‹ Œuvres complètes d'ʹElisa Mercœur de NantesChapitre 20 sur 46 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

Le succès de la Comtesse de Villequierj ayant donné à beaucoup d'éditeurs le désir de publier quelques-unes dès productions d'Elisa Mercœur, lui fit adresser un grand nombre de demandes. L'un d'eux, que nous rencontrions quelquefois aux soirées dé la duchesse d'Abrantès, dit à Elisa, sitôt l'apparition de la Comtesse de Villequier :

— c Ce serait une véritable bonne fortune pour mes abonnés du Salmigondis, inademoiselie , si je pouvais leur offrjr dans un

de ses numéros une nouvelle, de m^idemoi*-

selle Mercœur, et surtout une nouvelle historique.

— J'ai peu de temps à moi dans ce moment , monsieur, où je m'occupe de mon roman de Quatre Amours ; cependant , si vous n'êtes pas trop pressé , et si vous pensez qu'unef nouvelle de xxxoi puisse ajouter au plaisir de vos abonnés, vous pouvez être sûr que je ferai tout pour leur être agréable ; seulement je regrette de ne pouvoir vous fixer au juste , ou à peu près du moins , l'époque où je pourrai vous livrer la nouvelle que je vous promets pour votre Salmigondis.»

Elle s'occupa néanmoins , «ans tarder, des moyens d'accélérer la promesse qu'elle venait de faire ; car, sitôt que nous fûmes à la maison , elle me dit :

— c Çà, Voyons, mài!ûan, tenons conseil... TvL Tàs entendu ; j'àf pk*omis à M. Foumier une tiouveHé historique pour son S^fâigondta;.;. Quelle époque de l'histoire me conscfitesKtu dé choisir ?. . . . PensesHo qtte je

fierais mal de m'éa tenir à celle du règne de Henri III ?• . . .

— Je ne pense pas que lu ferais mal de Cen tenir à un règne qui t'a prodigué ses tré* sors.... Mais , puisque tu me demandes mon avis , il me semble qu'un peu de variété ne gâterait rien , et que tu ferais bie» de promener tes regards sur le règne de Louis XI , non moins fécond , je t'assure , en incidens , que celui de Henri III , s'il ne l'est même davantage. >

Cet avis , qui fut un trait de lumière pour Elisa, me valut de sa part une forte accolade.

— « Oh ! la bonne idée qui t'est venue là , ma petite maman ! Mais comment ne s'est-elle pas présentée à moi tout d'abord ?••.. Oui^ tu as raison ; c'est un règne bien fécond en

incidens Eh bien I tenons-nous-en à ce

règne qui fit le destin de la France.... Maintenant que me voilà fixée sur l'époque, il ne me reste plus qu'à savoir auquel des sujets de Louis XI je donnerai la préférence. •• . Eh !

mais j'y pense ; si je la donnais à Louis XI lui-même ? >

c Grand roi ! dit-elle d'un ton comiquement suppliant,... ne repousse pas la prière d'une jeune fille qui serait heureuse de te devoir sa gloire l.... Daigne , eh sa fayeur, sortir dç V^sile qui te dérobe aux regards des humains. ••• Viens étaler à ses yeux toutes les ruses de ton puissant génie et l'initier dans le secret de tes superstitions I.«.. Elisa Mercœur est pauvre de gloire » grand roi l mais elle en deviendrait riche, si tu révélais à son âme tous les secrets de ton âme !!! (i)t

— c Penses-tu, maman, qu'il se laisse toucher ?

— Il faudrait, mon enfant, qu'il fût bien insensible pour résister à une telle prière...

— Eh bien ! espérons donc ; mais, comme l'espérance a besoin d'alimens pour se soutenir, nous ferons bien, pour l'empéchre de

(i) Ce fut cette invocation qu'Ëlisa fit ^ Louis XI qui lui donna Vidée de faire adresser par ce monarciue une prière à Notre-Dame d'Eml>run .

mourir d'inanition, d'aller dès demain surprendre Louis XI dans sa retraite... Il me tarde d'être en face de ce rusé monarque pour Texaminer tout â mon aise et pour étudier l'attitude la plus favorable à ses formes; car il sera , je crois , difficile à saisir. De combien de nuances il me faudra charger ma palette!... U faudra aussi que nous étudiions avec un soin extrême la physi^ipesinie de ceux de ses sujets qui devront se troti ver en contact et en opposition avec lui... Je dis nous, parce que je pense que tu ne me refuseras pas ton assistance dans une telle conjoncture. .

— Si je puis t'êlre utile à quelque chose , ma bonne amie, tu peux disposer de moi, je te suis toute dévouée.

— Eh bien ! je vais mettre ton dévouement à l'épreuve».*. Mais commençons d'abord par quitter ce tonde plaisanterie, çt causons sé- ]::ieuseDQient. J'ai toujours pensé que ce quiren*dait les romans et les nouvelles historiques si ^ares , c'était le peu de persévérance que Yoxf.

374 NOTIGK

mettait dans les^rçcherclm que néces^tent ces sortes d'outrages ; et c'est très fâcheux , car le roman se liant essentiellement à Thistoire, on y retrouve toujours quelque chose des temps qui ne sont plus. La nouTeUe que je me propose de faire exige des recherches infinies; et tu sais que depuis que Ton n'a plus la facilité d'avoir che? soi des livres de la Bibliothèq«ie (i), on est obligé d'y aller faire toutes les recherches dont on a besoin, ce qui ne laisse pas que de vous prendre beaucoup de temps , et par conséquent de rendre le travail fort long. Si tu le veux, toi» tu peux m'abréger le mien de moitié. . .

— Gomment cela?

— En te chargeant de consulter pour moi à la Bibliothèque les différons historiens, si peu d'accord entre eux, qui ont écrit l'histoire de Louis XL

— Hais y penses-tu, ma chère mignonne?

Ton amitié pour moi t'aveugle*t-elle au point

(i) On fit rentrer après la révolution de i83o tous les liTres de la Bibliotlièque qui se trouTsîent dehors.

SUR LOUIS XI ^T Ifi BÉNÉDICTIN. 3^5

de te £Mre oiiblier qaç je «ni» sao^ iq^triiç^ tioa, et qu'il faut cb» grapd^s^ epanaisp^G^s pi9ur faire oe que i^ pie demandes ?• • •

-^ Je doi^ trop 4 toq ju|;eiD0Qt potup iiiji faire l'injure de douter de «on taet dao» ec4t0 circonst^Qpe. L'intimité df^QS Iaq^di^ nous yiyons d0pm9 que j'exisfe, .m'ayapt déroiflfê tous les replis de toq âmp comme elle t'a dévq^njé ceux de la miean^ , m'9 mise à m^o^^ depuis loqg^temps de t'apprécier à ta juste valeur ; et c'est précisément parce que je te sais capable de distinguer parmi les faits recueillis sur la yie de Louis XI les plus propres à donner de l'importance ^ la non- Telle que j'ai promise , que je te prie en grâce de Touloir bien en prendre note pour moi à la Bibliothèque. Tu es trop initiée dans mes travaux pour ne pas connaître aussi bien que je le ferais, ce qui est susceptible de produire de l'eflfet; aussi je ne trouve rien làdedans qui puisse t'embarrasser. D'ailleurs , tu sais bien que c'est toi qui^ dès mon bas âge , m'appris à considérer Los choses sous

leur yéritable point de vue ; et je ne vois paé pourquoi tu serais moins habile dans le choix des faits dont j'ai besoin, que tu le fus dans celui des conseils avec lesquels tu as guidé ma jeunesse inexpérimentée.

— C'est que pour te donner des conseils , ma bonne Elisa , je n'eus jamais besoin d'autres connaissances que de savoir parler à ton jugement et à ton cœur, et que pour cela , j'eus et j'ai peu d'efforts à faire ; tandis. • .

— Oui ; mais ne te souvient*t*il plus que c'est toi qui as formé mon jugement et mon cœur? Ya, ce que je te demande de faire , maman , est bien moindre que ce que tu as fait ; car songe que sans les conseils de sa mère , Slîsa Mercœur ne serait pas ce qu'elle est; et que sans eux peut-être, l'eût-on vue se briser contre les éçueils du monde!

— Mais toi , ma bien aimée, sopge à mop Ignorance

— Ton ignorance!... Cette défiance de

SUR LOUIS XI BT tB BÉNÉDICTIN. Ô'J'J

toi-même n'est autre qu'un prétexte dont tu colores ton refus. • .

' — Non^ je t'assure, mon enfant, je regrette sincèrement de ne pouvoir t'étre d'aucun secours dans cette occasion. . .

— Moi qui suis persuadée du contraire , ma chère petite maman , je te déclare net que je ne construirai que si tu t'engages à me fournir les matériaux. Ainsi, point de matériaux, point de nouyelle. Vois maintenant si tu veux , par ton refus , me faire manquer à la promesse que j'ai faite à M. Fournier.

-r- Non sans doute , ma chère mignonne ; mais je crains bien, je te l'avoue, que tu ne sois obligée de revenir de la haute opinion

que tu t'es formée de mon tact; enfin, j'essaierai ; et si je ne réussis pas selon tes désirs, je t'aurai du moins prouvé ma bonne volonté

— A la bonne heure , voilà qui est parler cela. Maintenant que nous voilà d'accord, si tu veux nous irons demain à la Bibliothèque ;

nous y ferons quelques recherches easemblfr pour te mettre au fait. La facilité que tu as à lire le langage yieilli , te rendra le trayait bien moins long; car n'étant point obligée de t'arréter sur les mots , tu ne t'arrêteras que sur les faits ; et ce ne sera pas aqr les moins, intéressans, je gage, ni sur les moins piquans. Gomme tu n'ignores pas que la vérité tieqt souvent le milieu des contradictions , il te sera facile de la saisir à travers celles des historiens qui ont écrit l'histoire de Louis XI. Tu sentiras bien que si la reconnaissance de Philippe de Gomines a placé les perfections de ce monarque dans le jour qui leur est le plus favorable, elle a dû nécessairement jeter sur les imperfections de son royal bienfaiteur ^ ami , un voile assez compact pour n'en laisser apercevoir que l'ombre. Comme le même sentiment ne peut avoir conduit la plume des autres écrivainé qui nous ont laissé l'histoire de ce souv^ain si grand, et si petit à la fois , tu trouveras chez eux la liste de ses défauts , dont Gomines n'a pas parlé.

gUH LOUIS XI Bfl LB BilliDIGTIN. 579

Hais 9 comme il nous faut attendre jusqu'à demain pour nous convaincre de cette Tenté , nous ferons bien , d'ici là , d'employer notre temps à dormir : ainsi donc , bonsoir ma petite mère , à demain , dormons. »

Et elle m'embrassa et s'endormit ; car^ pendant le colloque que je viens de rapporter, nous nous étions déshabillées et mises au lit. Dès qu'Elisa se réveilla , elle n'eut fien de plus pressé que de me sommer de tenir la promesse qu'elle m'avait arrachée. Il n'y eut pas moyen de l'éluder, et il me fallut , bon gré mal gré , me laisser conduire à la Bibliothèque pour y faire des recherches. Dès que nous y fûmes rendues , Elisa demanda l'Histoire de Louis XI par Brantôme, et les Mémoires de domines. Nous les parcourûmes ensemble ; j'avais soin de poser le doigt sur ce qui me paraissait le plus remar*qùable* Elle fut probablement satisfaite des remarques que je faisais ; car elle me dit à l'oreille (i):

(t) Il est défendu de parler haut à la Bibliothèque.

— « Je vois que tu peux marcher seule maintenant. Ainsi cherche la vie dans Brantôme pendant que je vais chercher la mienne dans Gomines. »

Nous primes séparément quelques notes que nous ne nous communiquâmes qu'à la maison . Lorsqu'EIisa eut jeté les yeux sur les miennes , elle s'écria de Tair d'une personne qui est bien aise de prouver qu'elle avait raison :

— « Eh bien , maman , avais-je tort de te, croire capable de faire des recherches ? Si je n'avais pas insisté , vois comme mon travail serait devenu long par mon déplacement. »

Il fut donc convenu entre nous que j'iraisdésormais seule à la Bibliothèque faire des recherches , et cela dès le leqdemain , parce* qu'il ne lui était plus possible de penser à* antre chose , et qu'il fallait battre le fer pen-^ dant qu'il était chaud ; que j'y parcourrais Comines, Brantôme ^ Duclos, Mézeray, Ya-^ rillas et la Chronique de Jean de Troyes, pour

8UK IX>UIS XI BT US BiNiOIGTIN. 38 1

y prendre note des traits les plus marquans du caractère si original de Louis XL

— t Si tu savais , maman , me disait-elle , comme je Taime déjà , ce cher Louis XI ! Tiens, je sens que, malgré ses imperfections, il sera mon enfant gâté. Si le rusé s'aperçoit de mon faible pour lui , ajoutaitelle en riant , il n'y aura pas moyen de le corriger de ses défauts. Enfin , comme c'est loi qui dois me fournir les moyens de Téleyer, je te demande en grâce de me mettre à même de le faire le mieux possible , car j'y yeux apporter tous mes soins. »

Elle était si contente d"aToir vaincu mon irrésolution, qu'elle ne savait quelles caresses me faire chaque fois que je revenais de la Bibliothèque. Elle avait toujours soin de me préparer une tasse de tilleul , parce qu'elle était sûre , disait-elle , que je devais avoir grand mal à la tète. Elle avait raison , c'était vrai; car, malgré les louanges encourageantes qu'elle me donnait , je ne pouvais me dissi-

38â NOTICE

mukr, lorsque je me trouyais en face des historiea» que j'étais obligée de consulter pour sa nouvelle , que la tâche que j'avais entreprise était au-dessus de mes forces, et c'était cette réflexion qui me causait toujours un si violent mal de tête.

L'historique , selon moi , ne supporte pas de médiocrité. Ëlisa avait donné des preuves trop évidentes, dans sa Comtesse de Ville^ quier, de ce qu'elle était capable de faire dans ce genre , pour qu'elle* ne se crût pas obligée de faire tous ses efforts pour mériter de nouveaux applaudissemens. Le nom du héros , d'ailleurs , semblait lui imposer l'obligation de bien faire ; et , pour y parvenir, je sentais bien qu'il fallait plus que des noms historiques jetés au hasard ; qu'il fallait des faits, et je trouvais qu'Elisa avait tort de s'en rapporter à moi pour le choix ; mais j'avais beau vouloir l'en persuader, je parlais à qui ne voulait m^entendre. Enfin, un instant je crus que Dieu avait pitié de moi. Je revenais avec des notes , et je traversais comme

SUA LOUIS XI BT tK BiNiDIGTIN. 383

de coutaàié le Pont'^Royal pour me rendre à la maison ; j'avais , ce jour-là , la tête si brû. lante , que Je m'arrêtai prèd du parapet pour sentir le frais du tent ^ui y souffle toujours très fort. Je me irouTai près de l'étalage d'un bouquiniste ; je jetai machinalement les yeux sur le titré des volumes qui se trouvaient à ma portée , et j'y lus â ma grande satisfac-* tiôn s ir Histoire de Louis XI par Duclos ; » ôelle de Yarillas suivait. Je m'informai au bouquiniste du prix qu'il voulait les vendre ; j'en fis l'acquisiti^^n » et je m'enfuis , joyeuse , porter â EKsa ce qu'il lui fallait pour travailler sans mon secours. Je croyais ma tâche achetée , lïiais point : les opinions des historiens différant trop entre elles pour pou-* voir s'<en rapporter exclusivement aux deux que je venais d'acheter, tout ce que je pos bhvenir fut un sursis de quelques jours que MUS employâmes , Elisa et moi , à par^ cdui^ Duclos et Yarillas , afin d'éviter de me rencontrer avec eux dans les notes que

je serais obligée d'aller prendre a la BiUio-

thèque.

Il me serait impossible de me rappeler

toutes les réflexions que la pauvre petite faî'

sait sur le caractère de Louis XL Tout ce que je puis dire , c'est que , si je n'avais pas

été habituée à ses saillies, j'aurais cru qu'elle devenait folle lorsque je l'entendis s'écrier :

— c Tu es mon prisonnier, Louis XI , tu ne m'échapperas pas ; je te tiens !.... Oh ! mais rassure-toi , je te traiterai avec tous les égards qui sont dus à un monarque tel que toi. Je ne te demande d'autre rançon que la contre^preuve de ton génie. .

Mille traits de cette nature lui échappaient en travaillant Qui eût pu être témoin de l'attention qu'elle mettait dans l'examen de Louis XI eût pensé , en la voyant fouiller jusque dans les coins et recoins de son âme impénétrable, que l'avenir l'avait chargée de débrouiller l'héritage de ce moparque , et qu'elle faisait un inventaire consciencieux.

8UK LOUIS XI ET LE BiNÉDIGTIN. 585

Déjà le chapitre du Bénédictin était achevé lorsqu'Elisa apprit que le Salmigondis allait cesser.

— « Eh bien ! me dit-elle , j'élargirai mon plan f et je ferai de ma nouvelle un roman en deux gros volumes ; aussi bien me suis*je engagée à en fournir un autre , après Quatre Amours 9 à mon éditeur. Il aura celui-là ; voilà tout. Tu sens bien que je trouverai sans peine de quoi remplir mes deux volumes : la guerre du Bien Public suffirait seule pour en écrire dix ; car cette époque du règne de Louis XI fourmille de traits plus curieux et plus bizarres les uns que les autres; c'est là que , toujours en scène , il se dessine si bien. Je ne serai pas fâchée, je t'assure, dé le peindre en pied. »

Et gaiement, elle se mit à refondre, ou plutôt comme elle le disait, àrélargir son ptaii) un roman demandant beaucoup plus de développement qu'une nouvelle. Il ne suffisait pas , dans un ouvrage de cette im-

in. a5

386 NOTICB

portaace , que le lecteur pût y Miivre Louis XI pa« i pas ; il fallait aussi qu'il (ùt instruit de tous ceux que ce monarque avait faits depuis son avènement au trône ; et , pour cela , il fallait commencer par lui faire connaître quelle était la situation de la France lorsque Louis XI succéda à Charles YII et quels furent les moyens dont il se servit pour remédier au:t abus sans nombre qui existaient sous son prédécesseur. Alors Elisa écrivit le chapitre YHi&toriquej et celui du Bénédictin^ qui se trou* vait le premier de la nouvelle j devint le second du rôtnan.

Elisa était si satisfaite de faire de Louis XI un roman au lieu d'une nouvelle, que je ne saurais comparer la joie qu'elle en ressentait qu'à celle d'un enfant à qui l'on n'avait promis qu'une petite poupée et à qui on en donne une grande; Pauvre petite! sa joie

devait peu durer ; il me semble encore voir l'expression de bonheur qui se répandit sur ses traits quand elle me dit :

— c Du courage , ma petite maman , da

SUR tOUIS XI ET LB Bl&NÉDICTlN. 387

tîourage; il me faudra plus d'ornemens (i), Fédifice étant plus grand. Mais aussi songe que Louis XI fera notre fortune et notre réputation; oui^ notre réputation. Tu ris; mais n'est-il pas juste que , participant aux frais 9 tu partages les profits? Il faut aussi, Yois-tu , que chaque chapitre devienne un des rayons de mon auréole de gloire. »

Pauvre enfant ! elle est allée demander au ciel d'y ajouter les derniers rayons ! ! !

V« Mergoeur ,

Née Adélaïde Auma.nd.

(1) C'est ainsi qu'elle appelait les notes que Je lui fouroissais.

f * &I8T0R1QUE.

4>i.déiboo«r« aa ■owair- Sn l« comacTMl pw dM crisM,

CaMA'Muoawft-.

Comme oa arbre qui , surchargé de bran<^ ches gourmandes, n'a plus assez de sèye pour joindre à cette abondance de rameaux une grande fécondité de fruits et de fleurs, ainsi , jusqu'au milieu du quinzième siècle » la somme de puissance dévolue à la monarchie française , se trouvant subdivisée entre mille royautés subalternes , il était presque impossible que l'état » soit dans la paix, soit

3gO LOUIS XI ET LE BÉNÉDICTIN.

dans la guerre , récoltât beaucoup de forces^ et de^ bonheur. Ua roi n'était ^'un chef titulaire, et ne possédait que la moindre part effective dans cette dissémination de pouvoir^ car, depuis le plus haut feudataire jusqu'au plus petit vassal de la couronne,, depuis le prince jusqu'au baron , il n'était pas un grand seigneur qui n'exerçât dans ses domaines une autorité plus absolue, une domination plus arbitraire que celle du monarque dont le soi-disant bon plaisir n'était au fond qu'une formule d'apparat , qu'un plâtrage de despotisme , qu'un voile jeté sur la faiblesse et l'impuissance royale ,. . . qu'une feuille d'or étendue sur du cuivre.

Si l'orgueil national , ce premier mobile du patriotisme , eèt occupé la moindre place parmi led passions de ces petits rois de fait connus sous la dénomination de Leudes ou fidèles , il se fût nécessairement établi entre eux une chidne de communicalioa , une fusion d^opinions et de forces. Lintérét de la patrie eût fait de ces flèches éparses un îm-

LOUIS XI ET L£ BBNÉmCTIM. 59 1

hrisable faisceau ; mois , pour chaque mî* gaaiu: léodal , k pairie ne s'éteiitdatt pas d'un pouce au-^là des limites de son fief. C'est le peufde qui constitue la partrie ^ comme les eâfans établissent la paternité^ et la France n'ayait pas de peuple ; car le mot peuple , dans sai»éritablesi||oificatioii9 n'exprime pas seulement l'ens^nble numérique des êtres nés sous un même sol et acrâmis à une même domination ; un peuple est la postérité d'une aatàhMa ^ et les liens de parenté qui unissent les innombrables membres de cette immense famille se fondent moins sur la fraternité territoriale qvid sur les rapports d'intérêt, de plaisirs , de devoirs et de droits.

C'était en vain que le titre de Leudes , que portaient les descendans des premiers Francs qui s'étaient établis dans les Gaules et s'étaient partagé la terre conquise , voulait dire corn-patriotes %aux ; ai , de l'^alité de leurs pri*viléges , naissait l'égalité de la tyrannie qu'ils exerçaient à l'égard de leurs va^aux, de cette communauté de despotisme naissait parail*

LOUIS XI ST LE BÉnAdIGTIN.

lement un sentiment d'individualité politique qui rendait impossible toute sympathie nationale, toute électricité patriotique. Ainsi, quoiqu'ils eussent la même origine et fussent* habitans du même pays, ils n-étaient pas

concitoyens.

Sans cesse occupés à guerroyer entre eux ,

employant à la fois l'attaque et la défense ,

Tabus du courage les conduisait à la férocité ;

et leurs besoins croissant toujours par les frais

de l'équipement de leurs hommes d'armes et

de l'approvisionnement de leurs forteresses,

la nécessité les menait au brigandage. De là^

les vengeances , les haines héréditaires , les

combats interminables. ... On peut dire que

la guerre civile fut permanente, tant qu'exista

la féodalité.

Dans un pareil état de choses, la France ,

saignée à toutes les veines , épuisée de sang et d'or par ces querelles intérieures , ne pou-^ vait jouir au-<ledans que d'une prospérité fac^ tice , et présenter au-dehors que l'apparepc^ de la force.

LOVIS XI ET LB BiNiDIGTIN. SgS

Le mal qui la rongeait avait deux causes puissantes : l'esclaTage du peuple et le peu d'autorité, des rois. Louis-^le^^Gros le sentit , et porta le premier coup à la domination des grands vassaux, en décrétant l'affranchissement des serfs et en établissant des cours de justice pour examiner les procédures sei*gneuriales ; mais la liberté n'était pas encore un fruit assez mûr pour être cueilli , et il feUut long-temps pour déblayer les environs du trône.

Enfin , comme il arrive souvent que , dans l'impossibilité d'une cure complète , il n'est de moyen de sauver un malade qu'en substi-* tuant un moindre mal à un mal plus grand > il en fut ainsi pour la France. Le remède qui lui fut appliqué par une main habile fut une mutation de tyrannie. Le despotisme passa des grands seigneurs au monarque ; et si la royauté absolue , en s'élevant sur les ruines de la féodalité , ne ferma pas toutes les plaies de l'état , elle cicatrisa du moins les plus creuses blessures.

394 LOUIS XI ET tK BÉNÉDICTIN.

La mission royale de Louis XI , ce génie de rabsolutisme incamé , fîit , comme on le sait , d'abaisser l'orgueil des grands, d*éman* ciper le peuple en le plaçsmt bous la infection immédiate des rois, et d'affermir Tunité de la France en la débarrassant de ses hauts feudataîres. Cette œuTre , pour être accomplie ,• demandait plutôt un adroit politique qu'elle ne voulait un valeureux guerrier, et le MachiaTcl français lut Touvrier qu'il fallait à pareille tâche.

' Deux fois Louis XI , appuyé de ces mêmes grands seigneurs, dont, plus tard, il sut amoindrir Faudace et la puissance , s'était révolté contre son père. Deux fois il avait été contraint de fuir devant les armes victo^ rieuses de Charles YII , et il était encore exilée Genep, dans le Brabant> oà Philippe* le-Bon , duc de Bourgogne , hti avait accordé l'hospitalité , lorsqu'il apprit la nouvelle de la mort de son père qui , dans la crainte d'être empoisonné par son fils , s'était laissé mourir de faim à Melun-sur-Eure. Impatient

LOUIS XI KT LS BÉNÉDICTIN. 3g5

dlmprimer enfta rar la terre de France rempreinle du pied d'un roi , Louis se hâta de frsaehir les limites de son royaume et marobâ vers Reims , où il se fit sacrer.

Son premiet aote d'autorité fut de casser de leurs charges et de dépouiller de leurs biens tous ceux qui avaient joui de la faveur de €harles YII. Il nomma aux plus hauts emplois les chefs des rebelles qui TaTaient soutenu dans sa rérolte. Ensuite il augmenta la taille, créa de nouveaux impôts et obtint un subside pour réparer provisoirement 1 e défidt qui se trouvait dans les finances si mal administrées , pendant le règne de son prédécesseur , que Tanneguy Duc^âtel , l'un des serviteurs du feu roi , avait été obligé de prêter Targent qu'il fallait pour les obsèques de son souverain. Cela ftdt, Louis XI passa l'éponge sur sa mémoire à l'endroit de la reconnaissance. Il commença à contester au duc de Boui^ogne les privilèges qu'il liû avait accordés en montant sur le trône. François de Preux , duc de Bretagne , vassal , comme

596 LOmS XI ET LB BÉNÉBICTIll*

Philippe-le-Bon , de la couronne de France , et qui avait également fourni des secours au roi , lorsqu'il n'était encore que dauphin , ayant sollicité de s'intituler désormais due par la grâce de Dieu » Louis refusa , en ordonnant au prince breton , de venir prêteii serment d'obéissance et de fidélité..

Un orage se formait. Les princes du sang ^ les seigneurs destitués , ayant â leur télé les ducs de Bourgogne et de Bretagne , formé-rent une ligue dans laquelle ils eurent l'adresse de faire entrer le jeune Charles , firère unique du roi. Ce prince , mécontent de n'a« voir , pour son apanage de fils de France » que le simple duché de Berry, que lui avait donné son frère » se sauva en Bretagne , et lâ se déclara hautement chef de cette ligue , qui prit le nom spécieux d'Alliance du bien publ%€\

Il y eut » près de Montlhéry , entre l'armée royale et les troupes confédérées^ une célèbre bataille où combattirent, en personne et l'un contre l'autre , Louis XI et son ancien frère d'armes, le comte de Charolais, héritier pré-

I,OUIS Kl ET LE B^NiDICnN* 397

soDiptifdeBourgogne.Lespanégyristeftduroi ont fait grand bruit de la valeur qu'il déploya dans cette affaire. Mais ils ont oublié de dire que Louis , ayant su que les flèches devaient se diriger de son cèté , feignit de soupçonner la fidélité de Pierre de Brésay , grand sénéchal de Normandie, l'engagea, pour se dis-* culper » à faire un troc de vêtement avec lui* Ce fut donc sous T^rmure du sénéchal que le roi combattit , et ce pauvre Brésay fut tué en combattant sous celle du roi ( i ) .

Le champ de bataille demeura aux ennemis. Paris fut bloqué; et Louis ne put mettre

(t) Voioi répitaphe du sénéchal, insérée dans le« Annahs d'Aquitaine,

L'an quatre cent mille avecque «oiiaRle A Montihéry contre les Bourgoi{;Doni' Pour écarter la saspefon pesante Dn roy Loyf qni fat de ses miçoens , Je fas occis près de mes compagnons En lieu du roy pour sauiuer sa pcrâonnn , Chevalier fat loyal a la couronne , Grand sénéchal toujours bien renommé, De Normandie, hélas! Dieu me pardonne!

Pierre est mon nom , de Brésay surnomme.

398 LOUIS %l BT I.E BË«ÉDI€TIN.

fin à la gulBire du bien public ^ qu'eq accordant, par le traité deConflans, laNoripandia pour apanage à »on firère , quelques places aux ducs de Bretagne et^de Bourgogne^ et répée de connétable au oomte de Smat^-PoL Mais il trouva bientôt le moyen de reprendre ce qu'il avait donné; Cette infraction au traité de paix allait rallumer la guerre , quand Louis fit demander une entrevue au nouveau duc de Bourgogne, le comte de Gharolais , c^èbi^e sous le nom de Charlesle-'Bardi ou le Téméraire* Le duc retint le roi prisonnier et le força ensuite à marcher avec lui pour châtier la révolte des Liégeois, ses tributaires , dont Louis avait sous main , appuyé Finsurrection. Le roi n'obtint sa liberté qu'en engageant au duc sa royale parole , et en prêtant serment, sur la croix de Saint-Lô, de donner à son frère la Champagne et la Brie, en remplacement de la Normandie qu'il avait reprise.

Si d'aventure , dit-il au duc en prenant

congé de lui , mcte frère ne se contentait du

partage que je loi baille pour Tamour de TOUS ?• . .

— S'il ne le veut prendre, réponditCharles , mais que tous fassiez qu'il soit content , je m'en rapporte à vous deux*

Vous voyez que dès ce temps-là , on connaissait le précepte des restrictions mentales.

Louis XI n'avait pas plus l'envie d'être fidèle au traité de Péronne , qu'il ne l'avait ^té à celui de Gonflans. Un des points principaux de son large plan politique était d'empêcher que les états de son frère ne touehassent à ceux de Bourgogne ou de Bretagne. Il parvint à gagner, sans le rendre parjure à son maître , Odet d'Aydic , seigneur de Lescun, favori du jeune Charles de France. Alors il fit proposer à son frère de lui donner la Guyenne au lieu de la Champagne. Mais le duc de Berry qui ne se bornait pas aux conseils de Lescun , faisait traîner en longueur l'affaire de l'^anage» tantôt en réclamant l'exécution du traité def éronne, et tantôt en demandant que le comté de Poitou fût ajouté

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au duché de Guyenne. Déjà le duc de Bourgogne élevait la yoix pour menacer, lorsqu'enfin le roi fut sorti de ce pas difficile par ce que Ton verra dans le chapitre suivant. Le caractère de Louis a la fois faible et fort , arrogant et craintif , ofirait ce contraste de nuances tranchées de lumière et d'ombre que présente presque toujours un esprit qui surgit de la bourbe où croupissent les esprits vulgaires. Son audace et sa fermeté politique ne sont pas plus connues que ses superstitions y sa défiance et sa crainte de la mort. Combien ce monarque, si hardi lorsqu'il s'agissait de quelque dangereuse et difficile entreprise pour augmenter ou raffermir la grandeur de la France, n'était-^il pas en secret torturé de puériles angoisses d'effroi ! Combien aussi ne se fatiguait-il pas à inventer de surabondantes précautions défensives ! Les lieux qu'il habitait étaient de véritables forteresses gardées jour et nuit par qnatrecents archers écossais. On neparyenait dans l'intérieur qu'en passant par trois gui-

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cheta hénués de pointes de fer; et des balles reposaient toujours au fond des carabines y dont les sentinelles^ placées sur le haut des murs 5 couchaient en joue chaque personne qui entrait ou sortait. Les chemins enyironnans étaient parsemés de pièges et de trappes où se prenaient les pieds des Yoyageurs ; et Ton voyait ^ non loin de la demeure royale, ^de hideux épouvantails; des chaînes servant de potence et dont le^ b^ranches fléchissaient sous le poids des cadavres de pen-* dus, glands humains qu'attachaient la les aides du grand prévôt Tris tan «

Il est à remarquer que les hommes qui déméritent le plus du ciel , sont ceux qui éprouvent le plus impérieux besoin de se recommander à quelque protection divine.

Que d!ex vota offerts par des mains coupables ! Louis XI , tout en ayant une extrême foi dans l'astrologie judiciaire , poussait jusqu'à la manie sa croyance religieuse dans des reliques et des images. Ses prodigalités en-* vers le clergé, et particulièrement envers les

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moines , ses pieuses donations à nombre de coiiTens étaient une espèce d'aumAne expia* toire des biens qu'il confisquait ; et ses terreurs et ses prières une amende honorable que ses remords faisaient â sa conscience* Mais avec quelques prières d'un côté, et de l'autre , tant de flots de sang répandus dans ses libations de Tengeance, ta balance était^ elle égale?

On a mis au nombre des torts reprochés à Louis XI d'avoir choisi pour favoris des hommes de basse naissance et de mœurs dépravées ; mais on n'a pas réfléchi que la tor* tueuse politique de l'astucieux rot ne demandait, pour accomplir ses secrètes missions, ni rang ni conscience dans ceux qu'elle cm* ployait. Or donc, le choix de Louis XI était justifié par mille raisons puissantes. D'ailleurs, la grandeur échafaudée de ses favoris n'ayant pour base que la faveur du maître et devant crouler avec elle , l'intérêt les liait à sa cause ; et, comme l'intérêt occupe dans un grand nombre d'âmes une place beaucoup

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plus Taste que celle qu'y remplit la reconnaissance , il y avait chance pour qu'ils restassent fidèles.

On connaît les noms des plus célèbres d'entre eux. Jean de la Balue , fils d'un tailleur ou d'un meunier , parvenu par degrés rapides jusqu'au rang de cardinal et de premier ministre; Olivier le Diable ou le Dain , barbier, valet de chambre et conseiller du roi; Tristan l'Hermite, grand-prévôt de son hôtel , et son compère ; Jean Doyace et plusieurs autres. Un de ceux que nous venons de nommer marcha pourtant dans la voie du parjure ; mais celui-là , Rome lui avait donné son bâton de voyage.

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