‹ Œuvres complètes d'Étienne JouyChapitre 39 sur 72 · XES FEMMES d'aUJOURD HUI · texte numérisé non relu

XES FEMMES d'aUJOURD HUI

que l^rchestre et la musique des bals sesontbeau- . ÇQup perfectionnés; je suis prêt à reconnaître la su-

-'Cpi5riorité incontestable de la maison Colinet et ''compagnie sur les Gallois, les Julien, ses pré-

' décesseurs, pour la fourniture des violons, fifres et bassons dont se compose l'orchestre des bals actuels : j'ajoute que les plus beaux morceaux de Rossini y sont exécutés sur les mouvements de la poule et de la trénis; ainsi les grands bals ne sont plus que de mauvais concerts : à cela près , des tapis couvrent le pavé des cours ; l'escalier , le vestibule, sont transformés en bosquets de fleurs ; des femmes resplendissantes de beauté , de grâces et de parures, se pressent, se froissent dans des salons immenses, éclairés du feu de mille bougies ; tandis que les hommes , réunis presque tous autour de tables d'écarté, où l'or s'amoncéle, abandonnent ces dames aux soins de quelques jeunes gens qui se dévouent à la danse à la prière de la maîtresse de la maison. Dans ces routs on ne semble s'occuper que de résoudre le fameux problème de l'évêque Berkeley : Combien d'êtres humains peuvent tenir dans une situation perpendiculaire sur quelques toises carrées?

Mais pour mieux vous faire remarquer les trois nuances dont se compose la couleur des femmes dans ce grand monde que les Anglais appellent plus exactement higli life^ je me vois forcé de rétrograder de

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quelques mois , et de me reporter dans une de nos plus brillantes soirées d'hiver.

J'ai obtenu un des quinze cents billets d'invitation distribués pour le bal du baron Deslingots ; il est dix heures, nous montons en voiture, mais nous prenons la file à demi-quart de lieue : il est minuit lorsque nous arrivons.

J'admire les progrès du luxe en traversant, sur de riches tapis, le péristyle et les vestibules, et je prends mon parti sur le désagrément que l'on m'avait fait craindre de rester sur l'escalier,, en le montant sous une voûte de jasmins et de lilas.

Avant d'entrer dans les appartements , un valet de chambre nous a conduits dans le vestiaire, où se déposent les fourrures, les schals et les manteaux. Arrêtons-nous un moment dans ce lieu, que décorent deux immenses psychés : aucune des femmes qui s'y trouvent n'en sortira sans s'être assurée si son pardessus n'a pas froissé sa garniture, si quelque boucle de cheveux n'a pas pris une fausse direction , mais sur-tout sans rejeter en arrière les plis de sa robe , de manière à accuser la molle inflexion des hanches^ qui donne tant de grâce à la taille.

Nous voilà dans la seconde antichambre, transformée en premier salon, au moyen de quelques draperies relevées par dés crépines : nous sommes retenus dans la pièce suivante par une foule d'hommes qui n'ont pas encore pénétré plus avant, et qui

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sont distribués par groupes; je vais de Ttin à l'autre, et je vois que dans tous, même dans ceux où des décorations de tous, les pays semblent annoncer une réunion de militaires et de diplomates, il n est question que du rachat des rentes: je me crois encore à la Bourse.

Nous pénétrons enfin , après avoir traversé avec une peine infinie trois salons magnifiques où Ton fait semblant de danser, dans la grande galerie où se promène , entre deux rangs de femmes assises la foule brillante des danseurs et des danseuses qui at):endent ou qui laissent passer leur tour.

Avant d'arriver aux portraits, prenons une idée de l'ensemble du tableau : on peut vérifier ici une vérité d'observation que je ne me charge point d'expliquer. Des deux générations de femmes qui peuplent ce bal , la plus belle est incomparablement la moins jeune : parmi ces dernières , on n'en peut citer qu'une à qui sa fille dispute le prix de la beauté. On dirait que le temps a glissé sur ces belles figures de quarante ans, et qu'il a craint d'y laisser la . moindre trace.

Jamais plus de goût, de grâce et d'élégance, n'a présidé à la parure des femmes; on n'y remarque aucun genre d'affectation ou d'imitation : les robes paraissent faites pour parer le corps et même un peu pour le couvrir ; la taille, que nos dames remonaient, il y a quelques années, jusqu'aux épaules,

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tandis que les Anglaises la descendaient au-dessous des hanches, est maintenant mesurée sur cjstte nature choisie que l'art doit toujours se proposer pour modèle.

Parmi tant de coiffures presque aussi variées que les traits du visage , vous n'en trouverez qu'une que le bon goût réprouve; c'est cette espèce de toque appelée, je ne sais pourquoi, trocadero, et qui donne à la tête d'une femme l'air d'une redoute que je ne veux pas appeler par son véritable nom pour ne point effaroucher les maris.

Une autre observation générale, c'est l'apparence de malaise et de préoccupation que je remarque sur toutes ces physionomies, et qui perce à travers le désir de plaire dont elles sont toutes animées.

Cette uniformité de grâces affectueuses, de manières élégantes, ne vous permet pas de distinguer au premier coup d'œil lés différentes classes de femmes dont je vous ai parlé; approchons-nous, et regardons de plqs près.

Voyez-vous cette dame assise de côté sur un grand fauteuil au fond de la galerie ? uq peu moins de rouge , et sa parure très simple passerait pour être négligée: il y a tant de naturel, tant d'habitude, et je dirais presque tant de goût dans cet air d'aisance qui la distingue, que vous n'osez pas le qualifier du nom de hardiesse. Vous vous faites également illu-

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sion sur les caresses dont elle accable cette jeune dame qu elle vient de faire asseoir à ses côtés ; la manière dont elle penche la tête , le clignotement d'yeux dont elle accompagne un sourire où d'autres que moi ne verraient que delà bienveillance, le son de sa voix, bref et traînant tour-à-tour, ne me permettent pas de douter un moment que cette dame n'appartienne à la cour d'aujourd'hui : si nous interrogions la jeune personne quelle vient d'accueillir si gracieusement , vous verriez que celle-ci est complètement la dupe d'une politesse qui n'est de la part de l'autre qu'une déclaration de supériorité. •

Me voilà, comme tant d'autres, faisant cercle autour d'une touffe de femmes qui font ce qu'on appelle événement par leur beauté. Plus embarrassé que Paris, à la quelle de ces quatre déesses adjugerai-je la pomme? chacune a ses partisans : les uns préfèrent cette dame à la taille la plus élevée et la plus élégante, aux yeux noirs, de l'expression à-lafois la plus vive et la plus douce; les autres se décident pour cette figure charmante qu'embellit un sourire plein de grâce : ceux-ci ne peuvent détourner les yeux de cette beauté parfaite que Praxitèle eût choisie pour modèle; ceux-là laissent tomber un regard d'artiste sur cette belle tête qu'a devinée Raphaël en peignant une de ses vierges.

Sans accepter le rôle d'arbitre dans cette ques-

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tion si délicate , quelle est la plus belle ? je rentre dans mes fonctions d'observateur, et je décide, à certains charmes inexprimables , à je ne sais quel air de triomphe, tempéré par l'expression du regret, que ces dames ont fait lornement de la cour d'autrefois.

Remarquez bien cet autre groupe de femmes :

vous êtes moins frappé de l'éclat de leur parure que de l'espèce d'indépendance où elles se montrent de l'opinion de leurs rivales. Placées entre les supériorités d'hier et les prétentions d'aujourd'hui , l'assurance de leur maintien naît de la certitude où elles sont de ne pouvoir être dépossédées des avantages dont elles jouissent sous la protection de leurs pères ou de leurs époux : ceux-ci tiennent en main le sceptre de l'industrie, et leur puissance est indestructible; ils régnent sans ministres.

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H^XII. [i"mAI 1823.]

XIP CONSOLATION.

Devine ai tu peux , et choisis si ta l'oses.

GqKneiue.

Il est pourtant vrai, disais-je hier à mon compagnon du corridor Rouge y qu'à cinq ou six cents toises l'un de l'autre, nous habitons, quand nous sommes libres, un monde tout-à-fait différent, et vous passeriez en revue toutes les maisons, tous les hôtels, voire même tous les palais de votre quartier Saint- Germain, sans pouvoir vous procurer jamais le plaisir que j'ai goûté la semaine dernière chez madame Détreville ; et cependant il n'est question que d'une rencontre de quatre femmes en visite du matin dans la seule maison où elles pussent se trouver ensemble , . et où il me fût permis d'assister invisiblement à leur entretien.

« J'étais allé faire mes adieux à madame Détre-

ville, qui devait partir pour les eaux dans quelques jours, et je cherchais à la fortifier dans lespérance que ce petit voyage aux Pyrénées achèverait de rétablir sa santé , si chère à tous ses amis. — C'est-àdire à quatre ou cinq personnes, interrompit-elle. — Diminuez-en le nombre autant quïl vous plaira, lui dis-je, pourvu que vous m'y laissiez la première place. — Du moins ne confondrai-je pas vos vœux, mon cher philosophe , avec ceux de mes connaissances. »

Cette distinction entre les amis et les connaissances fournit à cette femme charmante un sujet de conversation où elle déploya toute la grâce de son esprit et toute la vivacité de ses sentiments.

« Je ne sais pas, continua-t-elle, comment on peut confondre deux mots dont j ai lu quelque part une définition qui me paraît si juste, et que je n'ai jamais oubliée : Une connaissance est un être qui vous aborde avec un salut, et quelquefois avec un sourire; qui vous dit du même son de voix, qu'il est ravi ou qull est au désespoir de la chose la plus insignifiante, en bien ou en mal, qui puisse vous arriver; qui vous retrouve avec une sorte de plaisir, et vous quitte sans regret; qui, sans éprouver jamais le besoin de vous revoir, se souvient quelquefois de vous quand vous êtes heureux et bien portant, mais qui vous oublie aussitôt qu'il juge votre maladie ou

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votre infortune sans ressoarce, et qui pense à vous appès vflèec onact taul juste le temps quil lui faut pour lire votre billet d enterrement. Un «mi, eest la personne qui adoucit nos chagrins en les partstgéant , et dont la participation est indispensable à tous nos plaisirs; qui charme, nos douleurs et nous rassure dans les dangers d'une grande maladie; qui fait briller pour nous l'espérance et la joie, jusque dans l'ombre des cachots; pour qui nos restes sont un objet sacré après notre mort, qui les accompagne en versant des pleurs jusqu'à leur dernier asile; , euEn, un ami est celui qui honore notre mémoire et conserve au fond de son cœur notre image et notre souvenir. — Eh bien, madame, en prenant le mot d'ami dans toute la rigueur de son acception, vous en comptez beaucoup, j'en suis sûr, même parmi les personnes que vous rangez dans la classe des simples connaissances. — Nous verrons, me dit-elle avec un sourire dont j'allais lui reprocher le charme mélancolique , lorsqu'un biUçt qu'elle reçut, et qui lui annonçait la visite de madame Beauverfet, fit prendre à l'entretien une autre direction ; elle désira connaître mon opinion sur les femmes que je voyais habituellement chez elle, et je m'expliquai sur le compte de chacune avec toute la franchise de mon caractère. — Je vous ai laissé parler sans vous interrompre, me dit-elle, afin de me convaincre une bonne fois que l'homme qui a la prétention de mieux

oonnaître les femmes, parcequil a passé la première partie de sa vie à les aimer,. et qu'il emploie l'autre à les étudier, n'est guère moins sujet à l'erreur dans les jugements qu il en porte, qu'un écolier qui n'en parle encore que sur la foi de Thomas et de Juvénal. Par exemple, vous ne croiriez pas, st je me bornais à vous l'assurer, que vous n'avez pas une seule fois rencontré juste dans Tidée que vous vous faites des quatre femmes que vous voyez le plus habituellement chez moi , sans en excepter madame de Saint-Genest, ma plus intime amie. — U est vrai que vous aurez de la peine à me faire convenir que je ne sache pas par cœur, et sans y manquer un mot, quatre femmes que je vois tous les jours depuis huit ou dix ans. — Vous étiez là , n'est-il pas vrai , quand vous les avez vues ; c'est avec vous ou devant vous qu'elles s'entretenaient : eh bien, apprenez de moi, monsieur l'observateur en défaut, que la présence d'un homme, je dis d'un seul homme, de quelque rang, de quelque âge qu'il soit, depuis seize ans jusqu'à quatre-vingt-dix, fût-ce un père, un frère, un valet même, suffit pour dénaturer le caractère d'une femme, pour fausser son langage, et pour la rendre méconnaissable à ses propres yeux. — Comment! vous me ferez accroire que madame Beanverlet, par exemple, n'est pas une femme d'une simplicité un peu bourgeoise, uniquement occupée de soins domestiques , et d'un égoisme à l'épreuve

de toute espèce de sensibilité ; que votre petite dame Pauline Étournelle n'est pas un modèle de douceur, d'ingénuité, et que son mari ne doit pas dormir en repos sur la foi de l'amour qu elle a pour lui et de la bonne opinion qu elle a d'elle-même ; que la marquise d'Orneuil n'est pas tout à-la-fois une femme à principes et à préjugés, dont les travers de l'esprit ont trompé la vocation du cœur, et à qui il ne manque, pour être une excellente femme, que de croire le sang qui coule dans ses nobles veines exactement de la même nature que celui qui anime sa femme de chambre; que votre amie, la belle comtesse de Saint-Genest... (me permettez- vous de dire toute ma pensée) n'est pas, quant à ses vertus, sous l'influence immédiate de votre amitié, et quant à ses défauts , sous l'empire de ses passions.

u — Pas un mot de vrai dans tout cela ; vous avez aperçu quelques effets^ mais vous n'avez pas deviné les causes ; je veux vous le faire avouer à vousmême : j'attends ces dames ce matin ; vous allez passer dans la bibliothèque, dont la petite porte vitrée vous donne le moyen d'entendre sans être vu tout ce qui se dira dans cette chambre. Vous m'avouerez que, pour un observateur de la femme, une occasion comme celle que je vous présente est une bonne fortune sans exemple. — C'est un service d'ami dont je ne saurais trop vous remercier. — Remarquez, cependant 4 pour affaiblir votre recon-

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naissance, ajouta-t-elle en riant, quen vous livrant le secret des autres je ne compromets pas le mien; ces clames parleront en toute confiance , mais moi je saurai qu'un homme m'écoute : c'est vous prévenir de ne tirer, soit en bien, soit en mal, aucune conséquence de tout ce que je pourrai dire. »

( On entendit quelque bruit dans ^antichambre, et je passai dans la bibliothèque. )

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