‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 24 sur 72 · EN PRISON · texte numérisé non relu

EN PRISON

ou CONSOLATIONS DE SAINTE-PÉLAGIE.

kW. [20 avril 1823.]

r CONSOLATION.

Le vrai peiu quelqudoi» n*êirc pas viaUefnhlaltle. BoiL.

Méret! Méret!... mon thé... mes journaux!... Personne ne vient... et ma sonnette dont je ne trouve plus le cordon... Vous verrez que je serai obligé d aller le réveiller moi-même... Mais j'entends quelqu'un dans l'antichambre... Méret!... Méret! — « A qui en avez-vous? — Gomment! à qui j'en ai?... mais vous-même, comment vous trouvez-vous ici? — Parbleu, c'est bien à moi à vous faire cette question;... quelquefois le changement de lit empêche de dormir. — Le changement de lit?... en effet, cette pe-

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tite fenêtre grillée, cette porte à guichet, ce papier de tente en lambeaux... cette figure que je ne connais pas: je ne suis point chez moi... On diable suis-je?... — En prison, mon cher monsieur. — En prison , moi ! — Tout comme un autre ; si vous ne m en croyez pas, votre camarade viendra dans un moment vous en donner l'assurance : en attendant , recueillez vos esprits; voilà votre porte ouverte, vous pourrez prendre lair dans le corridor, où vous trouverez bonne et nombreuse compagnie. » En disant ces mots, le gardien porte-clefs (car c'était bien un porte-clefs) me salua en portant la main à son bonnet de police, et m'abandonna à mes réflexions. Me voilà donc assis sur mon lit et promenant autour de moi des regards hébétés : peu-à-peu mes idées renaissent et s'ordonnent dans mon cerveau... Oui , je m'en souviens , je suis entré hier soir à Sainte- Pélagie, en exécution d'un arrêt de la cour royale qui me condamne à l'amende et à la prison, pour avoir dit qu'en i8i5 les temps n'étaient pas les mêmes qu'en 1793.

J'avais tort, soit; la chose est par trop claire, Et la prison a prouvé cette affaire.

Mais le délit était-il assez grave pour occuper pendant cinq heures un aussi auguste aréopage? L'honneur, qui s'est réfugié dans la conscience des magistrats (comme l'a dit très gaiement le garde des

sceaux), leur a donné lexplication de ces mots : Les temps étaient changés. M. 1 avocat général a prodigué les fleurs et les foudres de son éloquence pour en démontrer toute la profondeur, toute la perfidie: j'ai dit que les temps étaient changés y donc j'ai voulu dire qu'ils étaient les mêmes, qu'ils étaient pires encore... «Eh, messieurs! a répondu mon illustre défenseur, le pauvre homme n'y entendait pas malice; il en sait tout juste autant qu'un académicien, et ne donne aux mots et aux chiffres que la valeur qu'ils ont dans le dictionnaire : 18 1 5 n'était plus 98 ; voilà ce qu'il a dit, ce qu'il a pensé, et ce qui lui paraîtra incontestable jusqu'à ce que vous en ayez jugé autrement, w

Ce jugement a été rendu par un tribunal inférieur, et confirmé par un arrêt de la cour royale: respect à la chose jugée, subissons notre arrêt; et comme il n'est pas de situation au monde dont un cœur droit et un esprit bien fait ne puisse tirer avantage, voyons si la nôtre ne nous offre pas quelques con-^ solations.

D'abord je dirai comme Cicéron : <» Je fais plus de cas du témoignage de ma conscience que de tous les jugements que l'on peut porter contre moi'. » J'ai appelé en dernier ressort à ce tribunal infaillible, et ma conscience a cassé radicalement l'arrêt

' Mea mihi conscietitia pluris est quant omnium iermo.

de la cour, toute souveraine qu'elle est : je me tiens pour acquitté. Cette justice que je me rends d'une manière si solennelle n'abrégera pas dune heure, il est vrai, la durée de ma réclusion; mais elle adoucira ma captivité, charmera ma solitude, et nourrira dans mon ame des sentiments auxquels je dois le peu que je vaux, et dont les années qui commencent à peser sur ma tête affaiblissent trop souvent lenergie.

D'ailleurs cet état d'isolement, sans inconvénient pour celui qui a des goûts solitaires, a encore cela d'avantageux, qu'il nous prépare à subir les douceurs du temps où nous vivons , en nous accoutumant à envisager de sang froid la dernière et la plus impérieuse des nécessités. Presque tous les maux dont la vie abonde naissent, pour la plupart des hommes, de la répugnance invincible qu'ils ont à être seuls : presque jamais on ne veut faire comme soi ; on veut faire comme les autres.

Une autre réflexion se présente à mon esprit : il y a bien peu de circonstances où un homme puisse avoir de son vivant la mesure exacte de l'intérêt qu'il inspire, et connaître la place qu'il occupe dans l'estime de ses concitoyens. A tout âge, un des plus grands chagrins de la vie est d'ignorer si Ton est aimé : entre les épreuves du malheur, qui peuvent seules nous éclairer sur ce point, lepreuve d'une condamnation judiciaire n'est pas celle que j'aurais

choisie ; mais, puisqu'elle se présente, je me félicite très sincèrement de trouver dans les témoignages de bienveillance et d'intérêt que j ai reçus une douce compensation des rigueurs de la cour.

L'anaour-propre trouve aussi son compte dans le sentiment de la persécution dont on se voit lobjet; on sent qu elle nous élève à nos propres yeux ; il y a une sorte de fierté de circonstance qui convient même à la modestie : jamais je n'avais porté sur moi-même un jugement aussi favorable, jamais je n'avais joui aussi complètement du succès de mon dernier ouvrage dramatique qu'en voyant accourir la foule à la soixante-quatrième représentation de ma tragédie de Sylla , le jour même de la confirmation du jugement qui m'infligeait un châtiment que dans tous les pays la loi réserve aux filous et aux vagabonds.

C'est encore une consolation à laquelle je suis plus sensible qu'un autre que le choix de l'époque où nous entrons dans notre nouveau domicile. Le printemps, qui veut aussi nous faire sa cour, semble rétrograder et ne nous promet pas même ce que Shakespeare appelle si poétiquement :

The uncertain glory ofan april day.

Il y a donc une sorte d'opportunité dans la nécessité où l'on nous met de passer entre quatre murailles des jours qui n appartiennent plus à l'hiver et qui ne sont pas encore le printemps.

Résumons-nous: jetais, hier encore, heureux, tranquille, honoré au sein d une famille que le ciel aurait pu me donner en dédommagement de toutes les infortunes qu'il se plaît quelquefois à rassembler sur une seule créature humaine; je me trouve ce matin, sans trop savoir pourquoi, sous quatre énormes verrous dans une prison où je dois, de compte fait, passer sept cent vingt-six heures de la dernière et par conséquent de la plus courte partie de ma vie. Cette réflexion a quelque chose de pénible sans doute; mais je me suis jugé moi-même; l'affection de mes amis, l'intérêt et j'ose dire l'estime publique m'accompagnent dans ma prison; les grands froids, si désagréables entre deux guichets, sont déjà passés; les beaux jours de la campagne ne sont pas encore revenus; j'ai déjà conçu l'idée d'un petit ouvrage que je ne pouvais faire que dans la prison où je suis ; je puis donc prendre mon mal en patience et dire de moi ce que Lactance disait de Cicéron : « Il était déjà consolé, par la raison, par sa conscience, et par ses amis, du mal dont il se plaignait encore. »

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