‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 31 sur 72 · JOSÉPHINE, MINA', BONN AIRE, DUVERGIER, L'ERMITE · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE, MINA', BONN AIRE, DUVERGIER, L'ERMITE

Joséphine. — Je ne puis deviner par quel double enchantement je revois le jour, que j'ai perdu depuis plus de huit ans , et comment je me retrouve avec vous, messieurs, dans cette petite chambre où je me souviens d'avoir passé quelques jours affreux au temps de la terreur.

> Ce chapitre est livré à Timprcssion lorsque les nouvelles informations que nous avons prises nous portent à croire que ce nest point le général Mina commandant en Espagne, mais son neveu, mort en Amérique, qui a été détenu à Sainte-Pélagîc : nous respectons la vérité jusque dans nos rêves.

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Mina. — Ce miracle n'est peut-être pas aussi grand que celui qui me procure le bonheur de revoir encore une fois votre aimable majesté ; car les morts peuvent revenir, quoi qu'en ait pu dire certain orateur; mais que des corps comme ceux du colonel Duvergier et le mien se trouvent à-la-fois en deux endroits différents, voilà ce qu'on appelle le prodige par excellence.

Duvergier. — Ne perdons pas le temps en vaines dissertations pour chercher à comprendre l'incompréhensible; et, puisque nous voilà réunis, contre toute vraisemblance, dans une cellule de la rue de la Clef, parlons un peu de cette chère France, où madame a du moins eu le bonheur de laisser un souvenir adoré.

Joséphine. — J'ai besoin de cette assurance pour me faire oublier les circonstances affreuses qui ont empoisonné mes derniers moments. J'avais vu précipiter du premier trône du monde l'homme qui m'y avait élevée; j'avais vu la France envahie par l'Europe entière, et des ennemis cent fois vaincus arborer leurs étendards sans gloire au sommet du Panthéon français; pour comble de douleur, mon fils , exilé , n'avait pu recevoir mes derniers soupirs.

BoNNAiRE. — L'auguste Joséphine avait été éprouvée quelques années auparavant par un malheur qui a dû lui faire sentir moins vivement le dernier.

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Joséphine. —En me répudiant, l'empereur répudiait sa fortune; j'en avais l'infaillible pressentimexit, et cette pensée m'affligeait bien davantage que la perte de la couronne dont il avait orné mon front. J'appréciais dans l'intérêt de la politique le motif d'un divorce qui brisait nos destinées; et j'aurais pu, sinon l'approuver, du moins le concevoir s'il eût épousé une Française.

Mina. — Cependant vous eussiez pu croire alors que l'amour avait part à son choix...

Joséphine. — J'aurais été moins certaine de son malheur^ et conséquemment moins malheureuse moi-même. Vingt fois j'avais entendu Napoléon s'élever contre ces alliances diplomatiques dont le moindre inconvénient , selon lui, était de dénationaliser les rois à la troisième ou quatrième génération. Sa manière de le prouver avait quelque chose de rigoureux et de positif que je n'ai pas oublié. « Je suppose , disait-il , qu'un monarque européen épouse une négresse, le prince héréditaire qui naîtra de ce mariage sera nécessairement un mulâtre; que ce fils épouse une femme noire , le royal héritier se rapprochera beaucoup de la couleur de sa mère ; et s'il devient à son tour l'époux d'une négresse , il est certain que ses enfants , tout aussi noirs , tout aussi crépus que des naturels de la côte de Guinée, n'auront plus dans les veines qu une bien faible partie de sang européen , laquelle disparaîtra entière-

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ment dans les générations suivantes. Maintenant , au lieu de négresses, supposez autant d'étrangères amenées successivement dans le lit de vos rois , et dites-moi ce qui doit leur rester de sang national à la huit ou dixième génération?» Cette objection était la moindre de celles qu il faisait valoir contre les alliances étrangères ; l'histoire à la main, il prouvait qu'elles avaient été presque par-tout une source de malheurs et de guerres pour les princes et pour les nations. Je rappelai à Napoléon ses propres paroles le jour où son ministre , d'odieuse mémoire , était venu me préparer au plus grand des sacrifices : «Souvenez-vous, lui dis-je, qu'Henri IV est le seul roi de sa race qui épousa une Française; encore répudia-t-il Marguerite de Valois pour épouser l'étrangère Marie de Médicis ; songez quelle fut pour lui la suite de ce déplorable hymen. » Je parlai en vain, l'orgueil et la politique avaient dicté l'arrêt; Napoléon s'unit à l'arrière-petite-fille de Marie- Thérèse: cinq ans après son trône était renversé, des torrents d'ennemis avaient submergé la France, et des monarques étrangers entouraient mon lit funèbre!.-. Mais je m'aperçois que je me livre au douloureux plaisir de vous parler de mes chagrios, auxquels la mort a mis du moins un terme, sans connaître ceux qui m'écoutent.

L'Ermite. — C'est à moi de faire les honneurs du modeste logis où vient de me confiner pour un

mois la justice, et où le charme de mes souvenirs est parvenu à évoquer votre prësence. L'adorable Joséphine a devant elle le général Bonnaire , le colonel Duvergier, le général Mina et l'Ermite de la Chaussée-d'Antin, dont les feuilles ont quelquefois amusé ses loisirs. »

Au nom de Mina, les doux regards de limpéra* trice s'étaient arrêtés avec étonnement sur le géné-^ rai espagnol. — Vous à Sainte^Pélagie ? lui ditelle.

Mina. — Comme vous, madame, sous une forme plastique qui n'empêche pas que je ne sois à guerroyer en Catalogne en ce moment. Cette dernière circonstance est encore lïn prodige, mais celui-là du moins je puis l'expliquer.

Soigneux de ménager l'objet de vos immortelles affections, je ne me plaindrai point du traitement que me fit subir Napoléon à son retour de l'île d'Elbe; je me bornerai à vous dire qu'au milieu de la paix il me fit arrêter à Paris , et conduire à Sainte-Pélagie, où je passai soixante et cinq jours dam cette même chambré.

Joséphine. — Peut-être Bonaparte se souvint-il avec trop d'amertume de votre conduite pendant la gnen'e d'Espagne ; il m'a souvent entretenue de votre habileté, de votre valeur dans les combats; mais, je dois l'avouer, fl donnait à votre rigueur envers nos prisonniers, aux moyens d attaque et de

Ermite en phisos. 3

défense dont vous avez trop souvent fait usage , un nom dont gémissait l'humanité.

Min A- — La guerre qu'il nous faisait était injuste ; il lavait portée, sans aucune provocation, au sein de notre pays, après y avoir fomenté les discordes civiles. Il voulait nous imposer un roi de sa famille, et anéantir nos libertés, sans pouvoir nous offrir en dédommagement l'indépendance et la gloire que la France devait à son génie et à ses armes. Nous combattions pour nos foyers, pour notre existence, pour notre honneur , contre des légions victorieuses commandées par les plus grands capitaines des temps modernes.

Je ne veux point le dissimuler, j'influai d'une manière terrible sur cette terrible guerre: fléau mobile et indomptable, la Catalogne, TAragon , la province d'Alava, me virent presqu'en même temps sur tous les points porter le ravage et la mort. Le courage parmi nous devait avoir le caractère du désespoir, et les fureurs de la vengeance.

Le nouveau, ou plutôt l'ancien gouvernement français a recueilli la succession d'injustice et de haine que lui a léguée Napoléon. Le bonheur et la liberté dont jouit l'Espagne, sous l'empire d'une constitution que tous les souverains de l'Europe , l'empereur des Français excepté, ont reconnue en 1812, sont devenus un sujet d'alarmes de l'autre côté des Pyrénées; les Français ont reparu sur les

bords de TÈbre, et jai de nouveau ressaisi mes armes pour défendre la liberté espagnole contre les armes étrangères.

Joséphine soupira , et jeta les yeux sur le général Bonnaire dont elle cherchait à se rappeler les traits.

Bonnaire. — Vous m avez peu vu, madame; j ai passé ma vie dans les camps, et ce général étranger, contre lequel j'ai long-temps combattu, est le seul ici dont je puisse invoquer le témoignage personnel. Je ne suis guère connu dans ma patrie que par mon infortune. Mon sang venait de couler pour la troisième fois sur la terre espagnole , quand la fortune ramena les Bourbons sur le trône de France. L'empereur avait abdiqué, j'envoyai mon adhésion au rétablissement du gouvernement royal après la déclaration de Saint-Ouen : j'étais blessé; on ne m'employa pas. Le 20 mars de l'année suivante. Napoléon reparut; il crut que je pouvais encore être utile pour la défense d'une place de guerre, il me confia le commandement de celle de Condé. Je me trouvais dans cette place au mois de juin 181 5, lorsqu'un officier français, envoyé en parlementaire de la part des alliés, fut tué par quelques soldats de la garnison , avant que j'eusse pu avoir connaissance du danger qu'il courait. Traduit devant un conseil de guerre, je fus condamné à la peine infamante de la déportation ; je ne devais en subir que la plus

épouvantable partie. Je me vis , sam mourir à rheure même ^ conduit aupied de la colombe d'Austerlitz. «A genoux!» me criait une voix étrangère: tt Hélas! répondis-je , je ne le puis; le fer endemi a brisé l'articulation de ces genoux que vous voulez me faire fléchir. >i A 1 instant une main féroce me. contraignit, au milieu des plus vives douleurs^ à prendre l'attitude des suppliants. Je subis Tinfaniie publique dé la dégradation. Le coup mortel était porté; on me transporta dans cette prison, dans cette chambre, à cette même place où je me tjcouv^: quelques semaines après je n'existais plus.

A ce récit, Joséphine laissa couler les larmes qu elle s efforçait en vain de retenir.

DuvERGiER. — Gomment pourrais-je me plaindre en présence d'une si noble infortune ! qu'il me soit seulement permis de me justifier à vos yeux de Texil où je me suis vu forcé. Après avoir servi moû pays avec honneur, et dans l'âge de le servir encore, je me consolais de la perte de notre gloire, dans l'espérance de cette liberté civile et politique dont la charte royale nous garantit l'inappréciable bienfait. Les droits de la nation y sont reconnus et consacrés; mais il faut bien convenir, même à Sainte-Pélagie, que les cinq ou six ministères qui se sont succédé en France depuis huit ans ne nous en ont pas encore permis une entière jouissance. Au mois de juin 1820 la foule ardente et patrie^

tique des jeunes gens qui peuplaient alors les écoles de médecine et de droit se réunirent plusieurs jours de suite autour de la Chambre des Députés, pour y protéger quelques membres de l'opposition constitutionnelle contre les insultes dont ils avaient été Tobjet. Le hasard me conduisit et me retint dans une de ces réunions malheureuses, dont le cri de Vive la Charte ! était le seul mot de ralliement. On crut nécessaire d'employer la force armée pour dissiper ces groupes de jeunes gens sans armes; je fus arrêté au milieu d'eux, jugé et condamné à cinq ans de détention à Sainte-Pélagie. Cet arrêt me parut trop sévère ; un ami résolut de conmauer ma peine, et me procura les moyens d'abréger le temps de ma détention; j'ai pris la fuite, et dans l'exil où je suis forcé de vivre je .prie les dieux , comme Thémistocle , de donner à ma patrie beaucoup de citoyens qui vaillent mieux que moi...

Comme il parlait encore ma lampe s'éteignit, le charme disparut , je me couchai , je m'endormis , et je ûe fis que changer de rêve.

Bi®v. [a4 ^vRïi' 1823.]

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