‹ Œuvres complètes d'ʹElisa Mercœur de NantesChapitre 14 sur 46 · III · texte numérisé non relu

III

l46 QUATRE AAIOUAS.

d'âme. . . • Enfin , mon cher , tous avea la passion du malheur, c'est une passion tout comme une autre et dans la hiérarchie des vôtres, c'est celle qui occupe le premier rangé

— Gomme un précepte s*appuie ordinai^ reinent sur un exemple. .^^ jej>en8e...

— Comment donc ! C'est où j'allais en venir. Yoyons, que vous manqtfô^-ilPYousétes jeune, mattre de vous; vous possédez un nom que. la particule n'aloi^ pas, H est vrai, de sa syllabe orgueilleuse, mais auquel elle se joindrait fort bien sans avoir Tair d'une saugrenue; un nom flanqué d'une bonne et vieille estime , et gracieux et facile pour la prononciation . ce qui n'^t pas entièrement à dédaigner ; car un nom harmonieux résonne quelquefois aussi doucement a la pensée qu'à l'oreille. Vous n'êtes pas ce qu'on appelle un joli garçon, mais une tournure élégante , une physionomie pensive et distinguée , une mise simple et riche , un organe doux et lent , tout cela , joint à d'ex-

Q0ATU JMOIHtt. «47

HsdleQtes matiières^ é une oertaitie noiiplMh* lance., dottne à Yotm personoe un amtocriK ûqpe je ne sais quoi , un Teniis de grand monde, demi-boudoir y^demi-iidon. Tous êtes riche et saves profiter de votre fortune; ce qui n'est pas aussi faeilé qu'on pense. Vous ayez le goût de la dépense, du luie, du grand ton , vous vous satisfaites ; roi de la mo^ , TOUS exercez un empire plus despotic[ue que beaucoup de souverains; tous êtes admiré par les uns, dénigré par les autres; mais tout le monde parie de vous , c'est le grand point, louange ou blâme, peu im* porte, c'est de la publicité qu'il faut à toute espèce de gloire.

Bans la situation où vous êtes placé , une femme étant un indispensable meuble d'iqf^parat , vous avez trouvé dans madame Dérigny €6 qu'il vous fallait tout juste pour le monde , une femme jeune , jolie, instruite, gradeiue sans minauderies spirituelles , sans préten* lions ; ni prude, ni coquette de coeur., res« pectant ses devoirs et ne radietant pas la

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r^fularité de sa conduite, pariFâcreté, la fa«roucherie de son caractère. Une femme. qni n'a pour tous qu'une affection l^re à por-r tel*, cfui ne tous aime pas... d'amour s'en:tend... C'est admirable, et si tous n'êtes pas content , je ne sais pas ce qu'il tous faut. >

— Ce qu'il me faut, ou plutèt d'abord, ce qu'il ne me faudrait pas , c'est cette affection bourgeoise, cette amitié Tulgaire, aussi commode à donner qu'à reccToir, qu'on accorde aisément et presque toujours à jrfu* sieurs à la fois. Ce aentiment , enfant de l'estime, nourri par l'intimité et qu'on pourrait, selon moi, désigner sous la dénomination de courtoisie du cœur. Mais ce que je toudrais , ce que je n'ai plus même la chance 4'obtenir, la consolation d'espérer, c'est cetle large et profonde affection dans laquelle s'enferment toutes les autres ; c'est ce sentiment dominateur, dont la tyrannique et puissante Tolonté se place au-dessus des lois et des entraTes de la raison , quand la raisor et le monde prétendent l'enchaîner et li

QUATRE AMOURS. l49

commander. Ce qui me manque, c'est de Famour, c'est une âme donnée tout entière , mais une Ame à sensations énergiques , ardentes et pourtant suares et flexibles ^ hors du pouvoir du temps , toujours fraîches d'illusions et fortes de réalités ^ c-ert un être tout à moi, qui pense a<fec ma pensée, existe ayec ma vie , une femme ! . . . .

— Amoureuse !.... Ehl malheureux! savez-vous ce que c'est que d'être adoré d'une femme?^

— Je crois l'avoir feu, répondit Arthur avec un acre sourire , et il ne me semblait pas que ce fût un si grand malheur !

— Mais cette femme n'était pas la vôtre ?

— Elle devait l'être.

— Oh! ce n'est pas la même diose. Tant pis pour vousy'inon cher, si vous ne comprenez pas la différence qui doit exister entre l'épouse et la fiancée. Persuadez - vous donc bien, s'il est possible toutefois, que cette vérité trouve place parnù vos convictions , que l'amour est admirable jusqu'au

ï5o QUATRJE AMQUBS.

jour du mariage et ne vaut plus riea dès le leDdemain des 0océs. ^

-^ Et comm^it cela, |e vous prie? Je sais bien jqull artive souveut que le contrat de rhymen est le testament de l'amour; mais je no T<âs pas que ce soit un bonheur qu'il en arrive ainsi. Et si vous vouliez m'expliquer eomment il; . • •

— Ce serfeât un peu long, et d'ailleurs vous ne me comprendriez peut-être pas* Mais ce que je vous dirai , c'est que rien n'est insipide, obsédant^ comme une femme à langueurs, è adoration , qw ne volis regarde jamais sans^ larmes dans les yeux , qui ne

peut vous parler sans. soupirs dans la voix

Quel fardeau ï. . . . quel ennui L • • • Et quand ^Ue est jalouse f bon Dieu !> • .. • c'est une malédiction ^ c'esl^ un enfer I des gémissemens , des bouderies ^ du désespoir àxi de la rage! . . • La jolie petite eixistence poUr un^ mari! Si je le deviens jamais, je me donnerai de garde, je vous jure , . d'aller m'empétrer dans une passion conjugide.

QUATRE AMOURS. l5l

— Oh! je le conçois, brillant papillon^ vos ailes se dévelouteraient à rester ployées.

— L'amour! voiU donc le point ceatral autour duquel tourbillonnent ifos regrets du passé, vos ennuis du présent, vos demandes â Tavenir. L'amour! Et ne save&vous donc pas que tous ces beaux sentimens, cette théorie du tendre, ce code de galanterie chevaleresque, jadis si habilement discuté devant des juges au doux minois du temps des plaids d'amour... que* tout cek n'est .plus qu'une gothique toilette de cœur, aussi bien passée de mode que les vertugadins et les pourpoints à aiguillettes de rubans roses; que cette sentimeutalèrie romanesque n'est plus qu'une vieille monnaie qui n'a plus cours dans le commerce du monde. Et quand biqp même noua serions encore dans ce bon temps où les hommes mouraient d'amour, oseriez-vous aller déplorer votre douloureux sort? mari, pourriei-vous chanter votre fiemme? Âveat-vous jamais entendu parler de l'épouse d'fin chevalier ou de colle d'un

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troubadour ? Eh non ! les yéridiques historiens des Céladon, des Amadis, n'ont jamais suivi les belfes et les héros plus loin qu'à l'autel. Une fois là, ils les ont vite serrés dans la botte d'oubli. Oh ! sensible écho des bords fleuris du Lignon, quel dommage, que^ par malice, vous vous soyez avisé de devenir muet I de quelles délicieuses lamenta- Ijons ne vous eût pas fait résonner mon amoureux ami que voilà !'

— H me semble , mon cher professeur , que vous voulez vous tirer d'embarras par une plaisanterie , comme un avocat à éourt Ae preuves par nn outrage.

— Du tout. Ne criez pas au fait! m'y voici. La première chose que vous avez à faire, c'est de vous convaincre de cette vérité : D'autres temps, d'autres mœurs , à laquelle vous pourrez ajouter ce vulgaire proverbe : Il faut hurler avec les loups. Vous êtes dans le monde , eh bien ! soyez du mondé ; jouez avec lui à égal enjeu. Sachez , dans l'échange dc5 sensations données et reçues , établir ,

habile négociateur, une juste balance entre les avances et le reml>oursement ; tâchez de ne risquer que le moins possible , dans la crainte de perdre. Mettez votre cœur de côté , ne vous servez que de votre tète comme du meilleur, du seul fonds qu'on puisse avantageusement exploiter aujourd'hui. La société ne prend plus d'actions sur les âmes ; gardez la vôtre en magasin comme on fait d'une marchandise qui ne * trouve pas de chalans* Elargissez la superficie de yos^ émotjons, mais diminuez-en la profondeur. Tant que la fortune aura biens et plaisirs à vous jeter eu passant , prenez toujours , c'est une foHe que de refuser ce qu'rile offre ; il faut en accepter jusqu'au plus petit 'brimborion de jouissances; il faut rire avec la vie tant qu'elle est joyeuse, et lorsqu'elle devient chagrine Vous ne m'écoutez pas , je crois :

et ma leçon. . . .

— Mon esprit bv comprend, mais mon cœur

— Eh bien! tant pis pour votre cœur; ce

l54 QUATRE AMOUAS.

n'est qu'un petitHBiattre, un douillet qui crie, holà! pour le moindre petit bobo! Et' comment ferait*il donc s'il lui venait un bon gros malheur ! Tenez, je vous en voudrais un bien conditionné , pour vous guérir de tous vos petits ch^ins* Vous haussez les épau-* les.... Allons, je le vois, c'est décidé, j'ai £adt en pure perte une assez forte dépense de morale ; mais, comme je ne suis pas rhéteur de profession , je né regrette ma harangue que parce qu'elle vous a ennuyé sans profit. Je vous laisi^ tel que vous étiez avMtt mon sermon. Puissé-je ne pas vous retrouver tel^ si je vous revois jamais I car je pars. J'allais, je crois, m'en aller, sans me souvenir dû motif pour lequel je suis venu, cduî de vous faire mes adieux.

— Vous partez? dît Arthur en revenant à lui comme d'un songe.

— Oui, dans deux jours; mon colonel a reçu ce matin un ordre de départ.

— Où allez-vous ?

QUATRS AMOUES. l55

— A Rennes. Avez-vous quelque commis* sion pour cette yille?

— Pas pour le moment ; merci , mon cher.

— Présentez mes hommages à madame Dérigny ; mettez-moi à ses pieds dans la plus hiunble attitude. Je ne cherche pas à me présenter chez elle ; je pense que d'après la belle scène que tous lui avez faite , elle ne doit pas être visible de tout le jour; Je lui épargne donc ma visite ; cdie que je viens de vous faire est assez longue pour compter pour deux. Adieu donc, mon cher Dérigny » tâchez de vous désenamourer, c'est la plus knportante chose que je puisse vqi;is souhaiter pour votre repos*.. Ah! mon Dieu! six heures bientôt ; je me sauve I Adieu*

— Adieu , mon cher Roger !

Us se pressèrent la main et se quittèrent i^ entre eux , c'était une amitié.

LA XABQUI8E PB. FEBHONT.

C'était-à Rennes que le r^iment de Roger se rendait en garnison.

Parmi les nombreuses lettres de recommandation, ^certification d'amabilité, de grâces et d'esprit , dont le. beau lieutenant emportait un portefeuille rempli , il s'en trot»yait une dont Tadresse avait long-temps arrêté ses regards, avait occupé d'un doux ravail sa facile imagination. C'est que dans

ces trois ou quatre petites lignes ne contenant qu^une demeure et qu'un' nom , il y avait cependant de quoi faire méditçr assez profondément une tête de jeune homme ; car c'était le nom , c'était la demeure d'une belle ,

jeune , riche et noble dame. La marquise de

Fermont.

Quelques mots sur elle et sur sa famille.

La comtesse de Rersanec, sa mère, était un de ce» êtres qui, yenus de nos jours, sont de Téritables anachronisme» vivans , une de ces âmes retardataires, façonnées pour le quatorzième ou quinzième siècles. En arrivan t à point, la comtesse eût été.parfaite pour remplir le fôle- d'une fière suzeraine du moyenâge. Vanité de rang, orgueil de fortune, hautaine raideur de caract^, ténacité d*opipions, soumission passiye et méticuleuse aux loi» des préjugés , haine déclœée contre toute innovation sociale, exigence sévère des droits acquis, fanatisme , intolérance en fait de religion, d'honneur, oubli du bien , souvenir du mal , rien n'eût manqué ; l'esprit de

iS8 QUATRE Aiiacm&* ,

la féodalité s'êlait incarné d^ns celte femme*; mais le malheur, c'est qu'elle était Tenue trop tard.

Semblable à ces corps câestes qui n'étaitt pas lumineux par eux-mêmes, brillent cependant par Teffet de la réflexion, de la darté de leur soleil , dont les rayons passant à trayers ces astres transparèhs, jettent leur doux éclat dans les cieux et scintillent pures et divines étincelles comme autant de diamans sur le front de la nuit. Tel le comte de K^r^ sanec , vrai miroir des sentimens et des opinions de sa femme, ne savait être que le reflet, Fécho de ce qu'elle ressentait et peu* sait. L'altier esprit dé la femme pétrifiaità son gré le faible et timide esprit du mari qui remplissait avec la plus servile exactitude la tâche d'émotion qu'il plaisait à la comtesse de lui donner à remplir. Nous nous dispenserons de définir son caractère ; ce serait une xlescription tout aussi superflue et, ridicule, mx son inutilité, que celle qu'on ferait du re- Ket d'une persontie dans une glace après en

QUAfRE AJioims. iSg

^rvoir eiaclemeat dépeint la taiUe , la touiv iiare ^ le tirage et le yétement.

SaTeaHVous qu'il y a dans le monde beaucoup de meseieurs deKepsanec, beaucoup de caméleoiM à figure huntiaiae, qiu même ne se bornent pas conmiç le comte à ne refléter ^'un seul individu , - et qui répètent indit*tinctement toutes les difiérentes nuances des ^Ufférens caractè|:^s en * face descpieb ik se trouvent. Le moyen de connaître ces esprits qui ne ▼iveatqued'emprunto, est on ne peut plus facile ; tous n^avez qu'à leur demander : que pensez-vous de telle chose ? ils vous répondront : faites -moi d*abord connaître votre avis ; vous le leur direz et ils ajouteront, a n'en pas douter, voilà justement ce que je pense. Et cela ce sera vrai , car vous, vous sarez la voix , eux Féeho !

Mariée jeune, madame de Rersanec vit s'écouler plusieurs années , sans qu'il plAt â Dieu d'exaucer la demamle qu'eHe lui fa»ait d un héritier de son nom. La première fois que l'espérance d'être mère vint lui sourire.

l6o QUATRE AMOimS.

en s'appuyant d'une certitude , la comtesse^ confondant le déâir avec la réalité , se per*euada qu'elle portait dans son sein un vicomte deKersanec,et dans ses rêves d'orgueil maternel , l)âtissant l'avenir de ce noble en« faut, elle le voyait, déjà Qiarcfaant à grand pas dans le chemin de la fortune et des hon*neurs 9 obtenant , pour récompense de . ses glorieux services , de ses dignes travaux militaires , le grade de maréchal de France, et qui sait, peut-être ressusciterait- on en sa faveur la charge de grand connétable...

Mais force lui fut d'ajourner ses brillans songes ; car le garçon fut une fille ; le futur connétable, une demoiselle de Kersanec.

La pauvre petite eût couru grand risque de n'avoir pour lot d'affection qu'une portion de haine , si la conàtesse n'eût conservé l'espérance d'obtenir plus tard, ce don d'un fils qui lui était refusé. L'amitié qu'elle eut pour Ambroisine, tint d'abord de la résignation, et puis ensuite.*... Il faut expliquer cela.

QUATRE AMOURS. l6l

Madame de Kerftanec' détestait en masse la classe roturière. Manans et bourgeois étaient regardés par elle eomnke uiïe secte à part , une caste de parias. Mais il était un point exceptionnel, un avantage qui, possédé par un yillain , le rendait à ses yeux presque régal d'tin seigneur , et polissait d*un verms de noblesse et d'éclat une obscure et basse extraction. C'était la beauté, doux et puissant privilège , qu'en vain l'art voudrait accorder; présent qu'on reçoit de la seule nature^ niveau qu'elle passe sur l'inégalité, levier souvent plus fort que le génie ou la gloire. La fierté patricienne de la noble comtesse dispasaissait devant un beau visage plébéien et lui rendait un involontaire hommage d'admiration: Beaux traits, belle âmel pensait-elle. C'était sa conviction, sa manie, sa faiblesse.

Le pîremiér regard qu'elle jfeta sur son enfant fut pour elle une concession pénible ; mais en examinant la tète d'ange de la petite Âmbroisine , en calculant toutes les chances

iGz QUATRE AMOURS.

possibles d'un développement favorable à ces traits déjà si purs et si gracieux dans leur enfaoline compression , elle se dit que sa fille êerwA belie » et elle Faima.

Deux autres rejetons sortirent de la tige des Kersanec ; hélas ! deux filles encore ! mais Dieu.<]uiles.prit en pitié , les rappela bientdt de la terre au ciel ; la mort les trouva mûres au bout de quelques jours , pauvres petites ! ceiut heureux pour elles. La patience de la comtesse, se trouvait épuisée; il ne lui en restait plus pour subir une quatrième fille, lorsqu'il en vint une. Celle-là ne s'en fut pas du monde ; elle y resta pour porter , innocente victime , le poids de la haine d'une mère. Malheureuse Juliette ! enfant réprou* vée! tu fus maudite en venant au j«ur,j>ar celle qui t'avait donné l'être , et le sein pa* ternel ne t'écrit pas un refuge pour t'y sau*ver de celle injuste et cruelle inimitié. Quand sa femme te vouait à une éternelle exécration , ton père eût-il osé t'aîmer ! Juliette if ut /éloignée de la mai3on de ses

parens ; une cousine de sa mère la prit chez elle et releva. La comtesse la voyait à peine ]ine fois par an et autant aurait valu qu'elle ne la vit jamais , car Juliette n'annonçait pas devoir être bdle.

Le ^comte mourut-; sa veuve ramassa tput ce qu'elle avait d'affections éparses dans le monde, peur les verser sur un seul objet, 3on Ambroisine , à qui chaque jour apportait .Jin surcroît de charmes. Beauté achevée. é dix-sept ans 9 elle épousa alors le vieux et riche marquis de Fermont,. ancien officieri^upérieur. L'orgueil et l'iptérét décidèrent cette alliance, qui ne fut pas un sacrificg pour cejle qui la forma; car son cœur ne brûlait pas encore de cette fiévreuse ardeur qu'on nomme amour.

La jeune marquise devint veuve au bout de trois ans. Héritière des biens de son mari et ne perdant ainsi que lui par sa mort , elle le regretta cependant. Son deuil fut vrai. Mais le temps qui cicatrise de creuses blesT 9ures efi^ça par degré cette peine qui ne

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pouvait être profondément incrustée. Lorsque te dernier atour funèbre fut détaché de sa painire, la joie se trouva toute revenue à la pensée de là marquise. Elle i^arda devant elle y vit un large présent, un avenir plus immense encore ; les plaisirs mi réalité, le bonheur en espérance. Or , Tamour êitant ce qu^une (etùaïe prend pour le bonbëûi*, elle attétidait un être à aimer. A Tépoque où Roger vint à Rennes , le cœur et même les yeux d'Ambroisine n'avaient pas encore aperçu lldôle .aux pieds de laquelle elle avait à déposer Toffrande de son âme. Cache-toi! cache-tbi bien vitei ferme tes yeux, voile ton cœur... Il vient, ne regarde pas!... Itioiprudente , c^est la vue du serpent qui fascine et qui tue.... Sauve-toi!

La marquise avait liabifé Paris. Trois hivers passés dans la capitale où M. de Fermbnt TaVait conduite , en avaient fait une femme selon la mode , un esprit à Tordre du jour. Après la mort de son mari , elle revint à Rennes pour y passer le temps de son

deuil et puis, acclimatée <)e nouveau sur le sol natal , elle ne songea plus à le quitter. A JParis, quelque grâce, quelque beauté qu'elle eût, elle ne pouvait au milieu de la foule Tashionable, se dessiner en ligne aussi saillante qu'elle le faisait au sein d'une société de proYince et dans une ville où sa fortune et son nom la plaçaient au premier rang. Sa maison , ouverte â des visiteurs nombreux^ mais choisis , devint le temple du bon goût.,. La secte initiée par l'aimable divinité aux gracieux mystères de son culte ^ était ce qui. composait l'élite de la société de tiennes et des châteaux environnans. Madame de Fermont, plus sage en cela que sa mère, ne pensant pas qu'il fallait faire preuve de ses quartiers de noblesse pour ëU^ admissible dans le monde , donnait l'entrée ^e ses salons à tous ceux qui, par leur espjcit , leurs grâces ou leurs talens, pouvaient embellir ou animer ses réunions.

La marquise faisait marctiçr df^ front ^ chez elle, la causerie, la musique et la

i6Q QUATRE AMOUllS.

danse. Mais le jeu était coasigné et n'entrait pas. Madame Fermont éprouvait à là' vile d^m- tapis vert une sorte d'horreur qu'elle^ ne pouvait dominer. Un de ses oncles, ayant autrefois perdu sa fortune au jeu, s'était tué de désespoir. Le souvenir de Cette mort se cramponnait à sa pensée comme des ongles aigus ; chaque fois qu'elle apercevait une table de jeu , il lui semblait que toute personne ayant des cartes à la main et de For sous les yeux , courait la chance d'être à la veiHc d'un crime où d'un suîèide. Les joueurs étaient donc bannis de chez elle, et ainsi le plaisir, en y entrant, ne traînait pas du moins l'intérêt à sa suite.

Ce fut dans son château , peu distant de la ville , que la marquise reçut la prenolière visi|:e de Roger, que lui adressait une datne de ses amies qui demeurait à Nantes. Ciette dame le lui recommandait comme un homme charmant, précieux pour le grand monde, et dont une maîtresse de maison devait se trouver ravie de faire les honneurs à la so-'

ciété. Roger valait la louange , rien dan» là lettre à tnadaitie de Fermont n'était exagéré ; c'était rhcmipe le pitis séduisant à lUmnattre^ superficiellement ; mais à connaître fr'fond. . . • ah! c'était par malheur le revers de la mé* daille, et peut-être allait-elle se retourner.

HaBitué à plaire , n'ignorant aucun de ses ûombreut avantages, habile à s'en servir^ passé maître dans l'art de charmer, de sulv« joguer une femme, certain de ses forces, guidé par l'espérance , fier d'un succètim-* manqu^ble , ne se laissant abattre par aucun' rleirers et n'abandonnant jamais, après une attaque ûiânquée, le siège d'un cœur ou d'une tête , ne déposant les armeS qu'après le triomphe , Koger visait à coup sûr, nidie de ses flèches ne tombait à terre sans avoirtouché le but. Jamais le beau lieutenant n'avait en vain souhaité de plaire.

Comme un général, qui le matin d'une bataille évoque , pour ranimer son courage , le souvenir de ses victoires , les voit passer nobles et fières devant sa pensée; dune

l68 QUATRE 4MOURS.

mam elles semblent appeler à elles la aouveUe sœur qjuî leur doit paître, taiidts que de l'autre^ fjlles rsuxièneat pour s'en draper, s'en Q^Hivrir tout entières, leur manteau de gloire^ aux. vastes plis, aux couleurs éclatante§^ 4itisi Rogçr, en se rendant au château/de la marquise, réyeillait dans sa m^pîre. le spuvemr de ses innombrables eQ{X4cpié^s. La p)us grande partie, pour nç pas dire^ l^- totalité de ces iinages de femmes ,ét^iit tracées dans son efiprit comme ces oai^çfj^pes formés avec de Tencre sympathique,, qui ne sont yisibles que par l'effet de la transparence de la lumière^ ces pauvres images ne s'apercevaient qu'en les approchaqt du feu do la vanité, mais elles se trouvaient alors très voyantes ; car l'imagination qu'elles peuplaient était réchauffée par un ardent brasier d'amour-propre..

Gheminant , accompagné des plus séduisantes chimères, Roger se voyait déjà seigneur suzerain du château de Ferment, II se sentait approvisionné de si fortes muni*-

fioQ8 d'amabilité, fu'il croyait pbuvoir^.aàas mine , t6titer Fatteque dti cœur de la beDe cliâlelauie, forteresse mexpugnable encore, Qims qui ne pouyait manquer celle fois de se sendre à discrétion»

Ce jpi|r-4à» quoiqu'elle fût loin de prèsseqlir qu'im cherat et la destinée conduisaient au grand trot vers elle m^ au«$i dangereux ennemi , Amlsorotsine était tdste sans chagrin, affaissée, par cet ennui léthargique, effet sans cau^e, si pesant à porter et que Ton consentirait volontiers à échanger contre an malheur, ainsi qu'un paralytique qui Tondrait échanger rengourdissement qui l'immobilise contre la cris^q la plus nerveuse, la plus acérée. L'ennuyée, pour, sentir la vie à Fâme, le malade , pour la. sentir au corps.

Un visage nouveau est souvent wxk remède sûr dans cet état de pesanteur, de souffrance ënygmatique, qu'on ne s^ déçoit pas en soi et qja'on explique aiçém^t dans un autre. Lorsqu'on annonça a la marquise qu'un messager inconnu lui apportait une lettre ,

t^O QUATRE AMdUKS.

qu'il ne. voulait remettre qu'entre ses inaitis, eUe se pressa de donner Tordre d'introduire sur-le-champ le porteur de là dëpôcbë. Èlie se leva; déjà toute légère d'ennui ^ pour aller, du moins d'un pas, au-devant dé l'estafette. Elle était debout, tenant un des battans de la porte qu'elle avait ouverte , dans l'impatienee de voir venir à elle quel-qu'un dont elle ignorait le visage.

— «r Entrez'^ monsieur, avait-elle défli dit que les pieds éperonnés de Roger n'avaient pas encore franchi le seuil du salon. »

Il entra , s'inclina. Jamais , peut-être , il n'avait mis autant de grâce respectueuse dans un simple salut, et la marquise, jamais peut-être autant d'hésitation, d'embarras dans une révérence.

— « Ivonet, dit-^e à son valet de dhambre,

donnez un siège et allez avertir ma mère

Monsieur, voulez* vous bien.... »

Il s'assit, présenta son passe-port, c'est^-» dire la lettre d'introduction. La marquise la prit , ses doigts distraits brisèrent machina-

QUATRE AMOURS. fjt

Icmént le cachet et ses jfeax lurent dTal^rd seuls; enfin, sa pensée ramenée sur le papier acheva la lecture. Elle referma la lettre, la posa sur une petite table placée près d'elle ; ' ctv d'une voix qu'elle s'efforça d'inémotionher, elle s'informa, par acquit de bien-^ séance , de la santé de madame de Gervin , de la manière dont elle partageait le temps ; et, après avoir fait ces indispensables ques«tions d'usage :

— «Monsieur, continua-t-elle, j'espère qutf ce ne sei*a paà là dernière fois que vous me proeùrereai l'honneur de vous voir, si vous avez , conmie me l'assure madame de Gertiû , autant d'obligeance que d'aimables talens ; j'aurai, maîtresse de maison, une dette de reconnaissance à payer à la personùe qui' TOUS adresse à moi. La présence d'un con^ vive tel que vous , monsieur , est un véritable trésor pour là société, et surtout inappi^éciable dans une réunion de province dont le cercle d'agrément est toujours un peu étroit ; mais vous savez élargir celui dans le-^

quel TOUS vous placez, et si vous tke dédaignez pas

*— Madame , interrompit Roger , avant de décider dans ma conscience si je puis ou nqnçroire au compliment que je viens d'entendre, me permettrez-vous de vous adresser un reproche ?

-—Un reproche! à moi, monsieur.... vo^ lontiers.... Eh bien?

--* C'est débuter par une énorme faute de. lèse^courtoisie , c'est peut-être porter un coup mortel à la réputation que m'a faite auprès de vous madame de Greryin; mais, pou^é à cela par une forte tentation de vérité, je vous dirai, madame, que, sous une apparence d'humUité, j'ai trouvé l;>eaucoup de vanité dans ce que vous venez de pro«noncer d'obligeantes paroles.

*— De la vanité!... Comment cela, monsieur?... A CQup sûr ,^ s'il y en a dans ce que ' j'ai dit , j'en ai mis sans le savoir.

— Oh I non , vous le saviez bien); car vous ne pensez pas, madame, que partout où

QUATRE AMOURS. l^'i

TOUS êtes on puisse soupçonner Tabsence dé quelque séduction, et que vous ayez besoin d'autres que de vous -môme pour oompléter le dsiaram de vos réunions. Non, madame, vèu« n'êtes pis, vous ne pouvez être é ce point ignorante de vons-mêne , et c'est A peu près comme si vous me disiez : 8b suis laide; vans croirais^e persuadée, mâdaine? et n'y attridt-*il pad beaucoup d*ot^èil dans cette fausse confidence ?.

Madame de Ferment rougit jns^fu'aux yeui ; heureusement pour son embarras . sa

£n apercevant Roger, la omtéssë deKier^ saâec ressentit* intërieurement un étourdi»* sèment d'admiration; elle se tt^ôuvait êtî face du plus Isel bomme qu'elle ^\ encore aperçu. Aussi reçut-il de la kaotaine dame un accueil parfait d'aménité.

Les lois de l'hospitalité étaient peUgMUse* ment observées au château de Fermont^ Si c'eût été du temps qU'ûn nain montant la garde sur une plate-forme, annonçait en

1^4 QUATRE AMOimS.

donnant du cor^ qu'un arrivant réclamait passage sur le pont levis, abri sous le toit et siège à la table , les échos eussent souvenl; répété l'annonce retentissante; car il était rare qu'H ne se présentât pas tous les jours grande et nombreuse compagnie. Gependaot ces dames , par extraordinaire, avaient jété seules le matin; mais, avant le dîner, il arriva successivement au château plusieurs perr sonnes des environs.

Roger fut retenu. Le repas fut animé , gai sans bruit, spirituel sans malice. Madame de Grervin, dans le catalogue des qualités de celui qu'elle cautionnait , n'avait pas oublié la délicieuse voix dont les sons avaient si bien Veillé la jalousie du pauvre Arthur. On fit de la musique, et l'harmonieux chan^ teur fut, comme on s'en doute, applaudi par des bravos d'extase. Le parc fut exploré. La jai;irnée passa vite, la nuit vint, on se sépara. • . . c'était dommage.

— Je l'aurais parié ! s'écriait au retour la tête du lieutenant.

«- Re?!endra-t«-il? se demandait le cceur de la marquise.

— C'est un bien bel homme ! prononçait la Toix de la comtesse.

Amour 1 la flèche est jpartie!

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