XVI NOTICE SUR QUATRE AMOURS
dit-elle, apprendre à votre maman les bontés de la reine à votre égard; dites-lui de ne songer qu'à se rétablir ; elle verra que Dieu n'abandonne jamais ni les bonnes mères ni les bonnes filles!... Ces 5oo fr. vont vous mettre à même de donner quelque chose aux personnes à qui vous devez, et cela les fera patienter pour le reste. Vous sentez bien , monsieur, que je n'eus rien de plus pressé que de m'acquitter avec la personne qui m'avait demandé si durement l'argent que nous lui devions ; je partageai le reste des 5oo fr. entre le pharmacien, l'épicier et le mar* chand de bois : notre propriétaire voulut bien nous accorder du temps... Je ne vous dirai rien de notre reconnaissance pour la reine et pour madame Récamîer , il vous sera plus facile de la comprendre que moi devousl'exprimer... Je vous dirai salement que tout cela écarta le danger qui menaçait maman, mais que sa maladie étant trop grave pour espérer une prompte guérison , elle ne s'opéra que bien lentement; aussi la
NOTICE SUE QUATEE AMOUES. XYII
pensée qu'elle en mourrait ne rabandonnaitelle pas, et toujours inqaiète sur mon sort et pleine de confiance en madame Récamier , elle me pria un jour de lui écrire sous sa dictée (c'étaient des vers qu'elle lui adressait) pour me recommander à son cœur , et me pria de les Importer... Madame Récamier fat on ne peut plus touchée du legs que maman lui faisait de sa pauyre enfant... Oui,, me dit -elle , je tous servirai de mère si Dieu TOUS enlève la TÔtre , mais j'espère qu'il TOUS la conserrera. . . Dieu l'a entendue;... il a exaucé ma prière , et jamais, je tous assure, il ne lui en fiit adressé de plus fervente... Je ne crois pas que j'eusse survécu à maman , car chaque fois que je pensais qu'elle pouvait mourir, il me semblait sentir mon cœur se briser. . . Eh bien ! monsieur, que dites -vous maintenant des angoisses que j'ai éprouvées ?. . .
— Je dis, mademoiselle, qu'elles ont été
horribles, mais qu'elles ont dû tourner m. b
ITIII KQTICE SVK QQATRK AMOUR«.
tQûAea au profi,! de la poésie , et iffie yous awz dû Caire da bien beaux Ters«..
— Nojo, mooûeur^ non :.. • autant; j'ai souffect comme fille, autant j'ai éprouvé de touisu^ut comme poèt^; car c'en est un bien groiid que d'être dévorée par une soif de gloire^ Lorsqu'on sent le cœur prendre à luî seul tout un être san& en rien laissa à la pea&ée... Et d'ailleurs 9 que m'eâ.t servi de faice des vers , ils a'eussent pu m'étre profitables , pui8q\ie tous ceux que j'ai jusqu'à présent donnés aux journaux ne m'ont paa rapporté un seu^ denier. .. On ne paie> voua
le saves, que la prose*. • rr: £h bien 9 mademoiselle, puisque c'est
la prose sei4ç qui rapporte , pourquoi n'é«
er^riez-vous pas un roman? Dans ce que
vous vencâE de me raconter, vous avez autant
de matéi^iau;^ qu'il vous en faut ou à peu
près du moins ; et d'ailleurs a'aveat-vous pas
"ffttf^, imagination. ••
— Ici saji9 bien , mpun«ur, que si j'avaif
NOTICE SUR QVATRB AlfOUM. XXX
le talent d'écrire un roman , que l'émotion ^e m'a fait éprouver la crainte de perdre maman me fournirait â elle seule un chapitre, et celui-là, mon esprit (s'il est vrai que j'en aie) ne s'en mêlerait pas, je vous l'assure, il Tabandonnerait tout entier à la discrétion de mon cœur; car c'est mon ccsur qui a soufiért et ce serait lui qui redirait sa souf'^ firance. . . En substituant des personnages de romans à des personnages historiques , tout pourrait s'arranger... Une jeune fille mou<^ rant de la poitrine au. moment de s'unir à rhoinnie qu'elle aime... Le désespoir de l'amaat^ etc. , etc.. . Mais an chapitre ne suf» fit pas,, vous le savez; et puis il est, selon moi , trois conditions indispensables pour unromto : la première, d'avoir le talent de l'écrire ; la seconde , d'avoir un éditeur pour le publier; la troisième , d'avoir des lecteurs pour le Ure. . . N'ayant aucune des conditions voulues, je ferai bien, je crois, de nd'en tenir au conte que vous me demandez, puis-
XI NOTICE sua QUATRE ABI0UR8»
que TOUS m'assurez que je serai payée en livrant mon manuscrit.. s'
— Oui , ni/ademoiselle , c'est la règle éta^ Uie pour le journal pour lequel je voua propose de travailler; ainsi, vous pouvez vous mettre à l'ouvrage sans crainte» l'argent est tout prêt ;... comme il doit paraître tous les dix joura, il vous sera facile , si voua le voulez , d'y gagner au moins une centaine de francs par mois , sans que cela vous empoche de travailler à un roman, si vous vous décidez à en faire un. . •
' — J'ai en portefeuille , dit Elisa , une petite nouvelle que j'ai composée à l'âge de onze ans ; en ayant soin de mettre l'âge que j'avais lorsque je l'écrivis, il me semble qu'on pourrait me l'utiliser; qu'en pensez-vous, monsieur?...
— Si vous voulez me la confier, mademoiselle , je la montrerai à M. *** et je vous rendrai répons^ demain*. • »
Elisa chercha son manuscrit et le remit
é ce monsieur qui boub quitta auBMlAt... 11 {savait être daq heures à peu près lors^qa'il s'en fut, et sur les dix heures, Eltsa reçut une lettre de lui ; il FaYertisiait que deux éditeurs , MM. Urbain Cane! et Charpentier; iraient demander à mademoièeHe Mercoeur un roman , et qu'ils lui donneraient cent francs par mois , à commencer du jour du marcdié.
«Je pourrai doncenfiD te rendre heureuse, ma pauvre maman , me dit Elisa ;- que cette espérance va me donner de courage à travailler ! Et nous pourrons au moins ' nous acquitter avec notre propriétaire et notre marchand de meubles qui ont été' bien bons de nous attendre si long-temps. Puis, te le dirai-je y il me semble qu'un peu d'aimuce nous aidera à nous rétablir de ce maudit dM>léra qui semble u'ètrevenu que pour nous replong€$r dans la gène et qui a fait de moi, comme tu le voi^, un véritable spectre.*.. Mon Dieu ! O^e' dit-elle , si . noire malheur touchait à s^ fin, que je devrais de recour-
naissance à ce bcMEi monsieur; car, entravait^ lant , nous pourrions sortir d'embarras; ce ne sera toujours pas ma faute ai je.ii'y'par*idens pas. » ;
Le lendemunihatin, l'obligeant monsieur retint à la msaison; H dit à Elisa que M. *^ serait enchanté de omettre dans le premier nhméro de son journal la petite nouToHede mademoiselle M ercœur ; qu'il renaît déjàde la porter a l'imprimerie; que celan'efaipécfaerait pas son conte de* paraître en niéme temps ; qu'il la priait seulement de «e presser parce que le jour de la pid>lication ëtait fixé, • . Ensuite il lui dit que les éditeurs qui déliaient venir lui demander un roman s^ raient contons si elle pouvait obtenir de ma* dame Récamier la permission dé le lui di*dier...
« Madame Récamier a eu tant de bonté pour moi 9. monsieur, répondit Elisa, que je suis presque sûre qu'elle ne me refusera pas cette feveur; elle a déjh bien voulu accueillir la dédicace de Wa tragédie. . . Mais
mon Die«, éionsitMr, !(ttlës-iÀoi, fè y^Sis prie, CQildiflattDt |e pourrai: tti'aci<^ftër ë^ Ters T01U de tout ee Hjpié Iréitt ^Ml^s pdiir moi...
— Comnent , madraftokiAle ^ ea mettant aar un Totume de t6s poéâibs, ôflfert â M. .. , par mademoiselte . Mercoeiir , ce Bérrift une réeompenae à laquelle j'attacherai, je TOUS assure, le plus ^doad prix... Je ine trouverai trop heurtux si je puis contribtiar à votre^ bppheur. »
Et le voUuQè fut «uasitât apostiHé et re*mis aux maios du ma&sieur... Elisa était ai satisfaite , que le sourire le montra enfin sûr ses lèvres , ce qui n'était pas encore arrivé depuis le cholérla , car il lui avait laissé une grande tristesse... Un d^s éditears ânnoiicér, M. Charpentier, vint à la maison ; il sij^porla le marphé 4u romi^n en question. Elisa le signa ; ^t , siuivant ks cotiditibns , M. Charpentier lui donna cent francs d'avance pcfor le prunier dibis.
« Allons, me dit Elisa, je crois cfm Va
UI¥ NOTIOE Sl^a QtflTBB AMOURS^.
boudeuse (elle voulait parler de la fortune y cesse de noi^s i^r^ la grimace; mettons bien, tqùs^ nos soins A ménager ses bonnes grâces^ elle nous a tenu rigueur si long-temps.
Il serait difficile da se faite l'idée du courage avec lequel JÇlisa travaillait à son conte ^ elle était bien aise , par son en^essement, d0 prouver sa reconnaissance au monsieur qui venait, dans un instant, de changer son sort et qui lui témo%nait tant d'intérêt; elle écrivait avec tant de vitesse , qu^il semblait^ que les pensées se pressaient de venir se faire inscrire. .• Le monsieur venait régulièrement plusieurs fois par jour chercher ce qu'Elisa avait de fait; il emportait les pages à mesurequ'elle les écrivait pour les donner, disait-il, aux imprimeurs. Enfin , il lui dit qu'on ne pouvait i^us lui laisser qu'une heure pour achever son conte, parce que les ouvriers attendaient le dénoàment pour dore le journal qui devait paraître le lendemain, et que sa petite nouvelle était déjà imprimée. Il vint à l'heure dite chercher le dénoû-
WnCB in QUATRE AHOUftr. XXT
ment , Fraiporta sans laisser à EUsa l'argent de ses denxmannsorits, et depuis lors ne rennt plos... Les jours et les semiânes s'écoulant sans Toir reparaître le monsieur , nous pensAmes qu'il lui était arrivé quelque accident. Comme nous ignorions à quelle imprimerie s'imprimait le journal , nous demandâmes son adresse à beaucoup de libraireséditeurs, mais aucun ne savait sa demeure, car il ne la disait à personne.. • Enfin Kisa se décida à écrire à Téditeur du journal , pour lui demander son argent ou ses manuscrits; n'en ayant point de réponse, elle comprit que ses deux manuscrits étaient perdus pour elle. Elle a eu un véritable chagrin de la perte de son /aune Chémêr^ c'est le titre de son conte ; il y avait des situations charmantes et des jltoê dranciatiques. Aussi je regrette beaucoup de ne pouvoir le joindre aux œuvres. Le même inconv^iient serait arrivé pour la petite nouvelle , si la personne à qui elle l'avait dédiée ne lui avait envoyé le manuscrit dont elle lui avait fait hommage. C'est cette petite
nouvelle <}ui eommence le Tohime de Aoa*^ Telles et de coBtès , le- seooad des mèmte».
. Je ne fwid «ueune réfleodoa 'SUr. le: prooédé decemonirieiir, seoleoitoQt je dind qu'ilplea* rftit à chaudes laôrmesi lorsic|il'BlMa Imrpaoon»- Udt nos infortunes et toutes les 'an^oiBsës^ qu'elle avait souffertes ; et que Ton m'a assuré qu'à là mort de ma pauvre enfant^ il s'était présenté dans plusieurs maisons , qu'il était: porteur de deux listes y l'mM pour le tombeau de ma fille et l'autre pour ses œuvres ; qu'il a , dit-on , reçu beaucoujp îAe ^natures et même de Targent. Je dédare ddtic que je n'ai point aulèrisé la démarche de ce moiksieur que je n'ai pas revu depuis 1 83:1 y et que je ne connais d'autres souscrip* teurs que ceux dont j'ai joint les noms aux oeuvres.
Elisa y tout en regrettant son c^nte . du Jfkitie Chiwrier^ travaillait activement à son roman de Quatre 'Amours. Ce fut à cette épo^uie que les éditeurs des Heures du Soir puiblièréiit sa Comtesse de Yillequier , dont
le Jttccës x^ngea tout à coup notre situation pdr toates les demanidles ^i liki fiirent «dressées... Jhmê Téspaoe de quelipies mois, Elisa gagna i ^iiloo fr* qui ftotasrmiiBnt 'A même de payer presque tout ce que bous devions » puisqu'il t»e nous resta d'autres dettes que £00 fr. à notre mardiand dé meubles. Et ee eréancier ---là était trop dâicat pour nous fcâre la moindre peine : car il saTalt bien , lai, que lorsqv» nous ne lui donmons pas d'argent , c'est que nous ne le poui^iovs pas, ee boa M. DetiUe(i). Xiloaiibieh Elisa lui sauvait gt'é de ses jjiroc^dés à no tn égard !... EUsa tenante remplir les angagèmens qu'elle etmr tractait avec les éditeurs, écririBdt et nou^ Telles et romans, ear elle en avait vendu deux à M. Charpentier (a). Ainsi qu'elle l'avait I^vu, elle obtint £scilement de madame
(i) M. Deville , tapissier, rue de la Chaussée-d'Âiitin , an Mn de la mer de-^oirence.
(à) Depais la mort d'Slisa , J'ai rendu à M. Gbarpenâcr 400 fr. qu'il lui ayalt avaDcés sur son roman de Quatre Amours.
XXVIII NOTIGX SUR QUATU AHOCM*
Aécamier la faveur de loi dédier boq roman de Quatre Amours; elle se proposait de le iaire précéder d'une dédicace eo vers; la mort l'ayant empêchée de réaliser son projet, j'ai placé à la fin de cette notice les derniers vers qu'elle adressa à madame Récâmier. U sera facile de s'apercevoir, à la mélancolie dont ils sont emfNreints, qu'elle était péniUiement affectée lorsqu'elle les composa. . . En les écrivant, de rgrosses- larmes tombait de ws yeux;.. .C'était d^à.le second mois de sa maladie, et la pauvre enfant s^afiUgeait de voir par-là ses travaux suspendus* • . « 0^ ! ne •pleureras aujourd'hui , je t'en conjure ma bonne petite. Elisa, lui dis-je, ne commence pas l'année par des larmes!.»»
-*- Je lé voudra$s,/iiiie' répondit -^elle en s^essuyant les yeux; mais j'ai beau iMMïlmr les repousser vers mon cœur, elles coulent quoi que je fasse... Crois-tu qu'il n'est.pas bien désespérant pour moi de penser qu'au moment où tout me réussit , où la gloire
HOTICS.SUR QUATRE AMOURf. XXIX
semble vouloir me dédommager de tout ce que j'ai souffwt, qu'il me faudra voir la misère s'asseoir à mon chevet ; car qu'importe que l'ouvrage m'abonde de tous côtés si k maladie m'empêche de remplir les engagemens que j'ai contractés avec les éditeurs. . . Ainsi , tu le vois , le bonheur ne se sera approché de moi que pour s'en éloigner aussitôt ; il semble réellement que le sort jaloux n'ait voulu me laisser que quelques instans dejoie!...»
Et elle se^prit à pleurer si amèrement , elle était dans un tel désespoir, que je craignis de la voir mourir... Non, jamais je n'oublierai ce que j'ai souffert ce jour-là , car je considérais les larmes d'Elisa comme une voix secrète qui l'avertissait qu'elle était frappée à mort... La douleur dès lors se souda à mon cœur ! Que l'on se fasse , s'il se peut , l'idée de ma souffrance , l'idée de mes angoisses... J'étais réduite à feindre,... à parler d'espérance , pour faire rentrer un
XXX NOTICX aUH QUA7RB AlIOURS.
peu de calme, dans le cœur brisé de Teiifant à qui j'avais donné la vie et que j'élai» des*tinée à Tbir mouriri !]
V* Mercceur,
Née Adélaïde kvUÀ»D*
A MADAME RÉGAMIER.
hu VAMMAvm-ÂtnL'moiu
Parif, i** JMTier |8S4*
Lorsque da sort on n'obtient pour soi-même Qu'on lot de Tains désirs et d'améres douleurs ,
Du bonheur de ce que Ton aime Pour tromper sa misère on se iait un bonheur!
O vous ! qui possédez tant de droits pour prétendre
A l'humaine félicité ^
VoQs que le destin a su rendre Un ange de bonté , d'esprit et de beauté ! Vous au cœur animé d'une A noble flamme Que chacun de -vos yœux Jusques au ciel porté
A peine échappé de TOtre âme
Reçoive la réalité!
Que féconde en bonheur la terre généreuse Soit belle h tos regards , soit facile & tos pas , Et qu'assurée enfin que tous êtes heureuse , J'oublie en l'apprenant que je ne le suis pas !
ElISA MSACOIUI.
aOMANy
»Émi A MADAME JULIETTE RÉGAMIER,
DB l'abbaye- AU-BOn ,