‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 15 sur 72 · UN COUP MORTEL POUR LA MARINE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

UN COUP MORTEL POUR LA MARINE FRANÇAISE

A ce dernier trait , messieurs , vous pouvez déjà

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juger si la livraison de Toulon aux Anglaîs^ fut un acte de fidélité envers la France.

William Guthrie , dans sa nouvelle Géographie universelle, qui a été traduite et plusieurs fois réimprimée en français, nest pas moins naïf que son compatriote Bigland. «Toulon (dit-il, tome H , itpage 129) fut bombardé en- 170-7 par Tarmée « impériale, mais le duc de Savoie et le prince Eu- « gène furent obligés d en lever le siège. ( Quand on « le veut, on se défend. ) Les Anglais eurent plus de u succès en 1798, et s'emparèrent du port, le iG tt août, par le moyen d^une intelligence quils avaient « dans ta ville; mais leur triomphe fut de peu de du- « rée, et le 18 décembre suivant ils en furent chas- « ses, ainsi que le ramas d'étrangers qu*ils y avaient « introduits. Le résultat le plus funeste qu'eût cette if perfidie pour la France fut la perte d'un grand «nombre de vaisseaux et de frégates, emmenés, «brûlés ou perttns. »

Des grandes géographies si nous passons aux petites, nous verrons, en ouvrant celle de Vosgien à l'article Toulon , que cette ville fut livrée aux Anglais en 1793. Cette vérité était donc bien répandue ; car ce livre est un ouvrage élémentaire qui est dans les mains de tous les jeunes gens, et qui leur sera donné en prix encore cette année, à moins que eette remarque ne lui fasse tort, et que l'université ne le mette à l'index.

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Enfin, messieurs, cette idée <fae Toulon fut non pas remis au roi légitime , mais livré à [étranger ^ était tellement devenue triviale, qu'il n est pas un simple dictionnaire imprimé depuis qui ne consacre ce fait; témoin \e Dictionnaire historique portatif de BofôTE, imprimé sous l'empire, et qui pourtant ne flattait pas lempereur, puisqu'il fut supprimé par le motif que, donnant tous les mots nouveaux avec l'indication de ceux qui les avaient introduits, à la suite du mot spoliatrice Fauteur avait coté Bonaparte^ donnant peut-être à entendre par-là, du moins à ce que supposait la censure, que Tinventeur du mot pouvait fort bien n être pas entièrement étranger à la chose...

Voilà, messieurs, des faits connus, des faits constants, des faits historiques, passés et avérés depuis plus de vingt-sept ans quand M. Jouy s est cru permis d en parler à son tour.

Chacun de vous, messieurs, connaît M. Jouy; il est membre de l'Académie, et lun des ornements de la littérature française. Ses titres à l'estime publique sont les seuls faits sur lesquels la notoriété m'ayant suffisamment instruit, je n'ai rien eu à lui demander.

Lprsqu'un ouvrage vous est déféré, votre premier soin doit être d'en observer le caractère : estce une diatribe de journal , un pamphlet , un likbelle? ou, au contraire, est-ce un ouvrage de longue ha-

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leine, entrepris avec réflexion, conduit avec sagesse, exécuté avechabileté, accueilli avec faveur , parcequll sait unir l'agréable à lutile?

Ces derniers traits distinguent sur-tout les ouvrages de M. Jouy. Qui ne connaît son Ermite de la Cliausséer-d Antin ? quelles charmantes peintures de mœurs! Tous les vices, tous les ridicules de la capitale y sont décrits ! que de gens ont pu s y reconnaître, et ont eu la discrétion de ne pas se nommer ! L'ouvrage a été traduit dans toutes les langues, et l'auteur n*a pas été traduit devant les tribunaux.

Après avoir à-peu-près épuisé les travers de la capitale , le moderne La Bruyère a entrepris de peindre ceux de la province : vaste champ !

Deux volumes de [Ermite en province avaient déjà paru, et l'auteur n'avait reçu que des encouragements , sans exciter aucune plainte : la raison en est simple ; il ne parle que des faits sans nommer les personnes : si, pour le besoin du dialogue, il amène sur la scène des interlocuteurs, ce sojut toujours des noms supposés, des personnages fantastiques. — Il semble avoir pris pour devise: Parcere personis^ dicerede vitii^

L'ermite sortait de Marseille; il ne pouvait se dispenser d'entrer à Toulon. En lisant tout ce qu'il en raconte, messieurs, vous reconnaîtrez que son récit est rédigé manifesten^ent dans un esprit de

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bienveillance pour la ville de Toulon, lî se fait raconter levènement par un personnage fictif qu'il nomme Mérens, pour faire allusion peut-être aux souvenirs affligeants de cette sanglante époque. Mérens est un ancien officier de la marine royale, qui a été témoin oculaire; il servait sur la flotte des alliés , et raconte les déceptions de l'étranger. Ils déplorent de concert les malheurs de cette ville «où toutes les factions ont à plusieurs reprises «exercé leurs fureurs (p. 249)-» Dans une de ses promenades, le bon ermite refuse de suivre son guide sur la place dite le Champ de bataille, où tant de victimes furent égorgées, et qu'il nomme le champ (f exécration; mais il va voir les prisons; il en signale l'horreur et la putridité; il regrette cette vieille tour, dite des Phocéens, qui portait une horloge encore plus regrettée des gens du voisinage.

Il s'arrête peu sur le pavé d Amour; il traverse la place au foin... Mais tout-à-coup son guide larrête, et lui dit:

«Regardez, je vous prie, cette maison. Vous n'y « apercevez, rien de remarquable, mais le person^ « nage qu'elle renferme l'est beaucoup. C'est un des « citoyens de Toulon qui ont mérité à notre bonne « ville l'inscription que vous verrez tout-à-l'heure , » écrite en gros caractères sur la façade de la mai- « son commune : Fidélité de 1793. Comme la ville, «le port, et tout ce qu'ils renfermaient, furent /i-

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it vrés^en même temps aux Anglais et aux Espagnols, « on ne sait si c'est à l'Angleterre ou à l^pagne " que ces messieurs furent fidèles : ce ne fut pas du u moins à la France. Aussi cette inscription ne ré- « jouit-elle que les étrangers; et l'on s'étonne que la u fidélité du propriétaire de cette maison n'ait pas « été récompensée par une place de shérif à Lon- « dres, ou de corrégidor à Madrid, au lieu de l'être " par une place dans la magistrature française. Nous y « voici ; lisez , monsieur Termite. Mon attention ne « se porta pas sur cette étrange inscription, etc., etc. » {Ermite en province y tome III , page 268. )

Il est à regretter, messieurs, qu'au lieu d'être de l'académie française M. Jouy ne soit pas de l'académie des inscriptions : sa compétence du moins ne serait pas contestée.

Mais enfin il est frappé de ces mots , fidélité de 1793 : l'explication en est demandée par tous les voyageurs ; pour beaucoup de Français elle est inintelligible : notre ermite se rappelle que dans son jeune âge il servit son pays; il est couvert de ùoblés cicatrices; son vieux sang bout encore dans ses veines, et l'honneur militaire lui dit, ou plutôt lui rappelle que l'action de livrer une place de guerre aux ennemis de sa nation ne peut, dans aucun cas, dans aucun temps, et sous quelque couleur ou prétexte que ce soit, être alléguée comme une preuve de fidélité envers sa patrie.

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Il se souvient que les Lyonnais aussi se sont révoltés contre le régime odieux de lygS; mais à leurs dépens , et non aux dépens de la France; non en livrant leur commerce, leurs manufactures et nos arts à lennemi de notre industrie nationale; mais en courant à leurs armes, en faisant un appel à leur propre valeur, sans prétendre ensuite braver le reste de la France, et triompher d'elle, pour ainsi dire, par une inscription qui -leur transporterait, d'une manière insultante pour le reste de la nation , le privilège exclusif de la fidélité.

Tels sont, messieurs, les mouvements que M. Jouy a ressentis; c'est l'idée qu'il a exprimée.

L'ouvrage n'était pas de nature à rester longtemps ignoré... Les membres mêmes du conseil municipal de Toulon en furent informés. Aussitôt grande rumeur chez quelques uns d'entre eux.

On s'assemble, toute la mairie est en émoi... A l'ouverture de la séance un des membres présents prend la parole, et dit :

Messieurs,

i< Il rn est revenu que la 2t58* page du tome III de «l'ouvrage intitulé rEimite en proifince contenait « un article que Conpeut regarder comme injurieux « à la ville de Toulon. Je me suis procuré cet ouûvrage, et j'ai vérifié que la page indiquée ren-

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«fermait le passage suivant. » (L'honorable mem* bre en donne lecture. )

<» SuRQUOi le conseil municipal, considérant, etc., « a délibéré et délibère que le passage suivant dont «il s'agit sera /u, discuté et commenté par une « commission composée de cinq membres du con- " seil municipal , à leffet de faire un rapport au i< conseil sur la question de savoir SI cet écrit est at- « tentoire à l'honneur de la ville dé Toulon, et dans « le cas de l'affirmative , d'indiquer les moyens « convenables pour parvenir à la répression de Tin- « jure faite à la ville, etc., etc. »

Ici, messieurs, se préslente une réflexion toute naturelle. Quoi! l'assemblée est composée de vingt membres, l'article soumis à la discussion n'a pas plus de vingt lignes (une ligne par chaque membre), et ces vingt personnages, réunis en bureau consultatif, ne peuvent décider si cet article est, ou non , attentatoire à l'honneur de leur ville! Et pourtant ce sont des fontionnaires publics, des hommes d'esprit!... des municipaux enfin!... N'importe; ils ne peuvent se rendre compte à eux-mêmes de l'impression qu'ils éprouvent ; ils ne ressentent pas ce premier mouvement de l'honneur offensé qui , chez les hommes, est aussi rapide que celui de la pudeur outragée dans une femme vertueuse. Il faut nommer une commission pour lire, et, qui plus est, pourrfiV

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cuter, et même enfin pour commenter ce fameux passage. Si, tout vu, tout considéré, les cinq commissaîres reviennent dire aux quinze autres membres : Non, il n'y a pas calomnie ; ceux-ci répondront : Eh bien ! à la bonne heure; restons-en là. — Mais si le commentaire donne un résultat calomnieux, alors , bien sûrs qu'en effet on a voulu les calomnier, ces mêmes hommes agiront avec rigueur...

Après quatorze jours de commentaire, les commissaires font enfin leur rapport. — On a dit des commentateurs, en parlant de lun deux :

n commenta, commenta, cooKnenta, Et rien du tout n'imag^ina.

Gela doit arriver souvent en littérature : mais quand le génie de laccusation inspire un commentateur , il arrive bien rarement que le commentaire soit stérile ; on est même étonné de ce qu'il produit :

Miraturque novas frondes y et non sua poma !

Que de choses un esprit subtil peut découvrir dans une seule phrase! C'est un panorama d'abord vague , où tout s'éclaircit ensuite ; c'est le miracle du microscope qui grossit les objets, et fait voir distinctement ce qu on ne découvrirait jamais à l'œil nu.

Vous allez juger du talent de MM. les commissaires, en ce genre , par la série des griefs qu'ils t)nt fait ressortir de l'article de notre ermite, et qui sont

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consignés dans leur délibération du 1 5 mai. —

Je me garderai bien, messieurs, de vous lire ce rapport en entier. Sa prolixité me le défend ; il est environ douze fois plus long que le texte.

Mais, en résultat, lopinion de MM. les commentateurs est qu'on ne peut s empêcher de voir dans Tarticle signalé une diffamation dirigée contre les corps constitués.

« Ces messieurs y dit Fauteur (Termite) d une ma- « nière générale : or ( voici le conamentaire ) ces « messieurs sont la généralité des habitants de Tou- « Lon en 1793, et notamment les autorités d'alors y « composées, entre autres, des huit sections de la te ville , représentées par leurs présidents et secré* « taires, du conseil général des mêmes sections,^ de « Tadministration provisoire du département du « Var , de l'administration provisoire du district « de Toulon , et de la municipalité de la même w ville, w ( En voilà , j'espère , un assez bon nombre ; mais continuons. ) « L'existence de ces corps con- " stitués est constatée par une autre pièce contenue «aux pages 3x) et suivantes du recueil imprimé, « mentionné ci-devant, consistant en une procura- « tion faite par les autorités contre-révolutionnaires « de Toulon , relativement à un emprunt d'un mil- « lion de piastres fortes à hypothéquer sur les do- « maines nationaux, royaux et publics , tant de terre « que de mer ; procuration que , pour le dire en

Ermite en prison à

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