité , ils ne produisent pas dans moi de ces secousses violentes qui agi«! tent et brisent même quelquefois les ressorts de la vie^ Je ne crois pas qu'il me soit pos^ siblè d'éprouver le bonheur jusqu'au délire , jDii le malheur jusqu'au désespoir. Je n'use pas ce que j'éprouve à le dépenser en dé^ monst rations, et je r^sens peut-être ayeo autant de force que vous, Arthar, j'aime moins que vous si vous voulez, mais j'aime mieux, car j'aime en amitié comme en amour cl'un sentiment tout simple réduit à hii-méme; je ne l'orne pas d'illusions , je ne le colore pas dun reflet de prisme, aussi
QUATRE AVOUAS. II9
la raison et le temp» ne peuvent rien lui ravir ; et , voyes^-yous» vous serez long-temps aimé» car je vous aime, Arthur.
• — Tu m'aimes!
• — Oui , quelque injuste que vous soyei maintenant, quelques torts que vous puissiez avoir envers moi dans la suite*
— Je ne sais si je dois me plaindre ou me réjouir de cette disposition d'esprit. Etrangère comme je vous l'ai dit sur le sol natal et au milieu de mes concitoyens , il m'était impossible, je le sentais, de sympathiser avec eux ; ma tranquillité n'allait pas à leur enthousiasme. Aussi dans mon rêve d'avenir , je me créais une patrie d'avenir sous un autre ciel , je plaçais ma vie auprès d'une existence paisible comme elle , je les enfermais toutes deux dans une étroite réalité , à l'écart du monde ou l'approchant sans se lier. Sans les vapeurs de sa lourde atmosphère et la mélancolie de ses habitans, j'aurais choisi la paisible Angleterre. Mais la France!... Oh! c'était elle qui me souriait, le pays où je dé-
120 QUATRE AMOtJRS;
sirais un toit pour m'abriter vivante, une tombe pour m'ènvelopper morte. La France, belle , purç et naïve !. . . . Non, vous ne pouvez TOUS faire une idée de ma joie quand mon oncle me proposa de raccompagner dans son voyage. Quand Je vous connus , Arthur^ je me sentis doucement aller vers vous par le penchant de rafon cœur; je vous crus semblable à moi de caractère^ et je vous aimai ; ' je fus heureuse de vous appartenir. Cependant il faut de la francJNkise, il y avait dans vous quelque chose qui me déplaisait, c'était votre goût pour tout ce luxe que je vous voyais prodiguer, sans utilité, sans cause; Chez mon oncle, j'avais appris le. danger qu'il y a de s'enorgueillir d'une pareille vacuité. Et dans mon mari, je ne désirais ni l'apparence, ni la réalité même de la ri^chesse. Mais je me flattais de vous ramener à des goûts plus simples , moins coûteux. Je me suis trompée; depuis notre mariage, chaque jour a amené pour vous la nécessité d'une nouvelle dépense ; le besoin est né de
QUATRE ABiOCfRS. lai
rhabitude; et maintenant, permettez- moi cette comparaison , peut-être fausse, peutêtre juste : dans votre soif d'éclat et de bruit, il TOUS faut . du luxe , dans vos sensations ^ dans les sentimens que tous inspirez, comme il TOUS en faut dans les meublés, dans les Tétemens. Vous me demandez de FextraTagance et tous refusez ma raison.
— Ta raison , ta froideur , ton dédain plutôt. Mon père était raisonnable comme tu prétends Tétre , ma mère insensée comme moi, et ma mère est morte de sa folie; car c'était une démence incurable , un mal qui lui rongeait le cœur, une souffrance de toutes les minutes... celle qui m'est réserTée.
— Mais calmez-TOus , mon ami , et s'approchant d'Arthur qui s'était leTé et marchait à grands pas dans la chambre , elle passa son bras sous celui dont il se pressait la poitrine, s'appuya la tête contre son épaule , leva ti-^ midement les yeux et répéta doucement : je TOUS aime. Dérigny inclina son front Ters celui de sa femme , sourit aTCc une exprès^-
|j99 quatks aaiouhs.
Mon de |lou|e et d'amertume. £t montrant à Franci^ca une glace placée devant eux.
— R^arde, lui dit*il; sur quel visage irouvea-ttt Tempreinte d'un sentiment profond , extrême de cette exaltation d'âme que tu nommes folie?
'•■ — Ah ! répondît-elle confuse et craintive , c'est que mes yeux reflètent votre cœur comme les vôtres le mien.
— Si tu dis vrai , tu as raison , tu n'es pas
Espagnole Mais achève, que faut-il à ta
vie
— Du repos , du silence , quelqu'un à aimer, à entourer de mes soins, une médiocre fortune , assez pour vivre sans misère et quelque chose de plus pour faire un peu de bien.... Voilà tout.
— Et moi aussi , je ne demanderais pas davantage au sort pour être satisfait de mon lot ; si tu étais ce que j'avais cru , ce que tu devrais être , ce qu'était Louise ; près d'elle , au'-delà de son amour , qu'il m'eût fallu peu
QUATRE AAfOURS. IsS
de chose pour être riche do bonheur
Ha pau^rre Louise ! »
Et ce nom lui brûla les lèrres.
Il repoussa le bras de sa femme , fit quel* ques pas encore , et se laissant tomber dans un fauteuil, se mit à pleurer à sanglotai sa Toix, presque étouffée, jeta ces mots à tnafers ses soupirs,
— n Francisca , que tu me rends malheu^ reux!
—^Yous ne me croyez donc pas?
— Eh ! mon Dieu si , je te crois , et c'est parce que malgré moi je me sens convaincu par tes paroles , que je souffre ainsi , que je suis mille fois plus malheureux que je ne l'étais hier , Ijier , quand j'étais jaloux. Oui , ma confiance en toi me fait mille fois plus de mal que tous mes soupçons ensemble. •• Oh ! si ma jalousie pouvait revenir , il y avait encore un peu de bonheur au fond de ms^
peine. >
Cette fois , madame Dérigny resta muette d'excès de surprise.
— « Oui , ayant foi dans ta vertu, dans top respect de toi-même , je préférerais la jalousie à cette léthargique sécurité, cette froide garantie de tes sentimens pour moi. Jaloux , épiant avec des eouTulsions d*angoi$ses tOB amour pour un autre , dans tes paroles , dans tes regards , dans ton silence, dans ton sourire , dans ta tristesse ou dans ta joie ; portant partout ayec moi Tirnage exécrée d'un odieux rival , la voyant se dresser comme un
spectre , debout , , devant ma pensée Eh
bien! ce tourment atroce, infernal, serait encore plus doux à souffrir que ce repos , cet anéantissement dans lequel tu me plonges.
— Comment cela, mon ami?
— Gomment? — Eh ! ne le conçois-tu pas ! Jaloux, je me dirais elle ne m'aime pas, mais je pourrais me dire elle aime; et peut-^tre lin jour, le temps, mes soins, ma douleur, son inconstance à lui, ou son repentir à elle la feront se retourner vers moi, me payer mes tourmens, refaire ma vie avec son amour ; me rendre heureux. . . • . Et le bonheur
QUATRE AMOURB. 12$
après la peine ; c'est un pur et brillant sou* rire du soleil après la sombre colère d'un orage. Il fait plus beau dans l'âqie après la souffrance, comme dans le ciel après la tempête. Le présent me manquait, mais Tavenir était deyant moi coloré d'un faible rayon d'espoir. •• et maintenant*. •
Il posa une main sur le sein de sa fenmie à la place du cœur. C'était une interrogation muette, et cherchant une réponse décisive par la pression de cette main brûlante. Immobile, elle resta là quelques minutes et s*ôta... La réponse était faite. — Maintenant, continua-t~il , rien pour moi dans l'avenir , hors la souffrance qui se rive à mon âme comme les fers aux bras du coupable.... Rien!... comme dans ce cœur qui ne bat que pour témoigner de ton existence. Malheureux! j'avais. foi dans ces yeux imposteurs!... D'où reçoivent-ils donc l'éclat qui lés anime?... N'est-ce que la réflexion de la lumière que les rayons du jour répétés dans ces yeux » comme dans l'onde , dans le çri8«-
lalL.. Et moi qui, dans le feu de leurs regards, croyais voir faillir des étincelles d'âme« • . • Funeste déception , vérité plus fsH talc encore Elle ne sait pas ainiOT.
•^Mais, Arthur 1
~*N'ajoute pas un mot, Frandsca ; ton comr est là pour démentir ta volx; tu ne peux lui commander de palpiter plus vite, de parler d'amour, et la tranquillité de ses battemens est l'irrécusable preuve de ta morne indiffiè^
rence, de ta paisible insensibilité Mais
que veuxr-tuPce n'est pas ta faute, c'est la na-^
ture qui t'a faite ainsi ce n'est pas toi qui
m'as trompé , c'est moi qui m'abusais et qui voudrais racheter au prix de ma vie quelques instans de mon erreur évanouie pour jamais. Hélas ! pourquoi ai-je voulu savoir ton cœur? pourquoi l'ai-je appris?. . • La leçon m'a coûté cher, je l'ai payée de ce qui me restait d'es-^ pérance. >
Et ses yeux n'avaient plus de larmes; son désespoir les séchait à la source. Francisca se recueillant dans sa pensée, achevait dé
QUATRE A1MOURS. \2j
Gomprendte Arthur autant cfull était possible qu'elle le comprit. Consciencieuse , die s'ac^ cusait de n'avoir donné que du malheur à ce^ lui qui, la choisissant pour l'aider â traverser la vie , l'avait crue pour lui dépositaire d'un trésor de félicité. Tous deux souffraient, mais non de la même peine ; tous deux gardaient le silence.
Une voix se fit entendre , celle du temps ; la pendule sonna trois coups; Dérigny se leva. — « Allons , dit-il , désormais toutes les heures seront semblables pour moi, elles auront entre elles une effrayante parité d'in* fortune. Me voilà tombé de l'illusion dans la réalité; et ma tâche est la résignation... Puissé-je la remplir I
— Me pardonnez-vous? dit sa femme en se levant aussi.
— Eh ! mon Dieu tu n'es pas coupable ; et toi me pardonnes-tu mes soupçons?
— Oh ! oui. » Elle se jeta à son cou, l'em-' brassa ; il sortit.
laS QUATRE AUOpAS.
C'était l'heure où il donnait audience à son homme d'affaires, où Tamant exalté de* Tenait spéculateur, et passait de la poésie de Tamour à la prose de Tor.
YI
UNE ihSÇON DE MONDE.
Favez-Y0U8 jamais porté de ces secrets affaissans , de ces secrets à tous seul , fardeau pesant d'émotions déchirantes , s'alourdissant tout à coup d'un surcroît de douleur? Et, succombant sous cette chaîne de peine, n'ayez-YOus pas ressenti le besoin d'alléger votre faix en jetant dans un cœur ami la confidence des tourmens du vôtre? Dans cette situation, si vous l'avez quelquefois éprouvée,
IIL 0
l3o QUATRE AMOURS.
dites , la première personne qui vous abordait avec des regards ouverts , saluait avec d'affectueuses paroles, ne tous a-t-dle pas semblé un être disposé à recueillir dans son âme ce qui pourrait tomber de la vôtre?... Et vous avez parlé, ne pouvant plus vous taire , et croyant qu'on vous comprenait ,
Heureux si vous ne vous êtes pas trompé , si le hasard , en vous amenant un confiàent , a justement conduit vers vous celui qu'il fallait à votre secret ! si vos aveux ont touché le but , si celui qui vous écoute vous donne ce que vous demandez en échange de ce que vous lui dites ! non d'impuissantes phrases de consolation , car vous ne voulez pas qu'on vous console, mais* dos paroles de pitié, parce que vous voulez qu'on vous plaigne, qu'on vous affermisse dans ta conviction de votre malheur, qu'on vous persuade que dans le calcul de vos souffrances vous étiez encore en arrière de compte... Voilà ce que vous voulez, n'est-ce pas? tl semble que la direction nattirelle à tous les désirs de
QUATBE AMOURS. ]3l
Vhomme devrait être vers le bonheur comme
celle de Taimant vers le pôle Eh bien!
étrange, inexplicable bizarrerie du cœur, on se sent vraiment quelquefois insatiable de peine.
La visite de l'homme d'affaires ne dura pas ; Arthur se hâta de le congédier : la figure de cet homme lui fatiguait les yeux. Et d'ailleurs , après l'entretien qu'il venait d'avoir,
comment tenir à parler des caprices de la bourse , à former un plan de spéculation d'intérêt? Déshérité d'amour, que lui importait la fortune !
En contradiction complète avec lui-même, puisqu'il se trouvait alors dans la situation que nous avons essayé de décrire, Dérîgny resta seul dans son cabinet, et signifia à son valet de chambre de le dire absent ou non visible, si quelqu'un se prés^tait pour le voir. Il s'assit devant son bureau , et , s'y accoudant , se prit la tête à deux mains. Son imagination remplie de noires vapeurs , en créait un fantôme d'avenir. Il voyait sa vie
102 QUATRE AMOI^RS*
traversant un chemin désert^ faulant un sol aride , respirant dans un air sans parfum 9 sous un ciel sans clarté, n'ayant pas dans sa route une fleur à cueillir^ une borne où se reposer un iqstant, et lentement dans la nuit arrivant â la tombe , s'y asseoir pour ne plus se lever.
Mai3 son attention fut tout .à coup détournée de son lugubre sujet par un dialogue entre soujdomestique et Roger, qui, forçant la consigne^ entra sans qu'Arthur eût songé à s'enferpier pour se défendre contre la brusque attaque du joyeuK assaillant.
— «Je savais bien qu'il était là , s'écria le bruyant Eoger , et ce coquin qui m'assurait
effrontément J'ai vu l'instant où j'allais
retourner $Ur mes pas avec tous les honneurs d'une défaite. . . . Est-ce que vous vous faites mettre sousj^lef, mon cher?
— Quelquefois, pour me débarraser des importuns ;^|tiai s la consigne ne vous regardait pas, et j^ m'étonne que Pierre....
— C'est bien ; maïs si j'aî quelque jour an-
QtJATRC AMOURS. l33i
tidiatnbre et Itquais, et ilToas ^^enez me
Dérigny, sans i^pondre» ferma la porte et ^prochmit un fauteuil du sien Tindiqua à* Kog'er, qui ne s'y plaça qu'apiiës avoir passé d'un r^ard Tcxamen de la physionomie ren-* versée d'Arthur;
— Quand plaira^-t-ilâ "votre esprit de redeseendre sur la twre du- haut des régions éthérées, des plaines vaporeuses, ou perid» dans quelque lointaine exeniraion?... Allons, heau mélancolique, regardez, non à vos pieds,, mai» sur votre bureau , et lisez;, approuvez. »
Soger ptàça soiis les yeuit d'Arthur uu jotœnal ouvert sortant de la presse et tout hu^ mide encore;
— « Eh bieà ! vous ne voyez pas ?
— Quoi?,.. qu'est-0e?
— Gomment! je vous présente hier un journaliste; aujourd'hui je vous apporte un journal, et vous me demandez ce que c'est i
Ah! c'est vrai, l'article promis, la description de mon baL
|54 QUATRE AllfOÇR$.
— La plus asipoulée , la j^ms ampbat^ue relation- du monde. Du meryeillenx commua éans h» Mille et nœ^ Muito : il nV nianque qu'un salon de cristal et ciss lustres d'esca^ boucles ; mais c'est ëtgal , c'est, brillant comme le soleil en plein midi. Admirable ! • • ., Du Phébus d^un bout à l'autre, et des mota sonores ronflant comme une symphonie de grosse caisse et de tymbales. • . . . En résfimé^ superbe!
— Où donc ? demanda froidemeiit Dérigny.
— Là, là, aveugle. *
Arthur lut b«s , rei^ioya le jouraal ^t ne fit aucune réfleiUon.
— «Pour le coup, mon cher Dérigny, il faut que quelque sorcier, quelque lutin se mêle aujourd'hui de gofiTemer Totre tète. Comment I tous avess lu , et vous n'êtes pas subitement tombé dans une ra^sante extase d'admiration ! . . . Cda sç conçoit-il ?. • . Vous serait-il arrivé depuis hi^ quelque^ fâcheux événemens ?. . . Auriez-vous. . .
i~ Riea , um» cpUe ei^flui o do stjfle , cp pathos E|ie déplaît
— Que diable av0z* vous donc aujourd'hui? Voyons, swieas^vouf malade?. . . Bfaîs en f flS&t, you3 paraissez l'être.;* vous avez le v^^ toul as$fHI|hri... vous sem^W r^pprer avec une dffîoulté!...
— Gotfe.fe^re »
El B^Og^l* opurut rouvrir avec empresser ment. A sa fpl|e gaîirté succéda tout à coqp un Ion calmç, séf*iei^K, presqtjie triste, u{i ton d^ami.
La croisée qpHl venait d*Quvrtr dotuiait sur le port. Dérigny^ fdi lui se mirent au balcon; une boufiée de vent qui fit crier {es feuilles des arbres et passa dans les ojheve^^ d'Arthur, jeta un peu d'air et de froid %Vf ses lèvres brûlant^. Roger le pressait . de questions affectueuse^ sur ce qu'il éprouvait ;, c'était en vain que le malade s'obstinait ^ taire sa souffrance, le secret sortait du copur
et s'approchait de la bouche Ils se reti^
rèrent du balcon , refermèrent la croisée et
t59 qûathé AMOtn^sr.
s'approchèrent du feu; Ârths^r, un coude sur le marbre de la cheminée^ une main* sur là poitrine; Roger', s'appuyant les deux bras mirle dossier d'une chaise, posée en équî- Kbre comme pour s'y agenouiller.. •» L'un parla, l'autre écouta ;'totis deux long^'temps. Car lorsqu'une puissante commodon se fait sentir à l'âme, que Ik seeousse qui l'agite sott reflet de la' peine ou deltti du bonheur, quand on peut librèm^iat raconter ce qu'on éprouve , lorsque Faudîteur que tous ayez choisi ou accepté pour vous entendre témoigne de sa docile attention' par \tn silence dont la durée se mesure sut celle dfe Totre récif et qu'entrecoupent seulemenf, comme de faibles pauses, certaines cxclamah lions d'usage.... ahî... yraîmenl!;.. qui Fàurait cru?.,. Après! etc., etc. Quand, disje, on vous écoute ou qu'on paraît vous écouter ainsi , combien les images se pressent à la pensée, les paroles viennent vite aux lèvres. Dans ce c^s-là, la joie et la souffrance babillent également et ne peuvent se taire
QUATRB AMOURS. vZ'J
avant d'avoir toitt dit,* ce qu'ettes peuTent
dire et même quelquefois oé qu'eUes de-* Traient, cacher.
Si qodbque témoin inyifliUe eût aasitté, ma* gique spectateur, à ces deux scènes de la vie d'Arthur, ne s^ fût-il pbs trouyé tenté de trabdr sa présence en s'écriait : Balte-là I mon pauvre I)éri§p:iy! Âssez> de folies dans un jour. Tous joues un détestable rôle ; vous êtes un véritable bçuffiin, larmoyant, pi^ loyaUe persoomage , croyea^moiv Gomment 1 vous avez devant vous celui qu'hter vou» regardiez comjGQie Fassasain' 4c votre bonheur , un homme bim à pendre ^ sel^ vous , pour un pareil mé&dt; Un rival âovâ voué étiez jaloux jusqu'à rhébétement, et que votas eus* fiiez volontiers bâillonné , pour étouffer dans sa bouehe ces doux sons italiens, ces amou** reux accens dont les modulations passionnées Yous torturaient, vous crispaient, comme Feùt fait un hymne infernal, hurlé a vos
oreilles par un cœur de démons !.. . Et c'est à ce m^e homme que vous allez confier
i38 QUATRE Amovn»,
vas daulcHiËreUMs et..taQt soit pieu ridkule^ sensatioDfi! o'eiBt Veum duns te êm^ duquel ya descendre votre secret ! c'est à Joi que vous ailez dire : Ua feBime ne m'^EÙne pas ! i^ quelque saluAmre réflexion ne vient à votre aide , je ne réponds ps^ que moi , que vous intéressez sans le savoir^ je. ne sois, pour vous rendra visite , obligé de traverser bientôt les immenses comrs du SanitaO; et de vous diercher^ non di^ps un élégant et ridie salon comme ceiui-iCi, mais de vous regarder à travers la grille dSioe étroite celkde; on pénitent triste ou joy^a:^ , ajiiaiit tout faU ponr endoraiir votre raison , vous attendrez, sous le bon plaisir de la iProvidence , qu'il plaise à Dieu de la réveiller. Je pencherais à croire que c'est par pressentiment que vous êtes venu vous loger aussi, près que vous l'êtes de l'hôpital des fous , afin de ne pas avoir la. fatigue d'une longue route pour y arriver*
Sî.ces paroles eussent été prononcées dans le cabinet d'Arthur , il les eût prises pour Vécho de cette voix intérieure qu'on appelle
QUATRE ÂUOUR5. ï5g
Goasdacice ou prudenca , firioa k cm dont il s'agit , et qui , dans, Im food de sa pwuée-, lui disait à pc^ près ce que nous venons, dp 4ire. Il hésitait, combattu entre la crainte et le 3ésir de parler. Mais rëfléehisianft que s'il avait été jaloux , il ne Tétait ptps.de qui que ce. fût au monde; qu'il pouvait raconter ses soupçons , sans nommer, sans indiquer en rien cdui que son ombrageuse imc^g^a^ tion lui avait un instant raprésenté comme un rival aimé , et d'aillenn , entraîné à lia* discrétSon par un invincible besoin d'dier sop secret de son cerar. . • il parla.
Roger l'éceutajt avec une admirable at-» tention , sans changer d'attitude , saiis lais^ ser échaj^er d'autres mots que ces espèces d'aparté qui signifient , parlez toujours, je vous entends. Dér^ny, encouragé par la contenance de son auditeur, se. laissait allev à peindre jusqu'à la moindre de ses. émotions. Plus il parlait , plus sa p<»trine se dégonflait de soupirs. A chaque image passant de son esprit à sa voix , sa tête s'allégissait ,
lifO
QUATRE laOCftS.
fnml lit wn lit moies lirAlaot ; oeries,la polioii la j^ns calmaate Teât moins physiqaemeol soulagé ' que celte rerwe d'âocu-
Hais quand il eut font dit, qoand'la -n- Imtion prolongée de sa dernière phrase arertit odni qni récoutait qne la parole lui étaii accordée à son tour et qu'on atlaidait sa r^Minse, alors. ••• laissant aller ayec bruit la chaise sur laquelle il s'appuyait, Rog^r, le irisage animé d'nne ironique gaieté, les traits contractés^ les muscles ^tés par une soudaine et joyeuse convulsion, les lèvres écartées, les daats à découvert^ fit entendre un long et fougueux éclat de rire, bruyant., insultant , satanique , et s'avançant vers Dérîgny:
— «Ha parole d'honneur, il est fou ! s'écria* t-iL>
Stupide, muet de surprise , Arthur fit en arrière un mouvement spontané.
— c Oui , fou ! archifou ! continua RogCF dans son imperturbable audace. Quels yeux
QUATAf iMOuas. a55
— Rîea , mais cjBtte ei^flui q du style , co pi»ihos me déplaît.
Que diable avez* vous donc aujourd'hui? Voyons, seriez- vou9 malade?... Mais en effet, vous paraissez T^tre... vous avez le y}%sigp mt assombri... vous semble^, respirer avec une difficulté!...
— Cette.fenétre »
Et Roger cpurut Tôuvrir avec empressor-
ment A sa foUe gaieté succéda tout à coqp uatoo calme, sérieux, *presqiju^ triste, up toû d'ami.
La croiaée qu'il venait d'puvrir donnait m\t port. Dérigny et lui se mirenl au balcon; une boufiée de vent qui fit crier les feuilleft des arbres et passa dans les cheveu^ d'Arthur, jeta un peu d'air et de froid sua* ^ lèvres brûlantes. Roger le pressait . de f (pestions affeotueuses sur ce qu'il éprouvait , c'était en vain que le malade s'obstinait à taire sa souffrance, le secret sortait du cœur ^ s'approchait de la bouche Us se retirèrent du balcon , refermèrent la croisée et
QUATRE AMOUAS. l45
regard, un geste, une intonation vous ré-* vêlent tout entiers. Mais vous , vous étiez un peu difficile; il y a, dans votre caractère, des points presque imperceptibles, des nuances presque insaisissables* .
— Qu^ votre sa£;acité à pourtant vus et saisis/ ^
— Ma sagacité ! merci ; vous m'allez faire
une réputation d'observateur.
— Puisque vous me savez si bien , vous '^^*: plairait-il.... Comment dirai-je ^ de m'eosei-
gner mon Mo% ?
— Si vous voulez, me voilà prêt à vous donner en même temps une leçon de monde. . . Je
I*^^ n'entends pas monde, ce qu'on a coutume de nommer ainsi, ces niaiseries d'usage, ces puériles études sur le maintien et sur la voix, ce *^ icathéchisme du bon ton; je veux dire, par '* " Jeçon de monde , ce qu'on définit en style *PP Fulgaire par savoir mener sa barque , et ce ^ pie j'exprimerai d'une façon plus noble avec
me figure plus poétique , par savoir s'orien- ,er sur l'océan du sort. Enfin , ce que je veux
t;ceit
piand;
ière j a pani
•arec!
gaieté itésp»
, lesr iteDttt
fil VAS
oa!s«^
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^ QUATRE A9IOUI13. 1^1
"terribles l bon 'Dieu ! quel air courroucé !
lOUtt)(
jM Allons, mon cher, calmez-Tous ^ la fureur vous va njaï.
— Moûsieur! savez*vous bien!...
— ^ Que je suis un* impertinent , n'est-ce pas? c'est vrai, quant à Tair du moins. J'ai tort , grandement tort. . « . Tenez , pardonnez* moi , comme je m'accuse avec toute la fran^* chise et la promptitude possible. Que vou~ lez-vous , ce que vous m'avez dit n'est qu'un ^ tîssu d'extravagance et j'ai ri. . . . sans dessein,
malgré moi. Encore une fois, j'ai eu tort, car fauraîs dû réfléchir que si vous étés in-> sensé, vous êtes malheureux, que vous n'avez pas le sens commun dans vos chagrins» mais que vous n'en souffrez pas moins et beaucoup !... Vous avez la fièvre , j'en suis sûr. » L'impertinent saisit le bras de l'insensé, et de force le retint immobile un instant, h^ sous les doigts qui en inspectaient les pe-
santes et capricieuses pulsations.
Lorsque l'air et le ton sérieux furent revenus sur son visage et dans sa voix , lorsque
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Dérigny^ décourroucé, fut en état de rentendre, Roger reprit avec tme gi^avité doctorale: — «Ecoutez-moi, tant que vous avez parlé, j'ai cherché phrase à phrase rexpUcation de ce que vous disiez. Dans ce que vous n'avez probablement regardé que comme une relation de faits, je n'ai vu ^ moi, que l'exposé de votre caractère ; vous l'avez, sans vous ea douter, entièrement déroulé devant moi et mis dans tout son jour , à la portée de ma petite vue intellectuelle. En vous traduisant à mesure , émotion à émotion , en abaissant l'idéal au niveau du positif, j'en suis venu à tous connaître beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même.
— C*est un peu fort !
• — Nullement. J'ai mis une demi-heure à étudier mon Dérigny, ce n'est pas aller vite; il m'est souvent arrivé d'apprendre, corps et âme, tout un individu dans une minute.
— Ah!
•—Sans doute, il y a tant de gens qu'un
QUATRE AMOURS. l45
regard, un geste, une intonation vous révèlent tout entiers. Mais vous , tous étiez un peu difficile; il y a, dans votre caractère, des points presque imperceptibles, des nuances presque insaisissables* .
— QujB votre sagàôité à pourtant vus et saisis?
— Ma sagacité ! merci ; vous m'allez faire une réputation d'observateur.
— Puisque vous me savez si bien , vous plairait-il. . . . Comment dirai-^je !^ de m'ensei-gner mon Moi ?
— Si vous voulez, me voilà prêt à vous donner en même temps une leçon de monde. . . Je n'enten<}s pas monde, ce qu'on a coutume de nommer ainsi, ces niaiseries d'usage, ces puériles études sur le maintien et sur la voix, ce cathéchîsme du bon ton ; je veux dire , par leçon de monde , ce qu'on définit en style vulgaire par savoir mener sa barque , et ce que j'exprimerai d'une façon plus noble avec une figure plus poétique , par savoir s'orienter sur l'océan du sort. Enfin , ce que je veux
Dérigny^ décourroucé, fut en état de Tentendre, Roger reprit avec tme gi^ayité doctorale:
— «Ecoutez-moi, tant que vous avez parlé, j'ai cherché phrase à phrase Texplication de ce que vous disiez. Dans ce que vous n'ayez probablement regardé que comme une relation de faits , je n'ai vu j moi , que Fexposé de votre caractère ; vous l'avez, sans vous en douter, entièrement déroulé devant moi et mis dans tout son jour , à la portée de ma petite vue intellectuelle. En vous traduisant à mesure, émotion à émotion, en abaissant l'idéal au niveau du positif, j'en suis venu à tous connaître beaucoup mieux que vous ne vous connaissez vous-même.
— C'est un peu fort !
— Nullement. J'ai mis une demi-heure à étudier mon Dérigny, ce n'est pas aller vite; il m'est souvent arrivé d'apprendre, corps et âme, tout un individu dans une minute.
— Ah!
•— Sans doute , il y a tant de gens qu'un
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regard, un geste, une intonation vous réyèlent tout entiers. Mais vous , vous étiez un peu difficile; il y a, dans votre caractère, des points presque imperceptibles, des nuances presque insaisissables» .
— Que votre sagacité à pourtant vus et saisis? ^
— Ma sagacité ! merci ; vous m'allez faire une réputation d'observateur.
— Puisque vous me savez si bien , vous plairait-il.... Comment dirai-je^dem'enseigner mon Moi ?
— Si vous voulez, me voilà prêt à vous donner en même temps une leçon de monde. . . Je n'entends pas monde, ce qu'on a coutume de nommer ainsi, ces niaiseries d'usage, ces puériles études sur le maintien et sur la voix, ce cathéchisme du bon ton ; je veux dire , par leçon de monde , ce qu'on définit en style vulgaire par savoir mener sa barque , et ce que j'exprimerai d'une façon plus noble avec une figure plus poétique , par savoir s'orienter sur l'océan du sort. Enfin , ce que je veux
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Dérigny^ décourroucé, fut en état de renten* dre, Roger reprit ayec tme gi^ayité doctorale:
— «Ecoutez-moi, tant que vous ayez parlé, j'ai cherché phrase à phrase Texplication de ce que TOUS disiez. Dans ce que tous n'aTcz probablement regardé que comme une relation de faits, je n'ai tu ^ moi, que l'exposé de TOtre caractère ; tous l'aTez, sans tous en douter, entièrem^at déroulé dcTant moi et mis dans tout son jour , à la portée de ma petite Tue intellectuelle. En tous traduisant à mesure , émotion à émotion , en abaissant l'idéal au niTeau du positif, j'en suis Tenu â tous connaître beaucoup mieux que tous ne TOUS connaissez Tous-méme.
— C'est un peu fort !
— Nullement. J'ai mis une demi-heure à étudier mon Dérigny, ce n'est pas aller Tite ; il m'est souTcnt arriTé d'apprendre , corps et âme, tout un indiTidu dans une minute.
— Ah!
— Sans doute , il y a tant de gens qu'un