ENTRE LUI ET MOI
si nous savons bien employer le mois que nous avons à passer ici , peut-être pourra-t-il occuper une place honorable dans notre vie. Donnons-nous une tâche à remplir.
Moi. — J'ai déjà partagé l'emploi de mon temps. Je lirai beaucoup : la lecture a un charme particulier dans notre situation ; c'est un état mixte entre la conversation et la réflexion , qui n'a ni la frivolité de Tune ni la fatigue de l'autre, et qui réunit leurs avantages.
Lui. — Moi, je ferai un petit traité des plaisirs et des avantages de la prison.
Moi. — De grâce, mon ami, ne mettez pas à si bon marché les honneurs de la persécution , vous en dégoûteriez les victimes, et vous affaibliriez la haine que l'on doit aux persécuteurs. Moi, je veux écrire sous la dictée d'une philosophie de circonstance; j'ai déjà formé le plan d'un ouvrage où je peindrai les hommes puissants , comme je les vois de Sainte -Pélagie. L'épigraphe de mon livre est déjà trouvée : Dis-moi qui tu châties, et je te dirai qui tu es.
Lui. — La même cause produit sur nous des effets bien différents : la prison , qui vous aigrit, ajoute pour moi aux sentiments doux , comme la nuit ajoute au bonheur d'aimer.
Moi. — Je n'ai point une ame aussi stoïque ; j'éprouve le besoin de crier quand je souffre, et j'ap-
lO DIALOGUE
pelle les hommes et les choses par leur nom. Un cachot est pour moi un tombeau à fleur de terre où Ton ne tient plus au monde que par des souvenirs d'honneur et de vertu ; ces souvenirs m'oppressent : quelle dégradation dans les âmes ! quelle faiblesse dans les cœurs ! le monde social , tel qu'on veut le reconstruire, ne sera bientôt plus quun cachot gothique. France 1 qu'est devenu ton génie , ta puissance, ta gloire? En vain tes philosophes et tes héros ont combattu ; en vain Voltaire , comme l'astre du jour, a versé pendant un siècle des torrents de lumière autour de lui : on vend encore des noirs, on trafique encore des blancs ; on fait la traite au Sénégal, et des traités à Vérone. Le développement ^es vertus et de l'intelligence humaine est par-tout arrêté; les états s'écroulent et se vendent, les rois se perdent, les peuples s'abrutissent: ici des fakirs, là des garnisons autrichiennes ; au midi la censure et la police, à l'orient les visirs, le pal, et les muets; par-tout des jongleurs, des lacets, et des rubans. Je veux faire V Histoire de {Esclavage.
Lui. — Vous auriez aussitôt fait d'entreprendre \ Histoire universelle. Vous n'avez que trente joursdevant vous, n'entreprenez pas l'ouvrage de vingt ans.
Moi. — Vous avez raison; je veux rétrécir mon cadre, et c'est d'une tragédie que je vais m'occuper; j'en ai déjà le sujet, et j'aurai le temps d'en esquisser quelques scènes.