‹ Œuvres complètes d'ʹElisa Mercœur de NantesChapitre 15 sur 46 · UN TISON · texte numérisé non relu

UN TISON

D^importantes affaires d'intérêt appelaient Âmbroisine à Paris; mais il y avait de la glue à Rennes , comment s*en arracher sans y laisser au moins la moitié de soi-même?

Nous n'oserions guère assurer que le prétexte derrière lequel la marquise retrancha sa résolution de rester fût bien fort de réalité, de probabilité même; mais, plausible ou non , elle en trouva un , et la comtesse

partit pour Paris chargée de la procuration ie sa fille, qui reyint à Rennes aussitôt le départ de sa mère.

Le temps inaperçu avait marché sans bruit , et emporté à la sourdine cinq o«i sik mois de Texistence de madame de Fermont ; c'est qu'on ne songe pas au temps quand on aime, et elle aimait bien^ la pauvre femme.

Regardez, ils sont ensemble , les voilà tous deux assis devant la cheminée d'un petit salon; Âmbroisine est placée dans une bergère et lui est à ses pieds, assis sur un petit (abouret; il soulève la tête vers elle, et de ses grands et beaux yeux attache sur les siens un regard immobile et passionné, et semble plongé dans une suave méditation d^amour. La Marquis^e laissait, distraite, ses jolis doigts s'égarer dans les anneaux soyeux et paiifumés des cheveux de jais qui, par TeiFet du contraste, relevaient encore l'éblouissante blancheur du front noble et

pur de Roger , et tous deux se taisaient. m. ' *?

178 QX7ATKS AMOURS.

Oh ! qu'entre deux êtres pareils d'âme, un tel silence gardé quand les paroles extérieures sont permises est uçre voix éloquente! Intime langage parlé de .cœur à cœur , combien n'as-tu pas d'igénieuses expressions, de doux idiotismes , que les lèvres , ne peuvent traduire ! heureux qui te parle , ineffable «t mystérieux langage i

Gétait le soir ; la clarté de la lampe, dirigée horizontalement, laissait le plafond et la

moitié de la hauteur des murs dans une

douteuse obscurité ; mais le côté de la cheminée était doublement éclairé et parla lampe et par un feu large et brillant. La bûche à demi consumée qui soutenait les autres, s'étant rompue, un tison enflammé roula fumeux et pétillant , et se heurta avec contre la digue de cuivre qui l'arrêta au premier bond de sa course ardente ; mais , s'étant brisé dans le choc, plusieurs éclats s'élancèrent impétueujsement et retombèrent sur le tapis. Ambroisine, effrayée, se leva en poussant un cri, et Roger se saisisj^ant des pincettes , se hâta de

renvoyer yers le fqkâ de Yàtte ces étincelans débris.

— Peureuse , dit-il en se retournant vers la marquise pâle et tremblante. Mais aucune étincelle ne vous a touchée , mon ange ?

— Non , je ne croîs pas, répondit-elle avec insouciance et presque avec tristesse. J'ai eu peur , je Tavoue , mais non de quelque accident causé par la chute de ce feu. Nous ici , autun danger n'était à craindre.

— Et qu'avez-vous craint, mon Ambroisîne?

— ^ 7e ne sais ; mais il m'est venu au cœur on mouvement spontané d'effroi, qui me l'a rétréci , glacé comme l'étreinte d'un douloureux pressentiment. C'est qu'aussi , il faut si peu de chose pour faire retomber de la vie idéale dans l'existence positive !

— Et la réalité parait bien aride et bien sombre à mon Ambroisine?

— Oh! ne dites pas cda, mon ami; ma vie est brillante et parfumée , car vous la colorez de bonheur et l'embaumez d'amour !

fuis un touchant , un long sourire à Fin-

l8p (ffJkTBX AMOUim.

dicifa]^ «i^pce^aioa ^ s'arEÉta sur «^ lèyjreft dont la pâleur s^eii allait.

— Alors, qui tous a dope effrayée, mon amour ? quelle crainte a pu jeter dans TOtrq pensée sa douleur incisive?

— r Ge n'^st pfis, croyez-le hieUy Roger, un doute sur mon bopbeur présent ; u^ais c'e&t un coup d'œii rapide, tombé .malgré nxoi , sur la fragilité de ce qui nous par^t de plu^ solide en fait de ressorts, d'existence et de félicité. Ce feu écroulé , eh bien ! si personne ne se fut troyvé ici, une seule étincelle, en s'arrêtant sur ce tapis ou en jaillissait yers ces rideaux, n'eût-elle pas suffi pour embra-» sçr, pojur déyprer les objets auxquels elle se serait att£ichée?^ Et bientôt la flambe, en s'agrandissanit, devenue un large et mordait incendie. «.... ,

— Mais rien de tout cela n'a couru la^ chance d'arriver.

— Non! mais j'ai soudain pensé que le bonheur était comme la vie , sans cesse exposé à mille événemens destructeurs contre

QUATRE AMOURS. l8l

lesquels là prévoyance la plus aclive se précautionne souvent en vain. Je me suis dit qu'un instant suffisait pour entraîner de la félicité la plus ei^quise à Tinfortune la plus

amère et j'ai eu peur.

— Eh mon Dieu ! ma bien-aimée ! si nous regardions ainsi à toutes les pierres du che-

min , oserions-nous jamais faire un seul pas? Il vaut mieux aller à Tàveugle. Mais , pour dissiper cette noire pensée qui vous attriste , consultez Vos croyances superstitieuses ; et si TOUS voulez attacher tin présage à ce feu défait , choisisses^ c'élui-ci comme un des plus accrédités : un tison qui roule, c'est le sort qui apporte un événement heui'eUx. Ce qui reste à savoir, c'est si nous avons tous deux une part dans l'événement promis, ''ou s'il ne doit arrfvet qu'à l'un de nous deux un surcroît de bonheur ; si c'est à moi , c'est peut-être enfiii le choit de ce jour de suprême félicité , 6è jour où le sceau des lois doit s'apposer à notre amour. Mon akttie^ vous fe retarde* bien lôiig-temps ; combien

l82 QUATRE AMOURS.

de nouions devœux ardens n'ai«je pas adressé» a l'avenir pour qu'il se hâtât de me l'apporter. Ohl pourquoi ne Toulez-vous pas qu'il Tienne ce beau jour d'hymen ? Si yow saviez^ Ambroisine, combien,, par le retard, tous jetez dans mon âme de doutes accablans ! Si TOUS le saTiez , le remords tous prendrait d% toul le inal que tous me faites , Vous aurier pitié de ma lourde attente. Tous me diriez : tel jour, à telle heure, nous serons unis pour l'éternité. Mais non , tous ne Toulez pas me le dire encore ; tous êtes femme , et la peine que TOUS causez sourit à Totre orgueil ; tous êtes fière de mes tourmens : plus je souflfre et plus TOUS reconnaissez l'étendue de TOtre pouToir, plus TOUS croyez...

— Ce que je crois , mon ami ,. c'est que je ne mérite pas d'être accusée de cette coquetterie de puissance que tous me reprochez; S'il est Trsd que je possède quelque empire sur tous , je ne Teux l'exercer, qu'au profit de TOtre bonheur. ^

— Hypocrite j c'est pour mon bien qu'elle

QUATRB amodus. i83

recule atnai le jour de notre umoq. ... et |e l'accuse !.. . Ah ! je suis vraiment un monstre d'ingratitude.

— Ne vQus ai-jc pas dit que le rapprochement au Téloignement du jour de notre mariage dépendait du plus ou moins de promptitude dans le résultat du Toyage de ma mère à Paris.

— Oui , mtts vous a-t-41 phi de me dire quel est ce résultat que tous attendez? Non. Vous me laissez me fatiguer Tâme à s'^arer de conjectures en conjectures , A se heurter contre mille doutes, mille chances de mal-heur , sans poUYoir saisir la moindre probabilité. Et quand je vous demande , inquiet^ tourmenté , quand je vous prie en grâce, à genoux , de «m'apprendre ce qui s'oppose a Yotre décision , vous souriez de me voir souffrir et répondez joyeuse : C'est mon secret , vous le sa^Mrez. Oh ! "plûé pour mon inquiétude, pitié 1 Ambroisine; parlez! dites-moi pourquoi vous le repoussez si loin dans l'a*venir 9 l'instant qui doit consacrer notre

l84 QUATRE AMOURS.

amour? Parlez! votre sileiice me fait bien malheureux!

Les yeux de Roger étaient humides ; il y a une grande et magique éloquence dans des pleurs amoureux. Ambroisine, déltcieusemént émue, prit une des mains de son bien-aimé, là porta à ses lévrés , y déposa un baiser de repentir, et dit* :

"— Ne m'accusez pas, mon Roger, ne me gâtez pas , par vos reproches, îe plaisir de la surprise que je veux vous faire: Iiàissez-moi garder mon •secret quelques jours encore. C'est le dernier tque j'aurai^ je voiis promets l foi d*amie , vraie et fixïèle , dfe lie plus rien vous cacher Curieux que vous êtes', savez-vous que voiis étés pire qu'une fettime! Allons, il boude encore. Ilafs ràssurez-vous donc , persuadez-vous bien que ma résolution de lier ma vie à là vôtre est réelle, inébranlable ;' qu'elle à été pHse par mon cdeur ', par ce cœur tout avons. Nbri, ce h'éètpoîïît une résolution due au cajprîce et frivole comme lui. Et si Tùn de nous (feux doit

QUATRE AMOURS. l85

mettre obstacle à notre mariage, ce sera vous qui ne voudrez plus de moi , et non pas moi qui refuserai d'être à vous. Oh non ! ma destinée vous est soumise. Premier venu dans mon cœur, vous y posez un sceau que rien ne pourra briser. Nul avant, nul après. . • Toi seul, ô mon souverain maître! et toute mon âme à toi; oui, toute! car je t'aime d'estime, d'amitié, d'amour.... Et toi! m'aimes-tu , despote adoré ?

— Oh! oui! oui!

— 9 la serracontre son sein.

— Il est tard, reprit-elle! Voyez, onze heures déjà. Que le temps est agile. A demain, moïi bîen*aimé, à demain. Quoi!

TOUS restez encore ! partez donc y importun.

Il sortit. Âmbroisine resta king^temps, après son départ, à rêver d'amour éternel, de bonheur sans mélange, à s'applaudir da> son choix.... Hélas! bientôt pourtant ti\ 4ois t'évanouir, brillant murage d'amour!;

UN TITRB.

ArrèteK-YOUS , jours de bonheur qui fuyez arec tant de vitesse, arrête^^yous , Âmbroisine est heureuse l . . • •

 demain, mon bien- aimé, aTait-elle dit la veille à Roger lorsqu'il la quitta. • .  démainé . .

Deux marteaux se firent entendre à la fiotd, Tun était celui de la pendule , qui annonçait chaque soir à Âmbroisine l'heure du retour

QCATRE AXOUKS. 187

du beau Meutenaiit, et Fautre» qui aTertbsait qu'il était à la porte de Uhôtel de Fermont* On rouvrit, il entra. ...

Roger trouva la marquise tenant en main un volume de don Quichotte.

— Je lisais en vous attendant, lui dit-elle, rhistoire de ce bon chevalier de la triste figure. C'est mon héros favori. Savez-vous bien que j'ai une passion pour lui.

— Je vous remercie de l'aveu , mais ne me donnez jamais que de semblables rivaux , et je vous pardonnerai votre inconstancer

— Oui y je l'aime par l'effet d'une certaine sympathie entre son caractère et le mien^ Car j'ai regret parfois , à ce beau temps de la chevalerie errante, à cette fidélité des amans d'autrefois envers la dame de leur pensée, à cette noble et téméraire valeur des jeunes preux. Et je me disais,, quand vous êtes entré , que si nous eussions vécu de ce t^nps-là , je vous aurais pris pour mon chevalier, si vous m'aviez voulu pour votre dame. Dites , m'eussie&-vous choisie? eussiez-

l68 QUATRE AMOURS.

VOUS jiorlé meô couleurs , prôfelamé mon liom dans leà tournais ? M'eussiez-vous ea? voyé vos captifs enchatnés , tos géans viân- 6us? ^

— Et vous, belle dandkë,* eussiez* vous, adorable inhumaine , réduit par vos rigueurs le pauvre enclave de vos idharipes au désespoir , à la folie an à la mort? Ou bien, pour le récompenser de sa bravoure , pour le payer de sa constance , lui eussiez-vous octroyé le don précieux de vôtre tœur ?

— Oui, si vous eussiez été ûïon blàevalier, vous eussiez été le seigiieur de mes pensées, le roi de mon âme.... comme vous Têtes, mon ami.

— Vous m'aimez donc?

-^ Ingrat!... Il lé demande, il ne le sait peut-être pas.

— C'est que je ne pourrai jamais en être lissez persuadé , mon ange; Màik od en étieztous de l'histoire dû brave et galant don Quichotte cle la Manche? Sa riedôutable épée Tenait-elle de pourfendre quelque géant , de

QUATW AlfOtJBS. 189

mettre en Coite une année rangée en ba* taille?

— Non , pas encpr^* J'en étai» èf Tei^droit où l'inimitable ama^^ de Tincamparable Dulciiaée da Toboso, aprèji avoir fait ^ La teille des armes dans la cour d'jane hôtel* lerie,;ie£^ çonlérj^.,.par raubergsste^fprdre de cheyalerie. Youf êtes arrivé 41^ n^on^jo^ où le héros : à genoux reçoit s,ur l'épaute rindjispensable coup de p^at d'épée. En.Ii^ sant ce paspi^e, il ^'estTepu la.faiitai^iB fl|; fous conféref ^ussi 9 moi , cet çrdre qg;^ peutrêtre tous, o^e ypudriez pa^.reqe^qir. . . ^

— Loin de le refu^r^ j^ sdKci^raiapéBm de Yotre ^purtçif ie de me. l'acçpirdef r dans le moindife ^é\fX ppsMjlIpjie^.et A^k^Çi^t de ne pas oublier lebai^ ^^sagCfpéqepsajfiftjà Ift validité de ç^tte a^Uf te céréi|;i;^iei , , ,

la veille, des ame[f , Yoiçi justem^H^ . ^ql^^ épée, c'e^t Q^^u'H o^oi^s &^t. A gcipo^m^ d^^^ les mains |ttntes^ le, front ii^^4.; ;. )Ip|^p; Uaintenipt, reçueillez^yous en si^çe^ide*'

igO QTJATRE AMOURS.

mandez au dieu' des amans comme au dieu des héros , d'affermir dans votre âme le courage et Tamour. Jurez d^étre ami fidèle et guerrier valeureux. Vous engàgez-voùs, par serment^ à ne servir que votre dame, à n'aimer qu'elle ?

— Oui , je jure de n^adorer jamais que la noble et belle Ambroisine ! de n'avoir pas une pensée qui ne lui appartienne , de lui consacrer ma gloire, si j'en puis acquérir ; d'obéir à ses ordres ; de me soumettre en aveugle à la moindre de ses volontés , de sacrifier tout pour elle , ma vie même , s'il lui plait d'en vouloir l'abandon. . • •

— Ce dernier serment est de trop. Après ?

— Je juré de n'entreprendre rien d'ipiportant qui n'ait obtenu 8(]în aveu ou ne mérite de l'obtenir. Je promets de l'invoquer comme mon ange tutélaire , ma divinité secourable. Et dès ce moment , je prends pour ma devise d'amant *et dé guerrier : Jusqu'à la mort ! Ambroisine et l'honneur.

Alors la marquise' prit' d'un air grave

QUATRE AHOtfRS. tgi

fépée de Roger , en frappa légèrement à plat Fépaule de Faspirant, la remit eûBuite dans le fourteau, et se penchant yers Ini lui donna ie baiser de Tordre.

— Mainteiiant , ajouta-trelle , relevez-TOns, noble et vaillant preux; rdoTez-TOUS, beau dteraUer. Edawird Roger j lietitënant an deuxième bataillon du troisième de chasseurs à cheyaly tous êtes promu au grade de capitaine an premier bataillon du même régiment , en remplacement du comte de Le»seyal, admis à la retraite. Vous êtes appelé à prendre place parmi la noblesse de France; il vous est permis de porter et do signer colnuié vôtre le titre et le nom de baron, de Saint-Âire. Sur ce, bien dûment autorisé par lettres et pat^ites accordées à voua, Edouard-Roger, rayé du cadre de bonivgéoisie, feit noble et banm sous boa plaisir foyal. Ainsi donc, vrievie&voftts, capiteine baron de Saint-&ire.

La maniuise Faida d'uoe main à se relever, et de Faulce, lui pi?ésenta un volvimipeux

\Q2 QUATKS AJIlOU^S>

paquet r0?étQ d'un caqbet iainjsf:é^eL Rppger la regardait d'un ofr ioterdit , ne popvaoi comprendre ce qu'étaienjt ces pApff rfl. Les dernières paroles de madailie^ 4^ f^p^ jsaofit me lui Avaient pas s€^b^'pKu.sérieusçsjjqu^lefli pjpejpaièyesr 6n6iK$^ ^1 reg^pç!^! €'ét{dt biop 90n s^re^ise^ ^<wî.te sur jffx^ epr .W<9f»pev fit^U^ dans, la^ bureauà^ du ^ipi%fère 4e la gju^rre.

.--r&b l?^^n! vous, ne liriez pas, vous np «iompr^enez jm^, c'est mon secret deveajif^ :1e vôtre. AUops, mon cher baj^on, r^çpfçenez ;V]08 tispriis , sorte? -de .ce grand éjmmejQeiji^

. Aôger lisait* C'était une dépêche du jûofh itiatk^e de la ^ueri^ , . Iw ani|f»vç^ftt qu^ JS. Mi Louis ^yill, toi.d^ France , ven^),j^ Ja DOcommandfttijHi d^ so^ E^iqeUçf^e.et ju 4Bs^tbons rei»mgii?bie^a: pris et d^JAA^s jSfHr Edouard ! ftoger!, de lui accorder' le deSaini-Aiv6.et deil'Aoteaii grade de capitaine. , . ^\ • . : j i ' : • . : • C'fetaft^ une swrprise/ sifétrtiiiHiiqsairte » Ijue •lé ^nMrrêati- baron fat qdelquM tniiuites^

QUATRE AHOUIIS. 1q5

avant de pofuvoir débrouiller du ehaos de ses pensées ce qu'il lui en fdiait pour comprendre ce qu'il venait de lire^ pour s'expliquer comment il recevait ces faveurs inattendues, et, il faut être jn«te, si peu méritées. Il était évident que c'était à la marquise qu'il était redevable et de son ^rade et de son titre. Madame de Ferment , bien qu'elle ne partageât pas les préjugés de sa mère et que l'amour qu'elle ressentait fût plus fort que toutes les considérations sociales, ne pouvait cependant consentir, sans une espèce de faont€, à abdiquer le rang où sa naissance et son mariage avec le marquis l'avaient placée dans le monde, pour devenir la femme d'un simple lieutenant, d'un petit bourgeois. C^était devenir, en le faisant, la fable de toute la ville; c'était passer pour une folle passionnée. Quelque amoindri qu'il fait par l'amour, son orgueil était encore assez puissant pour former opposition à son mariage. Madame de Kersanec , sentait

aussi sa fierté se révolter à l'idée d'un gendre

ig4 qùatKe AMôuits;

roturier , pour successeur d'un gendre tùBjfi quis» Etqudqne beau que îùV Roger, queW que aimable qu'il fût pour elle , elle aurait cru déchoir à le nommer son fils. Enfin, Ces deux dames s'avisèrent ensemble d'un remède à cette plaie de vanité. Yoici comment e.lles parvinrent à l'appliquer :

, Madaioie de Ferment était , par alliance, <)ousineà un degré éloigné du ministre de la guerre qu'elle avait connu et vu sou^nt du temps qu'elle habitait Paris. Madame de Ker*- $anec, jbu partant pour cette ville, s^ chargea^ de Toir son eiceUence. Le ministre alla aa-^ devant de ses vceux, enchanté de pouvoir donner à sa belle pur ente une preuve de son amitié^ en employant en sa faveur le crédit qu'il possédait auprès du Roi. Ce fut avec le plus gracieux empressement qu'il sollicita pour Roger leS' lettres de nobless^e que Sa Majesté accorda au protégé par estime pour le protecteur. L'obligeant ministre joignit è' l'envoi de ces lettres celui d'un brevet de capitaine. - Madame de Kersanec se hâta d'a^

QUATHfe AMOtmS. 195

dfemer le tout à sa fille. On »e doute bien, d'après cela, que ce n -était pas sans intentiou que la Aiarquise^ en attendant Roger, lisait ou fdgnait de lire les airantttres du fameux don Quichotte.'

Ayant qu'il eut recouvré la parole que l'é^ tonnement et la jdie lui avaient fait pœdre, cette explication s'était présentée notte et claire à l'esprit de Roger* Habile à coinmander à toutes ses impressions, à les cAdier pu à les montrer selon qu'il lui était utile qu'on les connût ou qu'on les ignorât , sa science ne se trouva pas en défaut. En proie intérieurement à un délire de vanité, rien ne transpira au-ddbors de son accès d'orgueiL Ce fut à la reconnaissance qu'il fit tous les honneurs de satisfaction qu'il ressentait ; et quand sa voix, qu'avait arrêté la surprise eut recouvré sa liberté, il saisit les deux mains de la marquise, y déposa de nombreux et ra* ipides baisers, et dit :

*— < «Eh quoi ! mon Ambroiriné, c'est à voua que je dois ces honneurs , ce rang que je

vais occuper dans le monde? Oh! si yous pouvez deviïier ce ijae j'éprouve, si vous connaissez des paroles qui rendent ma pen<« sée , enseignez-les-moi ; . car je li'en saJs pas qui puissent la dire, et pourtant je voudrais

l^xprimer.

— Mon ami^ ceux qui s -aiment s'entendent du cœur, et je vous comprends.

— Ma bienr-aimée, je vous devrai donc tout , bonheur , rang et fortune.

— On peut payer tout cela, et beaucoup pliis encore avec un peu d*amour... et mon baron, je Fespère, n'est pas u|i débiteur insolvaUe.

— Oh! non! toute mon âme pour te payer ma dette.

— Soit , je la prends ; mais n'allez pas la redemander.

^-^ Jamais.

— Me pardonne^TOUs maintenant d'avoir eu un secret à moi, de vous avoir fait mystère de tout ceci , qu'il n'était bon de vous apprendre que comme projet accom«>

QUAfKlB AMOURS. 197

pli , et qui jusqu'à la réussite ne valait rien du tout  TOUS être dit? M'en vbules^-Yous eacoK, mon beau chevalier?

— Je n'ai guère en cet instant la force de vous en vouloir , mon adorée. Tous me faites pour cela trop heureux en m'arrachant du Goeur la crainte empoisonnée qui Fulcérait ensilence, car je ne vous ai pa» dit tout ce que j'ai souffert ; c'était horrible ! Si vous le saviei , si vous connaissiez le supplice continu auquel vous avez livré mon âme I

— Ne vous en souvenez plus que le temps de me le raconter, et puis ouMiez-Ie pour toujours , ce tourment dont je suis la cause innocente; car. vous ne soupçonnez pas que je me plaise à donner la question à votre cœur. Voyons, mon ami, que p^asiez-vous donc?

— Je comparais ma destinée à celle ^é mon Âmbroisine ; je trouvais nos deux places dans le monde, marquées si loin l'une de l'autre , qu'il m'était bien permis de crsân-dre que l'amour fût impuissant à les rappro-

i9S («f^rm ^jmvM'.

chef. Vùw9 m^ femme ! faut» vm mmpagM^ pour la 3rié! pQUTala-Je oroiœ mériter qu'il me vint autant 4^ boaheur ! J6 me rappalak en yalu , pour me rit^surer de mcm doute , cette enivraute répou^e que vous mfifiteat lorsque je you» diifai9 , que » Ja ciel m'c^ùt fait pripce ou roi , ce n'aurait été qu'à yos pieds que j'aurais Toulu enchatuer ma grao-r, deur et ma liberté. Si ^093 étie% prince, m'a?iez-'Vou3 demandé da votre douce et ra<-

vissante- YOix, m'aimerie2-vous plus que tous ne m'aimez? Le pourrsd8*-je i m'étais^je écrié, quand youô avez comblé pour moi la masure d'amour que peut couteair .un ccsur d'homme? £b bi^Eil aviea^vous répondu»

puisque vous ne m'aimeriez pas davantage , à quoi vous servirait d'être prince pour me plaire ? Et vous m'aviez tendu la main «q< ajoutant : Elle est à vous , mon Hoger, soyez mon guindé, mon appui, mmi ^ouk. Ces paroles enchanteresses, ces mots talismaniques , d'amoureuse magie me résonnaient en vain sans cesse à l'âme ; j'avaia beau les

^ater , je ne pouTais les reyètir de conficdon. Y ajouter foi , m'eût semblé Teffet d'une présomption presque coupable. Et, le dirai-je? loin de chercher à m'en persuader, je tremblais d'y croire» J'avais peur d'accueillir une espérance qui, déçue, m'eût prédpité du ciel dans l'enfer. N'était^il pas possible que votre orgueil eût pris mon cœur pour son hochet !^ En accueillant mes fceux, en me promettant votre main, ne pouviez-vous pas, mabiep-aimée, vous être jfait un plaisir de m'enivrer d'espérance , de me montrer le fantôme du bonheur? Ne pouviez-vous pas ensuite me montrer la réalité auprès de l'illusion , me désabuser tout d'un coup, me briser, m'anéantir par un de ces aveux qui tuent, me dire : Je ne vous aime pas ? Tous n'étiez pour moi qu'un simple jouet d'enfant, dont je me suis amusée quelque temps et que maintenant je foule aux pieds, parce qu'il m'ennuie ou qu'il m'en faut un autre.

-^Ahl Roger, quelle idée vous aviez de moi i

— Pardon ! mon aoriq, pardon ! ce que j'di souffert m'a assez puni de mon injustice , ne me la reprochez pas!

— Groyez-Yous enfin que je vous aime?

Yous sentez-Yous pleinement couYaincu ? S'il Yous reste quelques douces encore,^ dites-le-moi , pour que je yous aide à les dissiper.

— Je n'en ai pins , je yous offenserais , si j'en conservais après la preuve d'amour que vous venez de ode donner. Non , je n'ai pliis peur de me tromper en me croyant heu<reux ! .... Et vous , mon Ambroisine ?

* — Ah! doublement heureuse de votre bonheur et du mien.... Ainsi, plus de nuages à votre ciel d'amour, n'est-ce pas, mon ami?

— Plus de soupçons, du moins , et si quelque peu de tristesse se mêle encore â la joie qui me gonfle le cœur , ce n'est pas votre faute , c'est celle d'un insensé, d'un oi^[ueilleux. . . . c'est la- mienne.

— Eh qu'avez-vous donc , mon ami ? confiezHOK)! cette pensée amère. Vous dite»

QUATRfi AMOmSé 20 1

qu'elle est folle, je me ferai raisonnable pour la combattre , si je le pnis ; je ne veux pas que votre bonheur reste incomplet.

— - Non , ma bien chérie, tous ne la saurez pas. ^ '

— Quoi ! je ne pourrai obtenir une petite confidence en échange de mon plus grand secret! Méchant! •

— Ne me pressez pas, de grâce ! Si j'éprouve en ce moment une seule émotion pénible à ressentir , c'est ma faute^ je vous le répète , et j'ai raison de la vouloir cacher.

— Non , vous avez tort , très grand tort ; et si je ne puis rien sur vous par la prière, j'essaierai le commandement! Vous êtes mon chevalier , vous devez m'obéîr. Vous m'avez fait serment d'obéissance, ne vous parjurez pas, entendez-vous bien, Roger; je veux tout savoir , tout ! Prenez gar^e à ne pas avoir dans votre pensée de porte dérobée dont vous ne me donniez pas la clef.

— Allons ! puisque veus le voulez !. .. Ambroisine, ce nom qu'on me permet déporter,

902 QUATRE AMOUM.

pe rai^ que je va» posséder me seront chers, sans doute , ik me viennent de tous , mais ce n'est pas pour moi que vous me les avez ^t obtenir.

— Et pour qui donc^ s'il vous platt?

— Ce n'est pas pour vous non plus* Vous savez bien que je ne puis m'enorgueillir d'un titre et d'un nooi qu'il m'est impossible de porter sans me ployer dessous; car vous en conviendrez vous-môme, Ambroisine, je n'ai rien en moi qui puisse justifier le prér sent qu'on a bien voulu m'en faire. Quant à vous , mon amie , je me flatte qu'hier vous li'aimiez pas moins et pas autrement le petit bourgeois , le simple lieutenant Roger , que vous n'aimerez demain le baron de Saint-Aire. J'étudie votre cœur dans le mien, qui n'aime , de la no}fle et riche marquise de Ferment , que la belle , la douce , H pharmante Ambroisine !

— Oui , je le sais , mon ami , votre amour pie regarde moi seule; il ne voit ni mon

QUATKB AMOVBS. 20Z

irâng, ni ma fortune. Mais achevez, pour qui donc vous ai-je fait obtenir. . .

— Pour le monde, pour les préjugés dont votre cceur, malgré Famour, subit encore le joug glacé , le despotisme étroit. Je suis injuste de me plaindre et trop ayide de bonheur : ne m'en avez-vous pas donné bien audelà de ce que je devrais en avoir. Je le sens, je ne vaux pas Fentier oubli du monde; tandis que vous valez pour moi mille fois plus que tout ce que j'oublie pour vous. Ce monde , dont Fimage a. foi de ma pensée quand la vôtre est venue prendre place dans mon âme , qu'avait-il à m'offrir? de froids amusemens, de vains plaisirs frivoles, ho-^ chets de Fesprit. Et vous , mon ange ! que% ineffable féUcitél

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