III. [22 AVRIL
IIP CONSOLATION.
Uno avulso , non déficit alter.
Virgile.
Quand l'un manque, il est aussitôt remplacé.
On sait depuis long-temps que les murs ont des oreilles; j ai découvert qu'ils ont aussi des langues et des voix. J'ai interrogé séparément les quatre murailles entre lesquelles je suis enfermé ; elles m ont répondu, et c'est de leur récit que j'ai composé l'histoire de ma chambre, dont voici d'abord la description fidèle. Elle est située au fond d'un corridor qu'on appelle rouge, et qu'on pourrait désigner aussi bien par toute autre couleur, attendu qu'il y régne une douce obscurité qui permet à peine de distinguer le numéro des cellules, inscrit au-dessus des portes en chiffres de deux pouces de long. Ma chambre porte n° 4 ; ^Ue a dix pieds de long , sur sept de large et huit de hauteur, en sorte qu'un
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homme de la plus haute taille peut, comme on voit, s y tenir et s'y mouvoir en tout sens. Autrefois on mesurait plus étroitement Tair et l'espace aux prisonniers ; il est vrai qu'alors on ne connaissait pas les délits de tendance, les délits d allusions, les délits d'intention, les délits d'insinuation: ainsi tout se balance ; et sous ce point de vue, du moins, les progrès du siècle vers un meilleur ordre de choses tie me paraissent pas extrêmement sensibles.
Mais peut-être aussi y a-t-il un peu d'humeur dans mon fait : je me hâte donc d'abandonner cette réflexion, et je rentre dans mon sujet, c'est-à-dire dans ma chambre. Ma fenêtre, quadrillée par d'énormes barreaux, reçoit les premiers rayons du jour naissant , et permet à la vue de se prolonger dans toute la longueur d'une cour plantée d'arbres, où deux classes de détenus jouissent à différentes heures du plaisir de la promenade. Un de mes devanciers a laissé dans la cellule que j'occupe les traces de son passage : le papier-coutil dont les murailles sont encore tapissées , le plafond creusé au centre, pour lui donner la forme de cette espèce de tente que l'on appelle marquise y tout annonce qu'un homme de guerre a fait dans cette étroite enceinte une de ces haltes humiliantes qu'un grand général a caractérisées d'une épithète plus énergique.
Comme j'interrogeais minutieusement plusieurs
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parties de la muraille que le papier décollé laissait à découvert, mon œil s'est arrêté sur quelques lettres majuscules tracées au crayon, et presque entièrement effacées. On a du temps à perdre en prison; je me suis mis en tête de deviner cette inscription en reformant les lettres à l'aide des parties de jambages qui subsistaient encore, et en usant du procédé employé par un savant à Nîmes pour retrouver l'inscription de la Maison Carrée.
Voici la figure exacte que. présentaient les fragments de caractère que le temps avait respectés :
Avant d'avoir réuni par une ligne de points les deux portions de la première lettre, j'avais reconnu distinctement un J : je passai une grande demiheure à combiner de vingt manières les traits de la seconde lettre, et après avoir trouvé qu'on pouvait en former également un Z ou un L , je m'en tins à cette dernière lettre comme initiale d'un beaucoup plus grand nombre de noms français. La troisième lettre m'occupa moins long-temps ; les deux extrémités , par quelque jambage qu'on les rapprochât, ne pouvaient convenir qu'au P. Quant à la dernière lettre, ce ne fut qu'après deux ou trois heures de tâton-
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nements infructueux que j y trouvai les éléments du B dans lecriture anglaise.
Ce travail achevé, je me mis en contemplation devant ces quatre lettres reconstruites, en cherchant à les appliquer aux noms de ceux de mes prédécesseurs qui m étaient connus : aucun ne se prêtait à l'explication que je m'obstinais à y chercher. J'allais renoncer à trouver le mot de ceîte énigme, quand un de mes jeunes compagnons de captivité entra dans ma chambre; je lui fis part de l'inutilité de mes recherches, en lui montrant le monogramme qui en était l'objet. — « Comment ! vous ne devinez pas? me dit-il; rien pourtant n'est plus facile : ces noms sont ceux de la plus aimable et de la plus illustre captive que Sainte-Pélagie ait jamais renfermée, Joséphine La Pagerie Bonaparte.
« Serait-il possible? m'écriai-je avec le plus singulier transport de joie. — Rien de plus certain , me dit-il; en 1798 la belle et bonne Joséphine fut enfermée à Sainte-Pélagie , et ce monogramme est une preuve à-peu-près certaine qu'elle y habita la cellule que vous occupez aujourd'hui. — Une seule objection, répondis-je, détruit de fond en comble une supposition d'ailleurs assez plausible, c'est que l'illustre Joséphine , à l'époque où elle fut mise en prison , ne portait pas encore le nom du héros qui jeta tant d'éclat sur sa vie. Elle fut arrêtée par les hommes de la terreur de 1 798 , et ne prit le nom de
Jionapaiie qu'en 1797. — Mais avant, elle portait celui de son premier mari, et ce mari s appelait Beauharnais; ce qui s'accorde tout aussi bien avec le monogramme dont vous cherchez Fexplication. n
Cette observation, déjà si concluante, se trouvait fortifiée de la certitude que madame de Beauhar^ nais fut en effet retenue plusieurs mois à Sainte- Pélagie dans le corps-de-logis que j'habite ; et tc^us les renseignements que je suis parvenu à me procurer, toutes les circonstances que je rapproche , ont achevé de me convaincre que ma cellule était consacrée par le doux souvenir de l'auguste et bonne Joséphine. Cette pensée me rajeunit de trente ans, et je me reporte à ces jours de deuil et de fureur où le pouvoir, aux mains d'une faction stupi-* dément féroce , poursuivait au nom de la patrie et de la liberté leurs plus nobles et leurs plus zélés défenseurs.
Je vois, au milieu d'une nuit affreuse, une jeune femme, plus belle encore de sa frayeur et du simple appareil dans lequel elle a été surprise, amenée sous ces voûtes obscures par quelques forcenés que ses pleurs n'ont pu fléchir. On a refermé sur elle les terribles verrous; je la vois assise et muette auprès de cette fenêtre où j'écris, et j'éprouve tous les sentiments qui bouleversent son ame. Elle parle , je l'écoute. r
«Pourquoi cette prison?... Femme d'un guerrier
Ermite e>' prison. i
patriote , dont 1 echafaud vient de payer la gloire et les services, quel crime ai-je commis? Ma-t-on arrêtée sur la terre étrangère? Ai-je lié ma destinée aux ennemis du nom français?... Non, non; j avais placé mes douces affections où la patrie avait marqué mes devoirs;... et pourtant je suis arrachée mourante du sein de ma famille, et je viens attendre, dans les fers, l'heure d'une mort affreuse qui a déjà sonné pour tant de victimes innocentes! » Elle pleurait, et ses regards si tendres tombaient avec effroi sur les objets sinistres dont elle était entourée. Insensiblement le trouble de son cœur s'apaise ; elle a l'air de prêter l'oreille à une voix intérieure qui la console, et le sourire d'une lointaine espérance vient d'effleurer ses lèvres.
L'aimable captive tire de son sein une espèce de talisman où sont gravés ces mots en caractères hiéroglyphiques : Tu gémiras, tu souffriras, espère, attends , tu seras reine d'un grand empire, « Pauvre Anica! s'écria-t-elle après avoir relu cet oracle, bonne mulâtresse qui m'as nourrie de ton lait, la moitié de ta prédiction est accomplie ; mais quelle puissance au monde pourra jamais réaliser l'autre?... Espérons cependant, attendons : tes pronostics ne m'ont point encore trompée. »
• On sait par quelle série d'événements prodigieux la fortune a pris soin d'accomplir l'oracle de la mulâtresse, et de conduire en quelque sorte par la
HISTOIRE DE MA GtiAMBRE. l^
main 1 adorable créole de la Martinique, de la chambre n** 4 à Sainte-Pélagie , sur le premier trône du moude.
On aurait tort de croire qu un pareil exemple fût capable d'éveiller mon ambition, que je pusse .me flatter, en partant du même point, d'arriver un jour au même but que mon illustre devancière: premièrement, on ne m'a jamais prédit que je dusse être roi; et je dois le dire franchement, afin de décourager les pjeuples qui pourraient songer a moi , c'est un état pour lequel je ne me sens pas la moindre vocation.
Depuis 1793 jusqu'en 181 5 il est certain que ma chambre n'est pas restée vide; cependant elle ne m'a redit les noms d'aucun des hôtes qu elle a reçus; mais, à cette époque si tristement mémorable, elle m apprend que le 21 avril (je me souviendrai de cette date) un petit homme de moyenne taille, l'œil vif et noir, au teint basané, prit possession, en pinçant ses lèvres minces, de cette même cellule, n° 4 ^ dans le corridor rouge. Cet homme était Mina, ce fameux chef de guériUas, qui défendit avec tant de courage et de persévérance sa noble patiie contre le vainqueur de l'Europe et son héroïque armée. A son retour de l'île d'Elbe, Napoléon, instruit que Mina se trouvait à Paris, fit arrêter, au sein de la paix , le guerrier espagnol qui avait si souvent attristé nos victoires dans le cours d'une guerre in-
jaste, dont le dernier résultat devait être si fatal à «on auteur.
Dans cette retraite où languit un mois le héros étranger, et pendant laquelle il amassait peut-être la vengeance qu il a méditée depuis , il eut le temps de rappeler à son esprit tant de grands souvenirs auxquels l'histoire associera son nom : les mots de Satinas^ de Vittoria, des Carrascales, quil inscrivit sur la muraille , au-dessous de ceux de Occtgnia, Talavera, qu'une main française y avait tracés sous ses yeux, forment une réponse tout-à-fait digne de la fierté castillane.
Le général Espoz y Mina avait à Sainte-Pélagie pour compagnon de captivité M. de Torreno, que la cause de la liberté constitutionnelle. compte au nombre de ses défenseurs.
La prodigieuse activité de Mina s'arrangeait mal du repos de la prison , et la promenade sur les quatre côtés dune cour trop peu spacieuse pour un aussi vaste établissement ne lui offrait qu un insipide exercice: il imagina de transformer en jeu de paume la galerie couverte qui s'étend sur un des côtés du parallélogramme , et l'on y voit encore les peintures dont il a orné la muraille aux deux extrémités de la galerie.
Les terribles événements du mois de juin i8i5 ouvrirent au général Mina les portes de sa prison et non celles de sa patrie : il avait glorieusement
combattu pour la cause d'un roi national et constitutionnel ; Ferdinand rétabli sur son trône , et voulant se ressaisir d'un sceptre absolu , embrassa dans sa disgrâce tous les partisans d'une constitution qui limitait le pouvoir royal. L'insurrection qu'on appelait alors à Madrid la révolte de l'île de Léon ranima les espérances du héros de la Catalogne; il quitta la France en 1820 et reparut sur les bords de llËbre, où il est en ce moment un des plus puissants arbitres des destinées de sa patrie*.
La cellule que le général étranger Mina laissait vacante fut quelques jours après occupée par l'infortuné général français Bonnaire. Quelle destinée brillante et déplorable ! Un soldat de dix-sept ans sort d'un village du département de l'Aisne en 1792, et se fraie, l'épée à la main, la route aux honneurs des camps; de champ de bataille en champ de bataille, Gérard'Bonnaire devient général de brigade, tombe sous un bonlet espagnol dans la campagne de 1 8 1 3 , et se relève cruellement blessé pour aller prendre deux ans après le commandement de la place de Condé, que lui avait confié Napoléon pendant les cent jours. Bonnaire y commandait encore lorsque des soldats de la garnison frappèrent à mort un officier français qui venait au nom des alliés proposer
■ J'écrivais ces mots au mois d'avril i8a3; à pareil jour l'année suivante la tète de ce général était mise à prix : dans quel siècle vivons-nous ?
à la garnison de se rendre. Un arrêt de mort fut porté par un conseil de guerre contre Taide^decamp Miéton , accusé d'avoir ordonné cette action déloyale, et le général Bonnaire, si noblement et si vivement défendu par Ghauveau-Lagarde, fut condamné à la peine infamante dé la déportation.
Amené à Sainte-Pélagie après laffreuse dégradation qu'il subit au pied de cette colonne triomphale où la gloire avait inscrit son nom et ses exploits, il ne put survivre aux douleurs physiques et morales dont il fut abreuvé, et mourut après deux mois d'agonie : les mots honneur et patrie sont les derniîers qu'il prononça en cherchant d'une main défaillante cette étoile des braves qu'il ne trouva plus sur sa poitrine tant de fois sillonnée par le fer ennemi. Ma chambre reçut ses derniers soupirs.
J'ai dit que le premier et le plus récent souvenir que m'avait rappelé ma cellule était celui du militaire qui lui avait donné la forme et l'apparence d'une tente qu'elle conserve encore. Ce militaire est le colonel Aimé Duvergier^ qui avait été condamné à cinq ans de détention comme instigateur ou complice des troubles du mois de juin.
J'abandonne au temps et à l'histoire le soin de reviser ces procès d'opinion sur lesquels la justice ne prononce qu'après avoir entendu la politique dans l'intérêt de l'autorité : en pareille cause, un dé-
fensear prisoonler lui-même pourrait avec raison être suspect de partialité.
Je ne vois dans le colonel Duvergier que mon prédécesseur presque immédiat dans le petit local où je suis maintenant confiné. Cet officier avait treate-six ans à Tépoque où latteignit larrêt qui le condaninait à cinq années de réclusion ; ce laps de temps perdu pour toute espèce de gloire lui parais* sait bien long: sa première idée fut, en entrant à Sainte-Pélagie, de chercher les moyens d'en sortir; il y rêvait depuis dix mois, et s était vu forcé d'abandonner successivement tous les projets d'évasion qu il avait conçus , lorsqu'une main amie vint à son secours, et aplanit les obstacles contre lesquels sa patience et son courage étaient près d échouer.
Cette entreprise, que j'envisage uniquement sous le point de vue dramatique, fait trop d'honneur au cœur et à l'esprit de celui qui Fa conduite, pour qu'il me soit permis d'en passer sous silence les principaux détails.
Dn jeune ami du colonel Duvergier, M. Eugène Pradel", était à cette époque retenu pour dettes à Saiule-Pélagie, dans un corps-de-logis entièrement séparé de celui qu'habitent les prisonniers pour délits politiques: ]es uns et les autres jouissent à des heures différentes du plaisir de la promenade dans
» liC même qui s'est fait depuis une grande réputation comme impi'ovisateur francs.
un jardin commun, où ils se voient sans pouvoir Ja.mais se rencontrer.
Les prisonniers pour dettes sont traités avec moins de rigueur que les autres , au grand regret de leurs créanciers, espèce d'hommes dont le cœur est plus dur encore que celui des geôliers. Ces prisonniers communiquent par écrit avec les personnes du dehors; leurs amis, leurs parents peuvent les voir dans leur chambre, à toute heure du jour.
Depuis un mois M. Eugène Pradel correspondait avec son ami le colonel Duvergier, par des moyens fort ingénieux , sur le projet de son évasion. La veille du jour fixé pour lexécution , le colonel écrivit à son ami : « Je ne puis me décider à partir sans mon grenadier (ce grenadier était le capitaine Laverderie); faites-moi savoir, mon cher Eugène, si vous croyez pouvoir nous sauver tous deux, sinon je reste. » Cet incident, qui doublait les difficultés de lentreprise, ne fit qu'accroître le zèle et le courage de lamitié.
Le premier obstacle à vaincre était, pour les deux détenus du corridor rouge, de passer du corps-delogis où ils étaient détenus dans celui qu'habitent les prisonniers pour dettes. Voici comment ils y parvinrent.
Le 25 décembre, jour de Noçl, à une heure après midi (c'était celle où les détenus pour dettes venaient alors remplacer au jardin les condamnés de la politique), le colonel Duvergier et le capitaine
Laverderie parviennent à se soustraire à la vigilance du gardien , et restent cachés dans le jardin qui s'ouvre aux prisonniers du commerce un moment après que les autres eu sont sortis. Au signal convenu ils se glissent dans le bâtiment de la dette, et vont se réfugier dans la chambre d'un ami commun (M. Marchebout), où leur ange tutélaire ne tarde pas à les joindre.
Jusque-là les deux fugitifs n avaient encore changé que de gardiens et de verrous. Sur-le-champ on procède à leur déguisement; les énormes favoris du colonel disparaissent sous le rasoir; il en recueille avec soin les débris qu'il renferme dans une lettre à l'adresse de mademoiselle de... Quelle indiscrétion j'allais commettre! La métamorphose est complète; les deux prisonniers sont méconnaissables et peuvent sortir sous les traits de deux visiteurs supposés , au nom desquels M. de Pradel s'est procuré les permissions qu'on délivre en payant à la préfecture de police.
Ces permissions, déposées en entrant parles visiteurs entre les mains du guichetier de l'intérieur, leur sont remises à la sortie. L'embarras était de placer les permissions des deux personnes qui n'étaient pas entrées au nombre de celles que le gar dieu avait reçues, et sans la remise desquelles toute évasion devenait impossible... Eugène, qui depuis quelques jours s'était rendu familier avec les gar-^
diieps j moins eacare par de petites largesses de vin et de cigares , qu'en leur montrant quelques dessins qu'il avait achevés dans sa prison, descend cette fois son album sous le bras, le tire de son étui, et pique si vivement la curiosité du gardien chargé des pétitions, que celui-ci le prie en grâce de lui permettre de parcourir ce recueil ; Eugène y consent de fort bonne grâce; et, tandis que largus admire les petits chefs-d'œuvre qui passent sous ses yeux , de son côté M. de Pradel paraît surpris du grand nombre de personnes qui sont venues en visite, et dont cet amas de permissions atteste la présence ; u il s'étonne que le gardien les laisse ainsi sur la ta- « ble au risque d'en égarer quelques unes ; à sa place « il aurait un portefeuille, ou plutôt un étui comme « celui de cet album... » et , en disant cela, il prend les permissions et les fait couler dans l'étui , où il glisse en même temps celles des deux inconnus. Le gardien trouve l'invention parfaite, et se promet bien de demander un portefeuille à Tadministratioa, et même de l'acheter à ses frais si on le lui refuse. Gardez le mien , lui dit Eugène en lui frappant sur l'épaule d'une manière très amicale ; le gardien se confond en remerciements. Dans cet instant Duvergier et Laverderie se présentent au fatal guichet; ils demandent leur permis sous le nom qu'il indiquait; le gardien les examine un moment ; leur cœur bat, mais aucune émotion ne se trahit sur leur
figure; la permission de chacun est trouvée, on la leur remet ; les trois guichets s'ouvrent; et, comme le dit si bien M. de Pradel dans son mémoire , les deux captifs respirent enfin l'air si doux de la liberté.
Cette action de M. Eugène Pradel n'était que généreuse, celle qui ia couronna est plus noble et plus rare. L'évasion des deux prisonniers de Sainte- Pélagie, dont Fauteur était ignoré, compromettait le concierge et les gardiens de la prison; elle pouvait motiver des mesures de rigueur contre ses compagnons de captivité : M. de Pradel se nomma, et trois mois d'une prison plus étroite auxquels il se vit condamné, en satisfaisant à la loi, appelèrent sur lui sans partage l'estime et l'intérêt publics.
L'imagination s'échauffe et s'exalte en prison; comme toutes les forces comprimées , elle acquiert un plus haut degré d'énergie, s'échappe et s'élève en raison de la résistance qu'on lui oppose. J'avais passé une journée tout entière avec les quatre prisonniers dont ma chambre m'avait rappelé le souvenir; depuis plus de deux heures le bruit des verrous et de la triple serrure in 'avait averti que, jusqu'au lever du soleil, il n'y avait plus pour moi de communication possible avec aucun être vivant ; ma lampe pâlissait, j'allais me coucher. Qu'on se fasse une idée de la force de l'illusion dont j'étais préoccupé; je crus voir, je vis en effet assis sur le
bord de mon lit les personnages qui figurent dans rhistoire de ma chambre : la conversation qui s'établit entre nous trouvera sa place dans le chapitre suivant.
VIVANTS ET MOBTS.
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k" IV. [23 AVRIJ. 1823.]